RONDEL. — RONDEAU
Le rondel, qui tire son origine des Cours d'amour et qui du midi passa dans le nord, n'était primitivement qu*une chanson sur deux rimes en deux couplets de quatre vers, suivis d'une strophe de cinq vers; les deux premiers vers étaient répétés à la fin du second couplet, et le premier à la fin du troisième :
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de brouderie, De soleil luyant, cler et beau.
Il n'y a beste ne oyseau Qu'en son jargon ne chante ou crie » Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye. »
Rivière, fontaine et ruisseau Portent, en livrée jolie, Gouttes d'argent d'orfavrerie; Chascun s'abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau.
(C H. d'Orléans, Rondeau lxiii.)
Comme dans la ballade, le rondeau et le triolet, il faut que dans le rondel le vers qui sert de refrain revienne naturellement et satisfasse l'esprit et l'oreille.
Dans Octavien de Saint-Gelais, le rondel est presque devenu le rondeau; mais le rondeau n'est définitivement constitué qu'avec Victor Brodeau, Jean et Clément Marot.
Il se compose de treize vers sur deux rimes.
Les premiers mots du premier vers reviennent, sans rimer avec le reste, une fois après le huitième vers et une autre fois après le treizième. Les cinq premiers forment un couplet à part et sont suivis d*un repos.
De l'Amour du siècle antique.
Au bon vieulx temps un train d'amour régnoit, Qui sans grand art et dons se démenoit, Si qu'un bouquet donné d'amour profonde Cestoit donné toute la terre ronde, Car seulement au cueur on se prenoit.
Et si par cas à jouyr on venoit, Scavez-vous bien comme on s'entretenoit ?
Vingt ans, trente ans : cela duroit un monde Au bon vieulx temps.
Or est perdu ce qu'amour ordonnoit :
Rien que pleurs fainctz, rien que changes on oyt ; Qui vouidra donc qu'à aymer je me fonde, Il fault premier que l'amour on refonde Et qu'on la meine ainsi qu'on la menoit Au bon vieulx temps,
(Cl. Marot. A. Lbmerre, éditeur.)
Rcsponce à ce rondeau.
Au bon vieulx temps que l'amour par bouquetz
Se démenoit, et par joyeux caquetz,
La femme estoit trop sotte ou trop peu fine;
Le temps, depuis, qui tout fine et affine,
Lui a monstre à faire ces acquestz. .
Lors les seigneurs estoient petits nacquet/.
D'aulx et oignons se faisoient les banquetz^ Et n'estoit bruict de ruer en cuisine Au bon vieulx temps.
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Dames aux huys n'avoient clefs ne loquetz ; Ltur garderobe estoit petits pacquetz De canevas ou de grosse estamine; Or, dyamans, on laissoit en leur mine, Et les couleurs porter aux perroquetz Au bon vieulx temps.
(Victor Brodeau, r/'/c/.)
On sait que Benserade mit en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide, choquant travestissement d'un chef-d'œuvre. Louis XIV l'avait demandé; il fallait obéir. Le poète, dans son rondeau en errata^ fit la meilleure des critiques de son œuvre :
Pour moy, parmi des fautes innombrables, Je n'en connois que deux considérables, Et dont je fais ma déclaration C'est l'entreprise, et Texécution, A mon avis fautes irréparables Dans ce volume.
Le rondeau redoublé se compose de six quatrains sur deux rimes. Dans le second, le troisième, le quatrième et le cinquième quatrains, il faut enchâsser un vers complet du premier. Quant au sixième, il se termine par les premiers mots du vers qui commence la pièce.
Il est d'un emploi assez rare.
SEXTINE
« C'est un de nos poètes les plus savants et les plus délicats, M. le comte de Gramon^, qui, d'après la Sextine italienne de Pétrarque, inventa, créa la Sextine française en simplifiant d'innombrables et de terribles difficultés. » (Th. de Banville. Petit traité de poésie fran" çaise.^ Je ne puis mieux faire que d'en emprunter les règles au créateur lui-même qui modestement dit : « Ce poème n*est pas absolument nouveau dans la langue française proprement dite. Il en existe un spécimen dans les poésies de Pontus de Thyard, l'un des sept de la Pléiade au xvi' siècle;... mais l'invention de ce poème appartient à Arnauld Daniel, troubadour provençal de la fin du xiii' siècle. »
La sextine est écrite en vers alexandrins. Peu importe qu'elle commence par un ver^ masculin ou féminin. Elle se compose de six Strophes de six vers, terminées par une demi-strophe de trois vers.
« Elle offre ceci de très particulier que, si le poète choisit les mots qu'il veut pour terminer les vers de sa première strophe, ces mêmes six mots, choisis par lui, devront être ceux qui termineront aussi, rangés dans un autre ordre, les vers des cinq strophes et de la demi-strophe qui suivront la première strophe... écrite sur deux rimes... où rimentensemble: i»le premier
DE VERSIFICATION FRANÇAISE Il3
le troisième et le quatrième vers; 20 le second, le cinquième et le sixième vers. » (Th. de Banville, ibid.) Ce poète ajoute :
« Pour disposer les mots qui terminent ses vers, chaque strophe prend à son tour :
« Pour terminer son premier vers, le mot qui termine le sixième vers de la strophe précédente ;
« Pour terminer son second vers, le mot qui termine le premier vers de la strophe précédente;
« Pour terminer son troisième vers, le mot qui termine le cinquième vers de la strophe précédente ;
« Pour terminer son quatrième vers, le mot qui termine le second vers de la strophe précédente;
« Pour terminer son cinquième vers, le mot qui termine le quatrième vers de la strophe précédente ;
c Et pour terminer son sixième vers, le mot qui termine le troisième vers de la strophe précédente. »
On ne peut expliquer d'une façon plus lumineuse la valeur harmonique de ce poème si compliqué dans son mécanisme. Le créateur de la sextine, à qui nous empruntons naturellement un exemple, fait encore remarquer qu'il ne faut placer à la césure aucun des six mots
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qui doivent être répétés dans la demi-strophe servant de conclusion, afin de ne pas amener de rimes à Thémistiche :
Non loin encor de l'heure où rougit la nuit sombre, En la saison des nids et des secondes fleurs, . J'entrai dans un bosquet, non pour y chercher Tonibre, Mais parce qu'on voyait, sous les feuilles sans nombre, Palpiter des rayons et d'étranges couleurs.
Et l'aurore au soleil y disputer ses pleurs.
Mon sang, dans le trajet, teignit de quelques pleurs Les aiguillons du houi et la barrière sombre Que l'épine et la ronce aux vineuses couleurs Avaient lacée autour de l'asile des fleurs.
Dans la clairière enfin quel m'apparut leur nombre, Alors que du fourré j'atteignis la pénombre !
IlÉirmonieux réseau de lumières et d'ombre !
Là tous les diamants de la rosée en pleurs, Les perles à foison, les opales sans nombre, Dans la neige et dans l'or ou le rubis plus sombre, Frémissaient, et, filtrant de la coupe des fleurs, Allaient du doux feuillage argcnter les couleurs.
C'est alors qu'une Fée aux charmantes couleurs. Sortant comme du tronc d'un grand chêne sans ombre Qui défendait du nord le royaume des fleurs.
Apparut à mes yeux encor vierges de pleurs.
Elle me dit : « Ainsi tu fuis la route Nombre, Et de mes ouvriers tu veux grossir le nombre.
• Contemple mes trésors, et choisis dans le nombre ; Avec art, à loisir assemble leurs couleurs.
Compose ta guirlande, et, si lèvent plus sombre En bannit le soleil et les sèche dans l'ombre, Répands-y de ton âme et la flamme et les pleurs; Des rayons immortels jailliront de ces fleurs. •
Je vous cueillis alors, chères et chastes fleurs», Et je n'ai plus tenté d'accroître votre nombre. Celle-là n'a voulu que mon sang et mes pleurs, A qui je destinais vos royales couleurs; Et je suis revenu, pour vous sauver de l'ombre. Vers la Fée elle-même, avec le cœur bien sombre.
Plus sombre en est le deuil qui s'entoure de fleurs; L'ombre, pour nous calmer, a des oublis sans nombre. Mais aux couleurs du jour se ravivent les pleurs.
(F. D E G R A M o N T, Sextiitcs : La Clairière, A. Lemerre, éditeur.)
• La sextine est en général l'expression d'une rêverie, • une de ces choses flottantes et qui semblent, insaisissables, passer devant les yeux avec de multiples chatoiements, d'innombrables changements de rayons bleus, verts, roses, fluides, sombres, de parfums exquis et délicats, forts et pénétrants, doux et tendres, des voix à peine perceptibles, murmures de ruisselet, de feuille qui tombe, de brin d'herbe qui frémit; et, à mon sens, il faut être poète dans l'âme pour sentir et refléter tous ces riens si charmants qui, avec une telle ressemblatice, ne se confondent jamais t
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