MOTS FEMININS A RIME MASCULINE
Le petit ruisseau de la plaine, Pour une heure enflé, roule et traîne Brins d'herbe, lézards endormis, Court, et, précipitant son onde Du haut d'un caillou qu'il inonde, Fait des Niagaras aux fourmis ,
D'autres pendent, comme à des îles, A des feuilles, errants asiles; Heureux dans leur adversité^ Si, perçant les flots de sa cime, Une paille au bord de Tabîme Retient leur flottante cité
Les courants ont lavé le sable ;
Au soleil montent les vapeurs,
Et l'horizon insaisissable
Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.
(V. Hugo, Odes et Ballades : Pluie d'été.
A, Le M ERRE, éditeur.)
* Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
Le foyer domestique, ineffable en douceurs^
Avec la mère au coin et les petites sœurs...
(Th. Gautier, Poésies complètes^ 1845 ; La Chanson de Mignon, Charpentier, éditeur.)
L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare; Il est concitoyen de l'empire de Dieu 1 Les murs des nations s'écroulent en poussières ; Les langues de Babel retrouvent Vunité; L'Evangile refait avec toutes ses pierres Le temple de V humanité !
(Lamartine, Recueillements poétiques : Toast,.. Hachette, Pagnerre, Furne, éditeurs.)
Ainsi fourmis, adversité j cité y vapeurs y dou^ ceurs, sœurs, unité, humanité, mots féminins, n*en sont pas moins des rimes masculines.
Dans Le Rhin allemand^ d'Alfred de Musset, les mots masculins correspondent aux rimes masculines, les mots féminins aux rimes féminines, excepté un adjectif masculin, bachiques, qui sert de rime féminine :
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. (M) Son sein porte une plaie ouverte, [F) Du jour où Condé triomphant (A/) A déchiré sa robe verte. (F) Où le père a passé, passera bien l'enfant. A/)
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. {M) Que faisaient vos vert;us germaines (F) Quand notre César tout puissant (Afj De son ombre couvrait vos plaines ? (F) Où donc est-il tombé, ce dernier ossement? (A/)
Nous l'avons eu votre Rhin allemand. (M) Si vous oubliez votre histoire, (F) Vos jeunes filles, sûrement, (M) Ont mieux gardé notre mémoire : (F) Elles nous ont versé votre petit vin blanc. (Af)
S'il est à vous, votre Rhin allemand, (M) Lavez-y donc votre livrée; (F) Mais parlez-en moins fièrement. (Af) Combien, au jour de la curée, (F) Etiez- vous de corbeaux contre l'aigle expirant? (A/)
Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ! (A/) Que vos cathédrales gothiques (F) S'y reflètent modestement! (Af) Mais craignez que vos airs bachiques (F) Ne réveillent les morts de leur repos sanglant. (A/)
[Poésies nouvelles. A. Lbmbrrb, éditeur.)
On fait un emploi assez rare des rimes féminines en nt (3"« personne du pluriel) parce qu'elles ont le défaut de ne rimer qu'entre elles :
Elle [la cavale] se sent fléchir ; ses narines qui saignent
S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré.
Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent ;
Et le pâle désert roule sur son enfant
Les flots silencieux de son linceul mouvant.
(A. DE Musset, Poésies nouvelles : Rolla.)
Dès que Ton n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes mort ; vos traits se troublent et s* effacent Au fond delà mémoire, et d'autres le? remplacent.
(Th. Gautier, Poésies complètes, 184S :
La Chanson de Mignon.)
Ton génie, au vol large, éclatant, gracieux.
Qui, mieux que l'hirondelle, Tantôt rasait la terre, et tantôt dans les cieux
Donnait de grands coups d'aile.
Comme moi maintenant, meurt près des flots troublés ;
Et ses forces s'éteignent^ Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés
Qui rampent et qui saignent,
(V. H u G o, Les Orientales : Les tronçons du Serpent, A. Lemerre, éditeur.)
La rime doit être en effet pour Toreille un charme en même temps que pour l'esprit une surprise. — Aussi doit-on éviter, sinon proscrire absolument, les rimes entre verbes, comme
les précédentes, entre adjectifs, noms, et surtout adverbes, — ainsi que les rimes banales et vulgaires de âme-flamme <t campagne-monta" gne, guerrier-laurier.
Du reste, le maître, Th. de Banville, à la théorie joint l'exemple, et quelques-uns de ses vers le prouveront. Voici en effet pour la surprise de l'esprit :
Partout la neige. Au bout du sinistre chemin ^ Nom. Que troublai^eul le bruit de ce pas surhumain, ) AdjecHj, C'était un bois sauvage éclairé par la lune. \ Nom. Pas une seule place où la terre fût brune ; ) Adjectif, Et, pareil à ce voile effrayant qui descend ^ Verhg. Aux pieds des morts, le blanc linceul éblouissant j Adjectif. Faisait tomber ses plis sur les chênes énormes, ) Adjectif, Et le vent furieux, engouffré dans les ormes, i Nom. Entrechoquait avec un rire convulsif Leurs rameaux.
(Th. de Banville, Les Exilés : Les Loups^ A. Le M erre, éditeur.)
DE LA CONSONNE d'apPUI
Pour le charme de l'oreille, il faut les rimes, non seulement suffisantes, comme au xviii* siècle et même au xvii% mais riches, c'est-à-dire que la même consonne d'appui se trouve dans les deux mots qui riment ensemble.
« La consonne d'appui est la consonne qui, dans les deux mots qui riment ensemble, se trouve placée immédiatement devant la dernière voyelle ou diphtongue pour les mots à rime masculine, et immédiatement devant Tavant-
dernière voyelle ou diphtongue pour les mots à rime féminine. »
(Th. de Banville, Petit traité de poésie française.)