‹ Traite de versification françaiseChapitre 17 sur 51 · NÉRON · texte numérisé non relu

NÉRON

J'ay mes raisons, Narcisse, | et tu peux concevoir Que je luy vendray cher | le plaisir de la voir. Cependant, | vante-luy ton heureux stratagème : Di-luy qu'en sa faveur | on me trompe moy-même, Qu'il la voit sans mon ordre. | On ouvre : | la voicy.

(Racine, A. H, se. 11. 'Britannicus.)

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

— Du goujon ! I C'est bien là le dîner d'un héron ! J'ouvrirois pour si peu le bec! | aux Dieux ne plaise! ...Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons Que je parle; | écoute^, humains, un autre conte : Vous verrez que chez vous j'ay puisé ces leçons.

(La Fontaine, Le Héron.)

De plus, l'école de Ronsard, imitée en cela par les auteurs du xvii* siècle, outre ce genre de coupure rythmique, exigeait la concordance des coupes grammaticales. L'école contemporaine n*en tient pas compte; en voici un exemple :

Où pourrais-j'e donc bien me coucher aujourd'hui ? Ce vieux banc? Oui. C'est dur. Mais la nuit est si douce ! Et puis je les connais, les oreillers de mousse; On y dort, et, si l'on a froid dans son sommeil. Le matin on se chauffe eu dansant au soleil.

(F. CoppBE, Lff Passant y se. ii.

A. Lemerre, éditeur.)

Cette âme si frivole enfin vous semble-t-elle Capable de s'enfuir de sa chaude prison Et, libre, de voler vers le vaste horizon, Vers le soleil, vers les coteaux, vers le feuillage?

(F. CoppÉE, Le Rende\-vouSy se. ii.

A. Lemerre, éditeur.)

O vaisseau qui du grand Paris portes le nom!... Navire, souviens-toi de ViUaret-Joyeuse!

Lorsqu'après la bataille atroce et furieuse, Rouge de sang, n'ayant plus de mâts, plus d'agrès, Tu verras ces maudits face à face, tout près. Et te jetant déjà les chaînes de l'esclave.

Meurs en volcan pour /es engloutir sous ta lave!

(F. CoppÉE, Fais ce que doiSj se. iv.

A. Lemerre, éditeur.)

Ces vers de F. Coppée suffisent pour faire comprendre la différence de la facture primitive et de la facture des auteurs contemporains. Mais dans les vers de l'école ronsardienne, comme de l'école parnassienne, au xvii» comme au xvin« siècle, il a toujours existé une règle inviolable, car sans elle Tharmonie du vers alexandrin n'existerait plus : c'est de ne placer à la césure que des syllabes toniques: Insolent, bras, j'en*tends, Dieu, là, écoute^. Von, les, comme on l'a vu dans nos exemples de césure.

On ne peut y placer une syllabe atone, car le

vers serait faux; et ce serait faire une tonique d'une syllabe atone, ce qui est contraire à la prononciation de la langue française :

O naïve ferveur/ volonté magnanime!

O des devoirs nouveaux pressentiment sublime 1

(E. Manuel, Poèmes populaires : L'Ecole, C. LÉVY, éditeur.)

Si nous mettons :

O ferveur naïve! volonté magnanime !

la syllabe ve étant atone, le vers est faux, et le premier hémistiche' peut être considéré comme n'ayant que cinq pieds, car on ne peut prononcer y^M.

Pourtant, quelques regards sont sérieux et graves; Des lueurs de raison éclairent des yeux caves; De sublimes discours désarment nos mépris :

Les fous parfois ont l'air de sages incompris. -

(E. Manuel, ibid. La Prière des folles.) On ne peut dire, pour la même raison :

Des discours sublimes désarment nos mépris;

ni :

Dss discours désarment t sublimes^ nos mépris.

élisiOn

Une syllabe atone terminée par un e muet seul, sans 5, ni nt, peut se trouver cependant à

la place de la césure, à l'hémistiche, mais à la condition qu'elle disparaisse par élision,

Uélision est la suppression de la dernière syllabe d'un mot, qui, étant absorbée dans la prononciation par la syllabe suivante, ne forme pour l'oreille qu'un son; mais elle n'a lieu que si la syllabe finale du mot est un e muet, et que si lia syllabe initiale du mot suivant commence elle-même par une voyelle ou par un h non aspiré :

La Buvette.

La pâle paysanne est auprès de la source.

Le mal qui la dévore est un mal sans ressource, Et, pour tenter encore un remède incertain, El/e est ve«Me aux eaux, d'un village lointain.

(E. Manuel, Poèmes populaires-)

Uélision a aussi lieu à toute autre place du vers :

Assise tristement dans sa douleur muette, El/e est là, tout le jour, au banc de la buvette, En bure, en gros sabots, sous son capuchon gris, Qui fait comme un auvent à ses traits amaigris. Sa hoxxche est déjà close et ne veut plus rien dire ; La mort a mis le pouce à son masque de cire; Et, fixement ouverts, ses deux grands yeux rêveurs D'une étrange façon regardent les buveurs.

(E. Manuel, ibiJ.)

Quand h est aspiré, il n'y a pas élision :

C'est la loi du repos : ils ont, pour la journée, Quitté l'arpent de terre, à peine ensemencé ; Sur les longs coteaux bruns le soc gît enfoncé ; Dans les chaumes déserts la herse est retournée.

(E. Manuel, ibid. Le Repos du paysan.)

C'est un roi qu'un poète, et la hache des lois Tua Chénier, du temps que l'on tuait les rois.

(HcG. MoREAU, Myosotis : Lacenaire poète.

P. Masgana, éditeur.)

Ue muet à la fin d'.un mot, dans le corps du vers, forme une syllabe distincte et qui compte dans le nombre du vers, quand le mot qui suit cet e commence par une consonne, ou par un h aspiré.

Ue muet suivi d'un s ou de nt (3« pers. du plur. des verbes) forme toujours une syllabe distincte et qui compte dans le corps du vers :

Frèrtf, voilà pourquoi les poètes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fichés au ciel, ils s'en vont en rêvant.

Les angesy secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras. Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mil/e faux pas; Ils cognent les passants, se \etteni sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues?

(Th. Gautier, Poésies complètes^ 1845 :

Ter^a rima.)

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