SONNET
... Un joar ce dieu bizarre (Apollon) Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du sonnet les rigoureuses loix; Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille La rime avec deux sons frappast huit fois l'oreille. Et qu'ensuite six vers, artistement rangez, Fus:ent en deux tercets par le sens partagez. Surtout de ce poème il bannit la licence : Luy-mesme en mesura le nombre et la cadence, Deffendit qu'un vers foible y pust jamais entrer, Ni qu'un mot déjà mis osast s'y remontrer.
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême.
Un sonnet sans défauts vaut seul un long poème
(BoiLEAU, Art Poétique, ch. ii.)
Le sonnet se compose de quatorze vers formant quatre stances^ dont les deux premières sont des quatrains, et les deux dernières des tercets. Les deux quatrains ne comportent que deux rimes, c'est-à-dire que les rimes féminines et masculines du second quatrain doivent être semblables à celles du premier. Dans le même ordre les deux tercets sont construits sur trois rimes; le premier se compose de deux rimes plates, dont le genre est commandé par la rime extérieure des quatrains, et d'un troisième vers rimant avec le second vers du deuxième tercet, qui se compose donc de deux
rimes croisées séparées par le vers destiné à rimer avec le dernier vers du premier tercet. Tel est le sonnet régulier. Exemple :
La caravane humaine au Sahara du monde, Par ce chemin des ans qui n*a pas de retour, S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui Tinonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde ;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que Ton voit Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt : C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps. Comme des oasis, a mis les cimetières :
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
(Th. Gautier, Poésies complètes, 1845 La Caravane.)
A cause de ces difficultés, peu de poètes s'astreignent à cette extrême régularité et préfèrent le sonnet irrégulier. C'est Maynard qui, le premier, au commencement du xvii* siècle, donna un certain renom au sonnet libertin dont on prit rhabitude. • La jeune école, dit Th. Gautier, se permet un grand nombre de sonnets libertins; et, nous Tavouons, cela nous est par-
ticulièrement désagréable. Pourquoi, si l'on veut être libre et arranger les rimes à sa guise, aller choisir une forme rigoureuse qui n'admet aucun écart, aucun caprice f LMrréguIier dans le régulier, le manque de correspondance dans la symétrie, quoi de plus illogique et de plus contrariant? Chaque infraction à la règle inquiète Toreille comme une note douteuse ou fausse. »
Voici plusieurs exemples de sonnets irréguliers :
i« Le sens ne finit point avec le dernier vers du deuxième quatrain, et se poursuit dans le premier tercet :
Non, je ne connais pas de plus parfaite joie! Retenant notre haleine, admirant son sommeil, Pour la caresse exquise épiant le réveil, Nous restions là, muets^ près du berceau de soie.
La tête, que soutient son bras frêle qui ploie, Repose sur le blanc oreiller, et, vermeil.
Par la fenêtre ouverte un rayon de soleil Dore ses blonds cheveux, et notre âme se noie
Dans ce bonheur, de voir bébé se réveillant Frotter ses jolis yeux au regard si brillant, Et nous tendre les bras avec un clair sourire.
Oui, vous avez tous deux le pouvoir'^d'apaiscr Les humaines douleurs qui vont jusqu'au délire, Soleil, par un rayon, enfant, par un baiser!
(SlOUL.)
2» Dans les deux quatrains les rimes ne sont
pas accouplées, deux féminines, deux masculines, et séparées par une de genre différent dans chaque strophe, et elles se suivent, une masculine, une féminine :
La Ferme.
Les garçons de labour au poignet formidable (F) Rangent sous les hangars les herses pour la nuit, [M] Au dedans de la ferme on prépare la table, (F) Et les couverts d'étain se heurtent à grand bruit. {M)
Voici que le troupeau s'en revient à l'étable ; (F) Lentement, l'air rêveur, un pâtre le conduit, [M) Sans craindre des béliers la corne redoutable, (F) Un bambin court vers eux, les caresse et les suit. (M)
Le soleil sur les toits darde ses flèches roses; Et debout sur le seuil, content de toutes choses, A l'astre qui s'en va le fermier dit adieu,
Tandis qu'à l'orient, se levant blanche et pure,
L'étoile de Vénus sourit à la nature
Avec un rayon doux comme un regard de Dieu.
(MÉDÉRiG Charot.j
3° Le dernier vers du premier tercet ne rime pas avec le deuxième du dernier tercet, mais avec le dernier :
Le laboureur m*a dit en songe : • Fais ton pain, Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. > Le tisserand m'a dit : « Fais tes habits toi-même. <• Et le maçon m'a dit : « Prends la truelle eu main. >
Et seul, abandonné de tout le genre humain Dont je traînais partout l'implacable anathème, Quand j'implorais du ciel une pitié suprême, Je trouvais des lions debout dans mon chemin.
J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle: De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle, Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés ;
Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommes Nul ne se peut vanter de se passer des hommes j Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.
(Sully Prudhohue, Les Epreuves: Un songe.
A. Lemerre, éditeur.)
4« Ou le dernier vers du premier tercet rime avec le deuxième du dernier tercet; ou bien les rimes des deux quatrains^ quoique semblables, ne sont point dans le même ordre :
J'ai perdu ma force et ma vie, (F) Et mes amis et ma gaîté ; [M) J'ai perdu jusqu'à la fierté {M) Qui faisait croire à mon géme. (F)
Quand j'ai connu la Vérité, (A/) J'ai cru que c'était une amie; (F) Quand je l'ai comprise et sentie^ (F) J'en étais déjà dégoûté. {M)
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
(A. DE Musset, Poésies nouvelles: Tristesse.)
Le dernier vers du sonnet doit contenir, pour ainsi dire, le sonnet tout entier, et il faut que l'expression de la pensée dans le dernier vers soit toujours un charme, une surprise; il faut que ce dernier trait excite « l'admiration par sa justesse et par sa force. »
« Un sonnet, un sonnet! disait Oronte, un sonnet! c'est-à-dire un petit groupe de vers savamment combinés, une pensée ingénieuse ou grande, un trait de génie, d'esprit ou de malice, un diamant monté sur or ou ciselé sur émail.
C'est la perle des petits poèmes; c'est l'égal des grands. C'est le charme et le passe-temps des poètes aux époques de rafHnement. »
(Vapereau.)
L'origine de ce poème n'est pas française. Il nous vint d'Italie. Pétrarque, dit-on, en est l'inventeur. Les poètes de la Pléiade le cultivèrent avec amour. Le xvii* siècle vit des sonnets célèbres : Maynard, Malleville, Voiture, ont laissé des sonnets beaux ou curieux. Le xvin« siècle le négligea, dédaigneux du rythme pur, des formes poétiques proprement dites. Mais le voici de nouveau en honneur, et l'un de nos contempo-
rains« M. Joséphin Soulary (A. Lemerre, éditeur), a publié des Sonnets où il a surmonté tous les obstacles et réalisé Tidéal du genre, attaquant ridée avec bonheur dans le premier quatrain, la développant sans faiblesse dans le second, et, après avoir dans le premier tercet préparé avec habileté le trait final, dans le deuxième le lançant avec grâce ou vigueur et toujours avec justesse :
Rêves ambitieux.
Si j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine, Avec un filet d'eau, torrent, source ou ruisseau, J'y planterais un arbre, olivier, saule ou frêne, J*y bâtirais un toit^ chaume, tuile ou roseau.
Sur mon arbre un doux nid, gramen, duvet ou laine, Retiendrait un chanteur, pinson, merle ou moineau ; Sous mon toit un doux lit, hamac, natte ou berceau. Retiendrait une enfant, blonde, brune ou châtaine.
Je ne veux qu'un arpent; pour le mesurer mieux Je dirais à l'enfant la plus belle à mes yeux : « Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève!
•• Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon, Aussi loin je m'en vais tracer mon horizon »
Tout bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.
Les deux cortèges.
Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.
L'un est morne, il conduit la bière d'un enfant : Une femme le suit, presque foUe, étouffant Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.
L'autre, c'est un baptême. Au bras qui le défend, Uu nourrisson gazouille une note indécise; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise. L'embrasse tout entier d'un regard triomphant!
On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside, Échangent un coup d'œil aussitôt détourné;
Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né
Le Tasse, Milton, Pétrarque, ont aussi écrit des sonnets remarquables, ainsi que Shakespeare, dont le regretté F.-V. Hugo a fait une traduction digne du modèle.
Une dernière remarque : le sonnet est le plus souvent en vers alexandrins, mais il peut être en vers de toutes syllabes. On a fait observer que V. Hugo n'avait jamais publié dans ses œuvres un seul sonnet; mais il en fit un pour Le Livre des Sonnets (A. Lemerre, éditeur).