EPITRE
L*épître est un genre de poème dans lequel l'auteur, s'adressant à un personnage connu ou supposé, lui parle, d'un ton généralement simple et intime, sur des sujets dont la variété est aussi grande que ceux d'une lettre en prose. Clément Marot a excellé dans cette narration familière. L'Epîtreà Lyon Jamet, les deuxEpîtres au Roi, l'une pour sa délivrance, l'autre pour avoir été dérobé, sont des modèles. Boileau a laissé aussi une douzaine d'épîtres. Le xviii* siècle fut le siècle de l'épître. Celles de Voltaire sont des chefs-d'œuvre de grâce, d'élégance et de finesse, et quelquefois de hardiesse philosophique. Puis vinrent Gresset au vers facile, Gentil-Bernard à l'esprit fin, Bernis avec rÉpître à la Paresse, Saint-Lambert, Sedaine, avec l'Epître à son Habit; celles de Marie-Joseph Chénier à Delille, et de son frère à M. de Pange. Aujourd'hui ce genre est dédaigné.
M. Viennet seul Ta encore cultivé, quoiqu'on puisse en citer quelques-unes d'A. de Musset, de V. Hugo, et les épîtres rustiques de J. Auiran.
Epttre.
Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies ; Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
l54 TRAITÉ
Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson ;
Quelques meules de foin debout sur le gazon;
De vieux toits enfumant le paysage bistre;
Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre,
Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins;
A droite, vers le nord, de bizarres terrains
Pleins d'angles, qu'on dirait façonnés à la pelle;
Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle
Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
Quelques ormes tortus, aux profils irrités.
Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en joue,
Faire une remontrance au vent qui les secoue.
Une grosse charrette, au coin de ma maison,
Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon.
Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures ;
Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
Me jettent, par instants, des chansons en patois.
Dans mon allée habite un cordier patriarche,
Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
A reculons, son chanvre autour des reins tordu.
J'aime ces flots où court le grand vent éperdu;
Les champs à promener tout le jour me convient;
Les petits villageois, leur livre en main, m'envient,
Chez le maître d'école où je me suis logé,
Comme un grand écolier abusant d'un congé.
Le ciel rit, l'air est pur ; tout le jour, chez mon hôte,
C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute;
L'eau coule, un verdier passe ; et moi, je dis : « Merci !
Merci, Dieu tout puissant! » Ainsi je vis, ainsi
Paisible, heure par heure, à petit bruit, j'épanche
Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche !
J'écoute les enfants jaser, et, par moment.
Je vois en pleine mer passer superbement,
Au-dessus des pignons du tranquille village,
Quelque navire ailé, qui fait un long voyage
Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué,
Qui naguère dormait au port, le long du quai,
Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE l55
Ni les pleurs des parents, ni l'efFi oi des épouses, Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux, Ni rimportuuité des sinistres oiseaux.
(V. Hugo, Contemplations : Lettre.)