CÉSURE
La Irompolte bruyante sonnait le retour.
Le peuple saint en foule remplit les portiques.
On trouve quelques anciens vers qui ont ainsi , à la place de la césure , une syllabe accentuée sans césure :
Quand l'entrée est mauvaise du bien spirital. jban de mbung. Or vous en fais^'e don de foi apprise. cuaiSTiNB. Par sainte église christianissime. j. MAftOT.
Il y en a quelques-uns dans les comédies de Voltaire, lequel, nous Tavons dit, avait essayé de placer la césure du décasyllabe après le troisiënie pied :
Il ne repose point, car je Tentendâ...
Elle vous trait» mal, mais la nature...
Le vers suivant est régulier :
SouflVez qu'une âme et fidèle et sincère, tolt.
La cadence serait exactement la même si Ton supprimait la première copule :
Souffrez qu'une âme fidèle et sincère.
L'oreiUe trouve là tout ce qu'elle cherche dans la césure , c'est-à-dire une syllabe prédominante qui marque que deux pieds sont terminés (dans le décasyllabe). Hais notre poésie , pour mieux assurer la syllabe d'appui, a voulu établir en quelque sorte une ligne de démarcation entre les deux portions du vers : de cette façon elle introduisait l'accent intérieur sans même en faire un précepte.
Ce n'est pas sans un vif plaisir que j'ai trouvé dans un poète anonyme l'application de ces idées. Ce poète, qui écrivait à la fin du XV' siècle , a composé un ouvrage intitulé l'An des sept dames. Il y a joint une traduction de la dixième églogue de Virgile. Cette traduction , la seule pièce du recueil qui soit ^1 décasyllabes, présente des exemples nombreux de vers accentués suivant la médiode italienne. C'est là un fait unique, qui me semble d'un assez grand intérêt. Le volume dont je parle étant d'une extrême rareté, je multiplierai les citations :
Je te supplie, 6 toi plaisante Muse, Que les poëUs nomment Aréthuse.M
Et vous, ndiades, déesses très-belles...
Car Adonis, qui fut bel et plaisant, Dessus les rives fut brebis gardant...
fiergiers là vindreni et tardifs bouviers... Cruelle Amour de larmes n'est soulée , Ne que des rives Therbe non semée, Ou que les mouches des douces fleurettes, Ou que les chèvres des tendres feuillettes... Lors il tout triste leur dit assez haut... Froides fontaims, prés, terres plaisantes... Et puis écrire en plusieurs verts bocages Dedans les arbres mes tendres amours...
Avec les nymphes et autres déesses...
Parmi les roches et résonnans bois...
Les ombres nuisent aux bleds sans proufU.
2° Une preuve de rimportance que nos anciens poètes donnaient au repos de la césure, c'est qu'ils la traitaient comme la rime, et lui permettaient de prendre une syllabe muette qui n'était pas comptée dans la mesure.
Nous dirions bien, en deux vers :
Mais des bras d'une mère Je devais Tarracher.
La finale de mère s'éteint en quelque sorte , et la continuité du sens ne nous rend pas choquante l'élision de cette muette. Pareillement nos vieux poètes pouvaient mettre dans un grand vers :
Mais des bras d'une mère je devais Tarracher.
Rien de plus fréquent dans les épopées des \ii' et xnr siècles : c'est là un des traits caractéristiques de cet ancien système de versification.
Avant de citer des exemples de nos poètes, je remonterai plus haut, et ferai voir que cette règle est déjà suivie dans un fort ancien texte en langue romane. Je veux parler du Poème sur Boéce, ouvrage très-curieux du x' siècle, dont M. Raynouard a fait ressortir l'importance. Voici des exemples de cette syllabe surnuméraire placée à la césure :
CÉSURG. 325
Ab la donzella pois an moU gran amor*. De tota Rûma Temperi aig a mandar*.
Quant se reguarda, non a ne tan ne quant'. Zo signifiga de cel la dreita lei^.
Une chose plus frappante encore, c'est que deux syllabes venant après la syllabe accentuée ne comptent pas dans la mesure :
De sajfnentia | no fu trop nuailos".
Gontr' avaritia sun fait de largetat*, Contra tristitia sun fait d'alegretat, Contra mensonga sun fait de veritat, Contra lucxuria sun fait de castitat, Contra superbia sun fait d'umilitat.
Notre poésie naissante, trouvant établie la loi qui autorisait à la césure une syllabe muette surabondante, Tadopta. Ex. :
Desuz deux arbres parvenu est li reis. (roland.) Sur rherbe verte vit gésir son novold : N'en est merveilles si Caries had ireur' Par grans batailles jouster et déûnir. (m.) Car es moustier font les chevaux gésir*, Où Dieu de gloire déust être servi ; Et les prévoires * écorchent-ils tout vifs ; Sont archevéq^s et évéques occis, (garin.) Nous prions Dieu pour trétous vos amis Qu*il les défende de mort et de périls : Chevalier estes; notre sire vous fit, Et commanda, et de bouche vous dit De sainte église*^ sauver et garantir, (ib.)