‹ Traité de versification française où sont exposées les variations de l'accent tonique dans les vers françaisChapitre 140 sur 243 · On voit Ici l'autre systèoM ancien · texte numérisé non relu

On voit Ici l'autre systèoM ancien

330 Kona.

Veut qu'à fcmê tu aoyw oomp«ré. mounst. Tu es l'arbre feuillu et le verd aune. id.

Entra dedans la cité de Crémone,

De sa cotle d'armes lors revêtu,

Montrant /iace d'homme de grant vertu :

Devant lui fit marcher et avant mettre

La trùmpette de Monsieur le grand maître, i. marot.

Cette méthode allait directement contre Tintention de la règle, en transposant la syllabe d'appui. Il y avait effectivement une césure pour l'œil ; mais Toreille déclarait lerhythme entièrement détruit : l'accent était sur la troisième syUabe , au lieu d'être sur la quatrième.

Les exemples de cette faute sont généralement aasez rares dans Jean Marot. Je ne crois pas qu'elle ait échappé une seule fois à son fils Clément La Harpe lui en fait un mérite : « On ne lui a pas rendu justice quand on lui a reproché d'avoir laissé subsister l'e muet au premier hémistiche, défaut capital qui anéantit la césure et le nombre, en faisant disparaître le repos où l'oreille doit s'arrêter. Cette faute , très-commune avant lui, est infiniment rare dans ses vers , et ne reparaît presque plus dans les poètes de quelque nom qui l'ont suivi. Il faut donc le louer d'avoir contribué beaucoup à corriger ce défaut, destructeur de toute harmonie. » Mais ici le critique ne distingue pas nettement le cas de Ve muet compté pour une syllabe et le cas de Ve muet annulé à la césure : il semble parler de la première faute, qui ne se trouve pas dans Marot, et non de la coupe Jéminine, qui s'y rencontre encore , bien que rarement.

Quant à l'admission à la césure des mots le, ce (pronoms), il en sera parlé dans la note 9.

* J'ai emprunté à des poètes du xvir siècle plusieurs vers dans lesquels le premier hémistiche empiète en quelque sorte sur le second, par le rejet d'un ac^ectif ou d'un substantif. Cette faute est très-fréquente dans les anciens auteurs. J'en citerai des exemples, en ne remontant qu'au xvr siècle :

Vu son procès verbal au long décrit. caÉrm. Ce souverain médecin qui convie, lo.

ciiVM* 331

Et des travaux passés plus ne se plaignent, lb maire.

Auprès d'une tle inhabitée ancrèrent, i. mabot.

Devant ce fier lion insatiable, m.

Chante chansons rustiques en beaux chants, marot.

Tous les plaisirs champêtres s'assoupirent...

Elle est aux champs élysiens reçue...

Car toute odeur ambrosienne y fleurent...

Et de fumée épaisse environnée...

Tendant au sang Césarien espandre...

Et du petit bergeret qu'elle allaite...

Ne de loyaux serviteurs bien aimés...

Et le sacré ruisseau ne viens souiller, id.

Et le superbe héritier d'Éacide. ronsaiu). Sitôt que cette gent grossière vous verra, m.

Évite l'arc meurtrier qui Ta blessé, nu bkllat.

Dessous un joug si pesant asservie, lo. A faire ainsi des mots nouveaux à l'étourdie, vauquelin .

Cette faute avait déjà été signalée dans Port-Royal. <• Le sens continuant après la césure, il faut qu'il aille au moins jusqu'à la fin du vers, et non être rompu avant la fin... Pour la même raison, il ne faut pas mettre lesubstantif etTadjectif de suite, en sorte que Tun des deux finisse le premier hémistiche , et Fautre commence le second , comme seroient ces vers :

Ce dieu dont le courroux brUdant est si terrible. Ce dieu dont le brûlant courroux est si terrible. »

Elle peut nuire à Tintelligencc. Le vers suivant prête tout d'abord à une singulière méprise :

Monsieur le ^and maître premièrement, j. marot.

J'ai cité des exemples de la même faute produite par la préposition de, suivie d'un complément qui ne remplit pas la fin du vers. J'ajouterai les suivants :

Voici celui qui par ses heurts divers A mis l'orgueil de Venise à l'envers, i. marot. Et messager des dieux , eut soin et cure, crétin. Qui d'un chapeau de fleurs est couronnée, marot. Jusques au chœur du temple me transporte... Puisque le jour de mon départ approche.. .

Tout le plaisir du monde s'assembla, marot. Que bon joueur de flûte te rendrais, id. Puis un grand coup de maillet lui desserre, bonsard. Et de jonc qui le bord des rivières habite, id.

3' NOTB (page 22).

Il est de toute évidence que la rime est essentiellement faite pour l'oreille. Cela résulte de son objet même , qui est de marquer la fin de deux vers par des consonnances pareilles.

Dans les premiers essais de notre poésie, la rime, quoique du reste bien incorrecte , fut constamment appropriée à sa destination. Ce n'était qu'une simple assonance, c'est-à-dire parité de la voyelle et du son , abstraction faite de l'articulation. k\mi proverbe ei perde rimaient par assonance. Voici une suite de rimes extraites de la Chanson de Roland : Charles^ tnessages, masse, mtiables, Arabe, marches, garde, etc. On voit toujours prédominer la même voyelle, au milieu de la variété des consonnes. Mais nos vieux poètes n'auraient jamais accouplé deux sons différents , par exemple eure avec ure. Ils aimaient mieux torturer la désinence des mots placés à la fin des vers , pour les forcer à rendre le son réclamé par Toreille.

Notre langue a successivement reçu bien des modifications dans ses formes, sa syntaxe, son orthographe, et aussi dans sa prononciation : certaines consonnes qui s'articulaient devinrent sourdes ; certaines voyelles prirent un son plus adouci; plusieurs voyelles consécutives, qui étaient précédemment distinctes, se fondirent en diphthongues. Quand ces révolutions eurent lieu , la poésie ne voulut pas ou n'osa pas s'y soumettre, et elle continua d'associer des terminaisons qui ne satisfaisaient plus que l'œil. La loi subsista encore quand ses motifs avaient disparu. On peut dire que dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, la lettre tua l'esprit. Les grands écrivains subissent plus qu'on ne croit l'influence de

leurs devanciers, surtout si quelque nom illustre les a précédés dans la carrière. Ils ignorent leurs propres droits; ils n'osent présumer qu'ils soient appelés à faire autorité , et ils croient devoir conserver beaucoup de ce qu'ils trouvent établi , pour se faire pardonner quelques innovations.

Ajoutons que la paresse était pour quelque chose dans ce culte de l'usage. Il s'agissait de s'interdire des facilités que présentait l'ancien système de versification, et les poètes, à la vérité si esclaves , ne renoncent pas volontiers à des licence^. Quand la prononciation avait changé , on trouvait bien plus commode de rimer et suivant l'ancienne prononciation et suivant la nouvelle : d'un côté , l'on avait pour soi l'autorité ; de l'autre , on avait l'oreille.

Depuis Villon jusqu'au siècle de Louis XIY , diverses réformes concernant la rime eurent lieu successivement; mais ces réformes, partielles et opérées sans ensemble, ne firent pas triompher le principe général qui devait la baser sur la parité des consonnances. Corneille, Boileau et Racine, tout en effaçant ce qu'il y avait de plus choquant, subirent encore en quelques points le joug de leurs prédécesseurs. Nos règles actuelles de la rime, qui résultent d'un amalgame des deux systèmes (celui de la rime pour l'œil et celui de la rime pour l'oreille), sont capricieuses et incohérentes : elles présentent un véritable chaos. Il faut les accepter telles qu'elles sont ; car nul , je pense , ne peu! se flatter d'y introduire des changements, fussent-ils raisonnables et utiles. Contentons-nous de constater les faits; et préalablement jetons un coup d'œil sur le passé. Disons ce qui a été , en notant ce qui est ; puis nous dirons ce qui, à notre avis, devrait être.

RiMS POUR l'€EIL. — Toute rime que l'œil approuve, mais que l'oreille condamne , est défectueuse.

V L'articulation où se trouve une ou deux / conservant la prononciation de cette lettre ne rime pas avec l'articulation où il entre deux / mouillées.

Ainsi les rimes suivantes sont fausses :

Faisant beaux dits en très^ioquent style, Et décorant la mère avec la fille, i. harot.

Jamais ne serviet^vous de pavé pour dos villes?

Jamais ne serviez- vous de boule pour vos quilles? sarbasiiv.

Voici d'autres exemples également vicieux : drille rimant avec ville (Coquillart) , famille avec ville (J. Marot) , apostille avec codicille (Crétin et Scari*on), détaler avec rimailler (Scarron). Rousseau lui-mâme n'a pas évité cette faute dans les vers suivants :

Et sur le bord émaillé Où Neuilly borde la Seine , Reviens au vin d'AwHlé Mêler les eaux d'Hippocrène.

Certaines rimes ont été bonnes et avaient pour elle l'analogie , qui ne sont plus admissibles aujourd'hui , parce que la prononciation a changé. C'est sans fondement qu'on met deux I mouillées au féminin de gentil; nos ancêtres disaient gentile (latin gentilis, ital. çentile), et ils rimaient régulièrement de cette manière :

Lors le harnois ne lui fut difficile, Car tout armé en pompe irès-gentih, i. marot. Les deux Grébans au bien résonnant style, Octavian à la veine gerUile, marot.

Je pense que la rime de gentille avec lie était déjà fausse dans Ronsard. Ce qu'il y a de certain, c'est que la prononciation mouillée était connue au commencement du xvi* siècle; car dans l'An des sept dames, on voit yille rimant avec gentile, faute que l'auteur rectifie dans un erratum , en reconnaissant gentille pour la seule écriture correcte.

Corneille a eu raison , en dépit de notre prononciation vicieuse , de faire rimer plusieurs fois Castille avec Sévilte ; car dans oe dernier mot , les l devraient être mouillées ( espagn. Sevilla, ital. Siviglia).

S"" Depuis l'origine de notre poésie jusqu'à la seconde moitié du xvii"* siècle ^ on fit constamment rimer Tinfinitif présent de la première conjugaison avec les finales dans lesquelles r est sonore : mer, fer, air, etc. Il est indubitable qu'on prononçait la finale à^aimer comme celle à*amer, soit que, de part et d'autre, er eût le 90û de Vé ouvert , ou de Vé

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fermé. Voltaire , que nous citerons bientôt , soutient la première opinion ; mais l'autre est bien plus probable.

Cette rime se maintient pendant tout le règne de Louis XIU. Corneille accouple encore mer et ramer, Jupiter et mériter, enfer et triompher, cher et toucher, l'air et parler, etc. Mais alors la finale d'aimer avait le son de Vé fermé , tandis que la finale d'amer avait Vè ouvert : la rime était donc fausse.

On la trouve encore, bien que plus rarement, dans Molière et La Fontaine :

Dont ces deux combattans s'efforçoient d*arracher Le peu que sur leurs os les ans laissent de chair, mol. Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. — Mais Dieu! Ton ne doit point croire trop de léger... Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cfter. Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher, m. * Quelque gros partisan m'achètera bien cher :

Au lieu qu'a vous en faut chercher, la font.

Car, outre qu'en toute manière

La fille était pour les gens fiers.

Pille se coiffe volontiers...

Et s'égayer, et voir si ce cœur fier Jusques au bout pourroit s'humilier, id.

J'ai recueilli les seuls exemples qui se rencontrent dans Boileau et Racine :

La colère est superbe et veut des mots aUiers ; L'abattement s'explique en des termes moins fiers, boil. Mes yeux en sont témoins; j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Oarnier. m. Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier A son trône, à son lit daigna l'associer, bac Attaquons dans leurs murs ces conquérans si fiers ; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers... Et, lorsque avec transport je pense m'approcher De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher... Sur les pas d'un banni craignez-vous de marcher î

— Hélas 1 qu'un tel exil. Seigneur, me serait cher.. Songez-y bien, Madame; et si je vous suis cher...

— Venez, prince, venez; je vous ai lait chercher... Bh bien, brave Aoomai, si jo tour suis si cAeri

Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher... Pharnace? — H a séduit ses gardes les premiers, El le seul nom de Rome étonne les plus fiers, id. J'ai dit qu'alors cette rime était fausse. En effet, Ménage, imuvant à la Un de deux vers de Malherbe, vanter et Jupiter, fait cette remarque : - Notre poète emploie ailleurs ces rimes vicieuses, que nous appelons normandes, parce que 1^ Normands, qui prononcent er ouvert comme er fermé, les ont introduites dans notre poésie. » Ce ne sont pas les Normands qui les ont introduites, mais iU les ont maintenues : Malherbe et Corneille étaient Normands.

Dès l'année 1663, Port-Royal s'exprimait ainsi : « La seconde observation estdel'è ouvert et de Yé fermé. Car, outre 1« muet féminin , nous en avons encore deux autres : 1 un est ouvert et clair , comme en ces mote , progrès, excès, mer, enfer. Jupiter, etc. , et l'autre est fermé , comme en ceux-ci, liLté. libertés, aimer, triompher, assister, et tous les infinitifs semblables. Or, ces deux prononciations sont si différentes, que, quoique les poètes anciens et nouveaux prennent souvent la liberté de les rimer ensemble, comme en ces deux vers de Ronsard :

Sers-moi de phare, et gardé d'abfmer Ma nef qui flotte en si profonde mer, et oue de môme, Malherbe ait rimé pAfJosopAar avec en/cr nZ^Z il n'y a point d'oreiUe qui n'en soit choque;e^ il est certain qu'à bien juger les choses, cette nme doit être reietée, non-seulement comme peu bonne, mris comme tout TLvieieuse. Et il faut croire aussi que ce qui a mtroduit ce mauvais usage n'a été que la mauvaise prononciaUon de quelr^provinL de France, principalement vers la Loire et dans le Vendômois , d'où était Ronsard , et dans la Normandie, d'où était Malherbe, où l'on prononce mer, enfer, Jupiter avec l'é fermé, comme aimer, triompher, assister. «

U P Mourgues , dont la première édition est de 1085 , constate que Vr est communément muette dans 1^ termma.«.ns aer et cher (berger, bûcher, qu'on prononce berge, bûche} . Kl fermé. Toutes les foisqu'on demie àcetter un son sen-

sible , Ve est ouvert (cher, amer). Il est d'avis qu'il faut altérer la prononciation des infinitifs pour rétablir la rime. « Ainsi les rimes suivantes (cA^r^ toticher; mer, abimer, etc.) sont employées par nos meilleurs poètes anciens et modernes, quoique Toreille condamne ces rimes dans la bouche de ceux qui ne sont pas accoutumés à lire des vers, parce qu'ils ne font point sentir Vr à la fin des infinitifs , comme en effet elle y est muette suivant la prononciation ordinaire. » Mourgues fait Ici trop de concessions à l'autorité.

À la fin du même siècle , De Lacroix trouve que l'oreille est offensée des rimes de Yé fermé et de l'é ouvert. « C'est ainsi, ditril, qu'atm^ et mer ne riment point, bien que la rime en paraisse riche à ceux qui ne savent point la prononciation. » En plusieurs endroits, Voltaire signale cette rime comme un archaïsme. « Enfer, dit-il, ne rime avec triompher qu'à l'aide d'une prononciation vicieuse : grande preuve qu'on ne doit rimer que pour les oreilles. — Son air, donner. Il faut rimer à l'oreille, puisque c'est pour elle que la rime fut inventée , et qu'elle n'est que le retour des mêmes sons, ou du moins de sons à peu près semblables. On prononçait donner en faisant sonner la finale r, comme s'il y avait donnair. — J'observerai ici , à propos de ces rimes dissimuler et en l'air, qu'alors on prononçait dissimulair, pour rimer à l'air. J'ajouterai qu'on a été longtemps dans ce préjugé que la rime est pour les yeux. C'est pour cette raison qu'on faisait rimer cher à bilcher. Il est indubitable que la rime n'a été inventée que pour l'oreille. C'est le retour des mêmes sons ou de sons à peu près semblables qu'on demande, et non pas le retour des mêmes lettres. »

Quand on a écrit de pareilles choses, c'est une grande inconséquence de tomber dans la faute qu'on a si souvent relevée. Nous avons déjà remarqué que , dans Voltaire , le poète donne trop souvent un démenti au critique :

Le sort nous accabla du poids des mêmes fers, Que la tendre amitié nous rendait plus légers... La fortune auprès d'eux d*un vol prompt et léger, Les lauriers dans les mains, fend les plaines de Vair,

On lit dans Rousseau :

Bien le savez, Clément, mon ami cher, Sotte ignorance et jugement léger, etc.

Mais cette ancienne rime était permise , et même bien placée, dans une épttre à Marot, où Tauteur affectait le vieux style.

Pour expliquer l'ancien usage de ces rimes, j*ai admis la similitude des sons, qui était de part et d'autre un é fermé. C'est, comme on Ta vu, l'opinion de Ménage etdePort-Royai.

On peut conclure la môme chose de la tendance générale du français à éteindre dans la prononciation les consonnes finales, quand elles ne sont pas suivies d'une voyelle. Aimer suit la même règle que pied, chef, outil, drap, estomac, porc, etc. On a prononcé de même couri, mouri, au lieu de courir, mourir, et cette prononciation s'est conservée dans quelques provinces. Fabri, dans son Art de pleine rhétorique (1539) , dit : S, r, l, en un de mot , si la syllabe d'après se commence par consonnant, ne se prononcent point : venir Gabriel de paradis.

M. Génin, dans son remarquable ouvrage intitulé : Des Variations du langage français depuis le xii* siècle, a sur cette question une page qu'on lira avec intérêt (p. 68) :

« Dans toute la Normandie, on prononce encore la me pour la mer, du fé pour du fer. Le ca d'Antifé est le cap éPAntifer.

« Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de la mer (en latin mare) avec la mère (mater) : il est devenu impossible de faire rimer la mer avec aimer, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'œil , ce qui est absurde , et va directement contre le but de la versification.

« La môme difficulté se représente pour/er et étouffer, et pour une quantité d'autres : il faut opter entre l'œil et l'oreille. Le poète ^ qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide pour l'œil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient d'abord et avant tout du son , et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux qu'on me fiasie rimer l'Mifi avec ptmter^ que de me faire rimer

l'hivère avec trouver. Et encore , c'est que le poète moderne , qui me blesse Toreille , tournera en ridicule le poète du moyen ftge, et me contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est fausse , et que la sienne est une rime riche ! En vérité, l'habitude fait passer d'étranges choses I

<« On conviendra qu'il est très-fàcheux de trouver dans La Fontaine des rimes qui n'en sont pas , telles que celles-ci :

La belle étoit pour les gens fiers ; Fille se coiffe volontiers D'amoureux à longue crinière.

« Cette rime était excellente dans le temps qu'on pronon* çaiifiés, et non^ér^^. »

On peut encore appuyer cette opinion sur l'autorité de nos plus anciens poètes, qui incontestablement rimaient pour l'oreille. Un exemple entre mille : Vautrier {Vautre hier) sonnait comme étrier ; d'où la rime Vautrier avec despeschier dans le roman de Rou. Et dans Alexandre :

Eq la fin de sa terre est venu dès Vautrier ; Et sont bien avec lui cent mille chevalier.

J'ai dit que, du temps de Corneille, la rime de triompher avec enfer était certainement fausse. On peut remonter plus haut. Voici un témoignage de la fin du xv* siècle. L'auteur de VAn des sept dames appelle rime de goret, c'est-à-dire mauvaise rime S celle de chauffer et fer. Il dit ailleurs :

Après, si tu veux regarder, Tu as fort aiguisé le fer.

Mais si au fer veux bien rimer, Il faut parler du fond d*enfer.

3"* La diphthongue oî n'a plus aujourd'hui que le son oé, oa {loi, bois). Jusqu'à Voltaire, elle eut dans certains cas le son ei ou ai. Deux mots prononcés de l'une et l'autre manière » comme endroit et prendrait {prendrait) forment une mauvaise rime.

Primitivement cette variété de prononciation n'avait pas

Il VoTU, sur la rime de goret, It not« ISi

lieu, et la rime était légitime. Nos plus anciens textes présentent presque toujours et à la place de oi; et quand cette dernière manière d*écrire est devenue générale, il est probable que pendant longtemps la prononciation n'a pas changé.

J'ai dit presque toujours, parce que la terminaison latine oria retenait Yo en passant dans notre vieille langue : on disait istorie, mémorie, glorie ( histoire, mémoire, gloire). Pareillement on voit dans la Chronique des ducs de Normandie victoire rimant avec gloire. J'ai noté môme dans J. Marot les rimes suivantes : mémore, flore, le More, victoire (sic).

Dans la Chanson de Roland on voit perpétuellement : rets, reine (prononcé reine), Franceis, hurgeis,feid (foi), destreiz, dreiz, «5i>(soir), veir (plus tard voir, même mot que t?rai), neié (noyé), curteis, creistre, creire, deit, seit, peise (qui fut postérieurement |7ot5e, pour redevenir pèse). Tous les imparfaits et conditionnels sont en eis, eit.

La Chronique des ducs de Normandie, roman postérieur d'un demi-siècle, conserve la même orthographe. J'en extrais les mots suivants : sei (soi), citéien, effrei, palefreiz, eirs (hoirs), peis (poids), meitié (moitié), maintes f eis ; feible et fèble, se tenir quei ( plus tard coi, en latin quietus, ital. cheto)^ freis (froids), dreiz (droits) , netr (noir), veilé (voilé) ; Franceis, Angleis, Daneis, Saint-Beneeit, Bleis, Peitiers, Peitevins; je crei, esteit, aveient, se tendent, aveir, voleir (vouloir); meins (moins) , etc.

Dans le roman de Rou , qui est de la même époque , on lit également : Daneiz, Engleiz, Franceiz, Bleis, Punteize, rei, feiz, meitié, la veie, Idi^reie, endreit, dameiselle, eir (hoir) , fein (foin); veizin,fiéble, éfréé, mei, tel, porkei (pourquoi); il deit, esteit, teneit, diseient, ireient, aveir, espleiter, enveier, conveter (convoiter) , guerreier (guerroyer), otreier, etc.

J'ai noté dans le roman de Brut i^e/iie^^ pour poilues; dans Alexandre : un denier monnéé; dans Gérard de Viane : une nonne vélée. Tous ces textes sont des plus anciens.

Le Nouveau recueil des contes , dits et fabliaux de M. Jubinal , qui contient des pièces des xu' , xiii* , xiv* et xv* siècles,

m'a fourni les mots suivants : dreiture, desléauié, courtésie, réanime, prête, le seir, veisin, treis (trois) ; voleit, mange-^ reient, avereient, devrons (boirons), si m'en créez (croyez), véez(yoyez)y cheir {choir) ;esireitement; cervaise {cer\oise), etc.

Enfin les Quatre livres des Rois, publiés par M. Le Roux de Lincy , présentent un fait curieux , bien que nous ne prétendions pas lui attribuer la valeur d*une loi générale. La version de la fin du xii* siècle écrit la veie, la lei; celle du xni* siècle et les suivantes écrivent la voie, la loi.

M. Guessard (Bibliothèque de l'École des Chartes, t. II , p. 229, deuxième série) a constaté que la prétendue orthographe de Voltaire n'était ni de Voltaire , ni même de l'avocat Bérain, qui la proposa en 1675. Il cite le tome I des Chroniques anglo-normandes, publiées par M. Francisque Michel, dans lequel beaucoup de mots, et notamment les imparfaits, qui s'écrivirent plus tard par oi, sont écrits par ai. Ainsi li rays, la raygne, assemblait, allait, estait, trovait, passait, criait, rendrait, volait, pardonnait, fesait, retournait, privait, déshéritait, priait, levait, regardait, etc.

On lit dans le Roman de Rou et ailleurs aumaire, qui est le même mot que armoire; et au contraire, oraison, venoison, etc.

L'ancienne prononciation ai, au lieu de oi, s'est conservée dans certaines provinces. En Beauce, par exemple, on dit encore dreite, étreite. A Paris le peuple dit un nayé. « Parguienne , écrit Molière dans le Festin de Pierre, il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu qu'ils ne sayant nayés* tous deux. » Aveine ou avaine est le môme mot qu'avoine, écrit difiéremment. De même tutoyer a pour variété orthographique tuteyer et tutayer. Harnais (on trouve aussi Aarnes ) a précédé harnois, et lui survit.

Certains mots présentent la double orthographe dans les anciens textes : loyal, loyauté, et léal, léauté; royaume, royauté, eiréaume, réauté; moins et mains ou meins, moindre

I. On Ut dans le roman de Lancelot du Lac : c Car se vous ne fuissiez , Je fusse nayé, » (P^ PAris, les Manuscrits français, etc., t. I, p. 187* }

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