‹ Traite de versification françaiseChapitre 39 sur 51 · ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

ÉPOPÉE

ce Le caractère essentiel de l'Epopée, c'est la grandeur jointe à la naïveté ; la virilité, l'énergie de rhomme sont unies à la simplicité, à la grâce ingénue de l'enfant : c'est Homère. Comment cette production essentiellement primitive aurait-elle pu éclore à des époques pédantes ou d'une civilisation corrompue, comme le xvi% le XVII* et le xviii» siècles ? Le poète épique vit dans les siècles épiques; et de même que l'âge d'or était l'âge où l'or ne régnait pas, les temps épiques sont les temps où le nom de l'épopée était inconnu. Achille et Agamemnon, comme Roland et Charlemagne, ne soupçonnaient pas qu'ils tussent des héros épiques, non plus qu'Homère ni Théroulde ne poursuivaient pas la gloire de bâtir une épopée.

Guerriers comme poètes, ils obéissaient à un instinct. Il faut avouer, dit Voltaire, qu'il est plus difhcile à un Français qu'à un autre de •faire un poème épique; mais ce n'est ni à cause de la rime, ni à cause de la sécheresse de notre langue. Oscrai-je le dire.^ C'est que de toutes les nations polies la nôtre est la moins poétique. — Oserai-je à mon tour contredire Voltaire.^ Il n'est pas plus difficile à un Français qu'à un

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autre de faire un poème épique, et la nation française n'est pas la moins poétique de toutes les nations polies. La difficulté n'est pas celle qu'indique Voltaire; la voici : c'est qu'un siècle raisonneur n'est pas plus capable de produire une épopée qu'un enfant de produire un traité de philosophie. » (F. Génin.)

Cependant on peut considérer comme épopées La Légende des Siècles (V. Hugo) , les Poèmes barbares (Leconte de Lisle), les Poèmes de la Révolution (Emm. des Essarts), les Récits épiques (Fr. Coppée), qui embrassent l'histoire d'une grande époque, d'un peuple, du monde entier. Le style épique, large, majestueux, s'y reconnaît facilement et s'y épanouit dans toute son ampleur héroïque.

Les Loups,

Uqs loup3 dans le lointain, une forêt déserte,

Deux hommes, deux proscrits, double victime offerte

A la fatalité de l'immolation ;

L'un sappelle Buzot, et l'autre Pétion;

La neige flagellait ces deux pauvres visages;

Ils allaient devant eux, ces héros et ces sages.

Sans espoir qu'à leurs maux il pût être une fin.

Pensifs, ils avaient froid ; mornes, ils avaient faim,

Les loups aussi...

Là-bas de farouches murmures Que le vent prolongeait au milieu des ramures Grondent, et l'on pourrait entendre par moments Un fauve el famélique appel de hurlements

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A travers le silence et Tombre épouvantables. Les troupeaux sont reclus, et closes les étables.; Plus de combats avec les chiens et le berger; Rien...' plus une pâture à terre... II faut manger.

Et les beaux Girondins que la Commune exile

Marchaient toujours, pareils aux anciens du Pœcile,

Evoquant un passé resplendissant et fier,

Un passé si loin d'eux et qui date d'hier :

Le duel corps à corps contre une cour servile,

La jeune ovation du vieil Hôtel-de- Ville,

Les clubs comme une houle ondulant à leur voix,

Le soufflet de la guerre à la face des rois,

Le Dix Août renversant l'altière tyrannie,

Et l'amour d'un grand peuple attestant leur génie.

Les loups ne sont pas loin... Ils vont franchir la marge De la forêt... Leur voix plus distincte et plus large Emplit l'air. La nuit tomlje et s'épaissit. L'horreur Guide les loups hideux comme un avant-coureur Et prête aux pas pesants dont tremble la clairière Plus de sonorité sinistre et meurtrière.

« Entends-tu, dit Buzot tressaillant, vers le nord Ces clameurs 1 »

Pétion répondit : « C'est la mort!

Qu'elle vienne ! Salut à la Libératrice !

Ami, c'est une mère et c'est une nourrice Qui, pour l'échange obscur d'un corps persécuté, Nous fait les nouveau-nés de l'immortalité... » Buzot serra la main de Pétion... Les pas Réguliers et pareils au rythme du trépas S'approchaient.. Les héros se regardèrent, l'âme Indomptable... Déjà des prunelles de flamme Perçaient la profondeur des halliers envahis. Eux se disaient, songeant à leurs frères trahis, Que ce gouffre implacable oCi le sort les destine Valait mieux qu'une ingrate et froide guillotine, Et que leurs compagnons, de cette mort jaloux,

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Eli place des bourreaux eussent choisi les loups. Près deux soudain brilla comme une gerbe oblique D'éclairs... Buzot redit encore : « O République i » Pétiou répondit encor : « O Liberté ! »

* Les loups firent leur œuvre avec tranquillité.

(Emh. des Essarts, Poèmes de la Révolution.)

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