‹ Traite de versification françaiseChapitre 33 sur 51 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Le conte, qui a existé de tout temps, diffère de la fable, en ce que celle-ci n*a pour sujet qu'un fait déterminé dans un certain espace de temps, et qui finit par une moralité, au lieu qu'il n'est pas besoin dans le conte d'unité d'action, de temps, de lieu, et que l'instruction n'en est pas le but principal, mais le charme et l'amusement. C'est surtout en France que l'on rencontre ces contes vifs, joyeux, légers, trop osés quelquefois, comme ceux de La Fontaine, si exquis même par la forme seule. De nos jours, le conte n'est plus un genre cultivé spécialement, et on en rencontre souvent mêlés dans les œuvres de nos meilleurs poètes, A. de Musset, Ch. Nodier, François Coppée, etc.

Nous donnons comme exemple un conte inédit encore et que nous offre l'auteur :

L'Hôtellerie.

Ibrahim, fils d'Ahmed, est assis à sa porte; Ses pages — qui lui font une brillante escorte — Allument le chibouck et versent le café.

De son large turban le vizir est coiffé ; Immobile, muet, sous sa riche pelisse.

Il rêve en contemplant dans le bleu du ciel lisse L'essor des blancs ramiers au vol capricieux. Il s'applaudit d'avoir des coffres précieux...

O mer des anciens Grecs, harmonieux Bosphore, Dont les bords arrondis sont beaux comme une amphore, Tes flots teintés d'azur que rien ne peut ternir, Au Kief de l'Osmanli semblent appartenir; Et quand du latakyeh s'enfuit le blond nuage, C'est un parfum de plus qui vole à ton rivage.

Des fleurs qu'un grand rocher. garde contre le vent, Au Yali d'Ibrahim font un cadre vivant; La neige des jasmins éclaire le fond sombre ; L'oranger aux fruits d'or y prodigue son ombre j Le palmier, alternant avec les chênes verts, Lève un front élégant qui brave les hivers; Sycomores, cyprès, lentisques, térébinthes, Sous leurs dômes feuillus forment des labyrinthes.

Devant tant de splendeurs le vizir s'endormait. Par l'ange Gabriel conduit vers Mahomet.

Et voilà que tout droit, parmi telle chevance, Sans crainte des calfats, un derviche s'avance. Il est vieux, haletant, tout courbé, le santon ; Sa main sèche se crispe aux nœuds de son bftton;

DE VERSIFICATION FRANÇÀISB 143

La poussière a terni ses babouches , il traîne Sa besace trouée et de misère pleine.

Bien que le poids de Tâge ait éprouvé ses reins, Il revient de La Mecque avec les pèlerins.

— « Que veut ce mendiant?... J'admire son audace! Il ose regarder le seigneur face à face ! n

Crie un agha, toisant le derviche. Mais lui :

« Depuis le grand matin j'ai marché ce jourd'hui

Et j'ai hâte d'entrer dans cette hôtellerie.

— Paîrez-vous votre écot par une raillerie?

Dit Ibrahim, fronçant le sourcil; vous nommez Un palais des plus beaux et des plus renommés D'un terme de mépris qui justement m'offense : Sachez que j'en suis maître, et depuis mon enfance.

— Soit 1 mais malgré son luxe et son fier attirail Moi je veux l'appeler un caravansérail.

C'est comme une oasis dont la fraîcheur m'invite, Et, passant, j'ai le droit d'y réclamer un gîte.

— Insolent! ver de terre ! un châtiment t'est dû!

— Nul ne frappe un croyant sans l'avoir entendu.

— Parle donc. Je saurai contenir ma colère.

— Puisse Allah m'inspirer pour ne point vous déplaire ! Qui dressa dans les airs ce hardi monument ?

— Mon grand-père. Il y fit son séjour constamment, Ayant multiplié les minarets, les fresques,

Et revêtu les murs de marbre et d'arabesques.

— Pourtant il y mourut.

— Oui.

— Dès lors, ce logis Devint veuf d'habitants?

— Il y laissait un fils Qui fut mon noble père.

— Et celui-ci de même

Échangea son palais pour le dormir suprême ?

— Oui.

— Peut-être demain, malgré votre air altier, Devrez-vous le céder au troisième héritier.

Que sont-ils ces trésors que le vulgaire envie, Misérables hochets qu'on attache à sa vie?

Et combien durent-ils ? au plus quelques instants: Rien ne comble l'espace et n'arrête le temps. Ceux qui parlaient d'amour dans leurs kiosques en fête, Ou portaient aux combats l'étendard du Prophète, Ceux-là qu'on redoutait, les puissants, les lions. (Quand un lacet de soie imprime ses sillons Sur leur cou vigoureux) ne sont plus que des ombres. Les colonnes d'onyx s'émiettent en décombres... Et nul ne sait plus rien de ces dominateurs, Pas plus que des fellahs, leurs abjects serviteurs. Sur le néant la Mort a fondé son empire ; Aux portes desturbés l'orgueil humain expire... Donc si de ce palais, à peine entré, l'on sort. C'est une hôtellerie, et je n'avais pas tort.

— O Vieillard, sois bénil car ta parole est sage. Esclaves, rangez-vous et livrez-lui passage.

Je veux que sous mon toit il reste à son plein gré. Qu'il entre en ce palais!... Un jour j'en sortirai!... »

(Alfred des Essarts.)

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