I II
Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel Arrondir son truit doux et blond comme le miel ; Vois la pourpre des fleurr, dont le pêcher se pare, Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. Au bord de ces prés verts regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forets, Du joyeux moissonneur attendent la faucille.
D'agrestes déités quelle noble famille !
La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains. Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'Abondance.
LE BERGER
Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas. Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile ; Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un aulre, et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère. Elle est pour moi marâtre; et la nature entière Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon cœur, Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur...
LE CHEVRIER
Berger infortuné ! ta plaintive détresse
De ton cœur dans le mien fait passer la tristesse.
Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux
Aussi blancs que le lait qu elle garde pour eux ;
Qu'ils aillent avec toi ! je te les abandonne.
Adieu ! puisse du moins ce peu que je te donne
De ta triste mémoire effacer tes malheurs,
Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!
(André C hé nier, Eglogues.)