‹ Traite de versification françaiseChapitre 32 sur 51 · DES GENRES EN POESIE APOLOGUE · texte numérisé non relu

DES GENRES EN POESIE APOLOGUE

L'apologue, originaire de l'Orient, était primitivement une courte leçon de morale, faisant la critique d'un vice ou d'un ridicule. « Les animaux en sont d'ordinaire les personnages, dit La Fontaine ; Vapologue est composé de deux parties dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme; le corps est la fable ; Tâme, la moralité. »

Après Ésope, Phèdre, La Fontaine, Florian, on peut encore citer Lachambeaudie, Viennet, Abel Bertier, de notre siècle; et nous sommes heureux de pouvoir offrir une belle et nouvelle fable de ce dernier, un jeune qui promet :

Le Merle et le Moineau.

J'ai lu chez un conteur antique L'histoire invraisemblable, et pourtant véridique,

De certain petit étourneau De moineau.

C'était (si j'en crois mon histoire]

Un assez mauvais garnement, Maraudeur effronté, paresseux et gourmand, Vivant au jour le jour, dormant fort bien sans gloire. A travers les grands bois et les sentiers ombreux, Jamais parmi les chants du peuple harmonieux

Ne retentit sa mélodie;

Jamais du bosquet, sa patrie,

DE VERSIFICATION FRANÇAISE iSq

Par de tendres refrains, par des trilles joyeux Il n'éveilla l'écho silencieux.

Bon cœur au fond, mais tête un peu légère,

Il mettait son unique honneur A troubler de ses cris le chat-huant rêveur

Ou la chouette douairière, Â dévaster les champs ou les vergers en fleur,

Riant espoir du laboureur.

Les bouvreuils l'évitaient à cent pas à la ronde; A cent pas à la ronde on voyait les pinsons S'enfuir à tire-d'aile en taisant leurs chansons :

Il était craint de tout le monde.

Or, un vieux merle, près de là.

Vivait seul et pensif au fond d'une retraite

Discrète.

Aux malheurs du moineau son bon cœur se troubla, Et quand tous le fuyaient, lui seul il l'appela. « Vous êtes, lui dit-il, plus léger que coupable, Et l'heure est toujours prête aux esprits repentants. Croyez-moi ! revenez à d'autres sentiments ;

Ne prolongez pas plus longtemps

Cette existence déplorable.

Soumis sans murmurer à la loi du devoir, Entendez du travail l'enseignement austère.

Soyez utile à tous, selon votre pouvoir:

Chacun, dans sa modeste sphère,

A toujours quelque bien à faire.

Eh 1 peut-on demander au faible passereau De braver le vautour ou Taigle dans son aire / Moineau vous êtes né, vous resterez moineau.

Du moins, plus actif et plus sage, Aux champs où vous vivez donnez des soins pieux,

Au lieu d'y porter le ravage. »

Ainsi parla le merle ; et l'autre, tout joyeux D'accepter un tel patronage.

Le voilà soudain à l'ouvrage :

De la patte et du bec il travaille à la fois.

Déclare une guerre implacable Aux charançons des blés, aux termites des bois, Race toujours nombreuse et toujours exécrable.

Aussi zélé qu'impitoyable, Il est partout, voit tout, arrache avec ardeur La nielle naissante et Tivraie en sa fleur.

Le vieux merle, ravi de la métamorphose Dont lui-même est la cause,

Poursuit son œuvre ; et croyez bien Que pour la couronner il ne négligea rien.

Grâce aux sages conseils de sa bonté féconde.

Le volage eut, en moins d'un mois, Quitté sa vie errante et vagabonde,

Et même on l'entendit parfois Au chœur universel mêler son humble voix.

Aussi fut-il bientôt aimé de tout le monde :

Les bouvreuils lui riaient à cent pas à la ronde. A cent pas à la ronde on voyait les pinsons Gaîment le saluer en chantant leurs chansons.

O mes chers petits fous, race trop adorable,

Enfants 1 N'êtes-vous pas le moineau de ma fable?

Votre âge a ses défauts, et vous le savez bien.

Votre âge a ses défauts : c'est chose inévitable,

Et les plus beaux discours n'y serviront de rien.

Mais quoi ! si vous riez, faut-il semer l'alarme ?

Faut-il désespérer et jeter les hauts cris,

Si vos cheveux sont blonds quand les nôtres sont gris?

Laissez dire les sots : la jeunesse a son charme;

Laissez dire leâ vieux : la jeunesse a son prix.

Pour moi, qui d'un censeur n'ai point le ton sévère.

Comme le merle solitaire, Puissé-je dans la vie aider vos pas tremblants,

Mêlant toujours avec prudence

Un peu de mon expérience

A la gaîté de vos quinze ansl Je vous aime, ô Jeunesse ! — et c'est ma récompense ! Je crois en vous! — par là seront bénis mes chants :

Car vous portez au front la devise : espérance!

Car vous portez au cœur le grand mot : souvenir ! Et vous aimer, c'est aimer notre France, Et croire en vous, c'est croire en l'avenir !

(A BEL Bertier, Premier livre de fables.)

Nous engageons maîtres, élèves, à lire la Co^ médie enfantine de Louis Ratisbonne : là, ils trouveront de bien jolis apologues, des vers sans prétention certes, mais toujours une saine morale. •

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