REMARQUES SUR CES DIFFERENTS VERS
Ces variétés de vers peuvent se diviser en trois classes distinctes : celle où la césure est fixe, invariable, obligatoire; celle où la césure variable est obligatoire encore; celle où il n'y a pas besoin de césure.
Il est évident que cette dernière comprend les vers de une, deux, trois, et même de quatre et cinq syllabes, car ces vers déjà courts par euxmêmes deviendraient coupés, césures, tout à
fait inharmonieux. Le vers d'une syllabe n*est en réalité pas un vers. Il n^y a point d'unité rythmique, mais simple rime. Le plus souvent joint à d'autres vers plus longs, il est doué ainsi de quelque harmonie, et, en ce cas, il est presque toujours de rime féminine. De même pour le vers de deux syllâ±>es :
C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni
La luncy Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre Promène au bout d'un fil,
Dans l'ombre^ Ta face et ton profil ?
(A. DE Musset, Ballade à la lune.)
Le vers d'une syllabe n'est souvent qu'un écho :
Si tu fais ce que je désirj,
Sire., Nous t'édifierons un Xombeau
Beau.
(V. Hugo. V. ci-dessus page 5g-6i.)
Les mêmes remarques s'adressent au vers de trois syllabes, qui se rencontre le plus souvent à rime masculine et seul, comme dans l'exemple cité précédemment (p. 66) : Le Pas d'armes du roi Jean; mais il est plus gracieux, mêlé à d'autres,
comme dans Vlnvocation à la Rime de Sainte- Beuve, ou dans ces vers de Remy Belleaù :
Avril, l'honneur et des bois
Et des mois, Avril, la douce espérance Des fruicts qui sous le coton
Du bouton Nourrissent leur jeune enfance. . .
[Avril, Voir La Pléiade française.)
On ne peut que se répéter pour le vers de quatre syllabes.
Le vers de cinq syllabes est plus rare, parce qu'il est forcément inégal, impair, sa tonique étant placée tantôt à la deuxième, tantôt à la troisième syllabe; quelquefois aussi la première syllabe est tonique; en un mot ce vers n'a pas de centre. Aussi fut-il peu employé: on ne cite que V Allégorie de M»* Deshoulières, quelques essais de J.-B. Rousseau; notre siècle ne Ta guère fait revivre.
Avec le vers de six syllabes, nous entrons dans la seconde classe de vers à césure variable, qui doit être plus marquée, plus nette à mesure qu'elle s'approche de la rime, de la syllabe finale; mais la coupe la plus fréquente a lieu par trois syllabes, petite façon d'alexandrin dont ce vers est la moitié. Peu employé aux xiii«, XIV* et xv« siècles, il fut surtout en honneur chez les poètes de la Pléiade. Lamartine, V. Hugo, s'en sont aussi servis.
Avec le vers de sept syllabes, nous pouvons faire la même remarque qu'avec celui de cinq. L'esprit français a je ne sais quel amour de
rharmpnie, de la symétrie, inné en lui et qui réloigne des vers à nombre impair de syllabes. On dirait que l'oreille est choquée d'une manière instinctive. Cependant celui-ci est plus en honneur que le vers de cinq syllabes. Malgré la mobilité forcée de sa césure, il a quelque beauté, quelque gravité, et grâce même à cette mobilité de césure jointe à une certaine ampleur, ces qualités Pont fait goûter par les lyriques. Sans parler des exemples que Ton trouve de ce vers dès le xiii* siècle, on le retrouve plus tard dans la jolie chanson de Charles d'Orléans, dans Marot, mais surtout dans Ronsard, dans Malherbe. L^accentuation ordinaire est à la troisième ou à la quatrième syllabe. Les poètes contemporains en ont peu usé.
Le vers de huit syllabes est aussi à césure mobile. Il est un des plus anciens de notre langue. Qui ne connaît en effet le Roman du Renard, le Roman de la /{05£? Auparavant déjà, il était employé, et ce ne fut pas seulement dans ces poèmes aux vers innombrables, comme dans les plus petites pièces, mais encore dans des œuvres dramatiques, telles que la Farce de Patelin, La Pléiade en usa pour ses odes. La coupe la plus ordinaire est après la quatrième syllabe; si la tonique n'est pas sur la quatrième syllabe, elle est d'ordinaire sur la seconde et la cinquième. Ce vers a une certaine apparence de tentante facilité.
Pour le vers de neuf syllabes, les uns, nos maîtres, tels que M. Becq de Fouquières, le placent dans les vers à césure fixe, les autres, tels que M. F. de Gramont, dans les vers à forme
DE VERSIFICATION FRANÇAISE 8l
tout à fait variable, au point qu'il en a noté jusqu'à cinq différentes. En réalité, le savant et le poète s'accordent à dire que son instabilité rend son emploi assez rare, et qu'il convient pour ainsi dire exclusivement au chant et à la musique.
Le vers de dix syllabes est à césure fixe. C'est le plus ancien. Dans la Chanson de Roland ^ on voit que la césure est placée à la quatrième syllabe; et, chose curieuse, si une syllabe féminine se trouve après cette quatrième syllabe, sa valeur dans le nombre du vers est nulle. Plus tard on ne plaça plus de mots faisant césure à syllabe féminine. Marot le cultiva beaucoup; le xvii« et surtout le xviii» siècle le mirent en honneur. De nos jours, il est très négligé; et en cas de syllabe muette à la césure, elle doit être élidée. La césure est presque toujours au quatrième pied, comme dans tous les exemples cités par nous; elle peut être au cinquième; on l'emploie ainsi rarement.
Qu'importe les morts; | la liberté vit!
(Paul Deroulède, L'Helman.
M. LÉVY, éditeur.)
Le vers de on^ syllabes, qui eut quelque vogue au xvi« siècle, est complètement délaissé aujourd'hui, et j'ai dû chercher longtemps pour en trouver un exemple dans un auteur contemporain. La césure, fixe, est après la cinquième syllabe. Cela seul indique qu'il a fortement un air gauche, incomplet, boiteux. Ronsard, Baïf, en ont usé; De Banville a pu même le ressusciter assez heureusement.
Enfin nous arrivons au vers par excellence, au vers alexandrin, au vers de douze syllabes, dont nous parlerons plus longuement dans le Nombre,
Quant aux vers de treize à dix-sept syllabes, ils ne constituent que des tentatives inutiles, tout à fait en opposition avec les dispositions musicales de l'oreille, qui ne peut saisir d'une manière appréciable au delà de douze syllabes.