‹ Traité de versification française où sont exposées les variations de l'accent tonique dans les vers françaisChapitre 182 sur 243 · ENJAMBEMENT · texte numérisé non relu

ENJAMBEMENT

Port-Royal , dont les traités précis et substantiels ne contiennent que des préceptes dictés par une haute raison , avait frappé l'enjambement d*un terrible arrêt, après avoir cité ces vers de Du Bartas :

L'empereur qui meurtrit et sa mère el ses femmes, Et son frère et sa sœur ; et qui seul s'égayoit Au sommet d'une tour, cependant qu'il voyoit Dessus les toits romains onder les^ rouges flammes,

il ajoute : • Il ne faut pas s'imaginer que cette règle soit une contrainte sans raison. Car la rime faisant la plus grande beauté de nos vers , c'est en oster la grâce que de disposer le sens de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrester aux rimes pour les faire remarquer ; comme en ces vers de Du Bartas, il faut passer du premier vers à la moitié du second , et s'arrester là; et le sens de la fin du second est lié avec la moitié du troisième; et ainsi la rime du premier, qui répond au quatrième , et celle du second , qui répond au troisième , ne paroiêsent presque point, »

Je ne connaissais point ce passage quand je publiai ma première édition. Je m'applaudis d'avoir fondé la même loi sur le même motif.

NOTE 13 (page 72).

Des disciples de Marot, entre autres Charles Fontaine et Jean Bouchot , s'étaient imposé l'obligation de faire succéder les rimes masculines aux rimes féminines ; mais ils n'eurent pas assez d'autorité pour opérer immédiatement la réforme et y attacher leur nom. Cependant leur tentative fut prise en considération par les grandes renommées du temps, et vers le milieu du xvi* siècle, on voit la règle s'établir. Ronsard ne la respecte pas encore dans ses premiers livres d'Amours (à Marie); mais plus tard on l'y trouve toujours fidèle, soit dans ses poésies à rimes croisées (ses sonnets à Hélène), soit dans des vers à rimes plates (sa Franciade),

Joachim Du Bellay, dans son Illvstration de la langue fran-

VfO NOTES.

çoise, ouvrage écrit vei*s 1550, constate les efforts de quel ques auteurs pour soumettre la poésie à une nouvelle entra¥e. M II y en a, dit-il, qui fort superstitieusement entremêlent les vers masculins avec les féminins, comme on peut voir aux psaumes traduits par Marot : ce qu'il a observé , comme je crois, afin que plus facilement on pût les chanter sans ourler la musique, pour la diversité des mesures qui se trouvoicnt à la fin des vers. Je trouve celte diligence fort bonne, pourvu que tu n'en fasses pas de religion, jusqucs à contraindi*e ta diction pour observer telles choses. *» On voit que Du Belhiy donne à la règle nouvelle une approbation un peu stérile.

C'est à Ronsard que doit revenir Thonneur d'avoir fait passer la loi concernant la succession des rimes. Comme on Ignore assez généralement ce titre de gloire , je rétablirai d'àprès le témoignage d'un contemporain , le savant et judicieux Estienne Pasquier.

Après avoir constaté que les poètes du temps de François i*^*^ n'avaient pas alterné les rimes de nature opposée , et reproché à Du Bellay de n'avoir pas accepté résolument la réforme , il ajoute : « Au regard de la rime plate , il (Ronsard) observa tousjours cette ordonnance, que s'il commençoit par deux féminins, ils estoient suivis par deux masculins, et la suite tout d'une mesme teneur, comme vous voyez en sa Franciade. Si par deux masculins, ils estoient suivis par deux féminins sans entreveschure... Et cette différence de l'ancienne poésie d'avecques la nouvelle, vous la pourrez amplement remarquer en deux diverses traductions du mesme auteur. » Il s'agit d'une traduction d'Homère faite par Hugues Salel dans l'ancien système, et d'une autre, d'Amadis Jamin, composée dans le nouveau : il loue cette dernière « d'avoir en tout et par tout observé la nouvelle ordonnance de Ronsard sur la suite du masculin et du féminin. »

Du Bellay finit par se soumettre à la règle, qui fut suivie naturellement par Bclleau , Baïf , et particulièrement par Desportes, Du Bartas , Pybrac et Régnier. Jodelle fut le seul qui voulut marcher dans l'ancienne voie.

Ce n'est donc pas à Malherbe qu'il faut apporter ce perfec-

SIXCESSIOM DES RIMES. 441

tionnement dans noire système de versification ; et La Harpe, qui lui fait un mérite d'avoir mélangé régulièrement les rimes masculines et féminines^ dont l'effet est si sensible, devait cet éloge à des poètes antérieurs : surtout si l'on considère que Malherbe n'a pas laissé de pièces de vers en rimes suivies; il ne nous reste de lui en ce genre qu'un très-court Fragment. Le mélange des rimes , dont parle La Harpe , ne doit s'entendre que des rimes croisées; or ce mélange même avait déjà été employé, et très-régulièrement, avant Malherbe.

On trouvera dans Ronsard, Baîf, Desportes, quelques pièces de vers dont les rimes sont toutes masculines ou toutes féminines; mais l'on ne verra pas là une igoorance du vrai principe : c'était une roule nouvelle qu'ils tentaient, et dans laquelle Malherbe lui-même n'a pas dédaigné de les suivre.

L'habitude est si puissante que, malgré Malherbe et Corneille , on protesta encore longtemps contre la réforme. Voici ce que Richelet écrivait au milieu du xvir siècle : « C'est une règle dans la poésie françoise , qu'on ne doit point mettre trois ou quatre rimes masculines de suite. Cette règle n'est pas si générale qu'on ne s'en dispense quelquefois. Il se trouve même des personnes qui croient que cet arrangement de rimes masculines et féminines n'est pas tout à fait de la beauté de notre poésie. On peut, disent-ils, faire heureusement des pièces entières de vers masculins de différentes rimes, et composer de petits ouvrages où il y aura de suite quatre masculins de plusieurs sortes de terminaisons... On répond que le mélange des rimes masculines et féminines, selon les règles, donne à notre versification un agrément que les vers des plus polies nations de l'Europe n'ont pas; que, si l'on rimoit trois ou quatre masculins de suite , nos nuises retomberoient dans l'irrégularité où elles esloient il y a quelque deux cens ans; que cet arrangement irrégulier est aujourd'hui contraire à l'usage , et que tout ce qu'on peut faire , c*i'St de le souffrir dans les chansons, les petits impromptus, etc. »

Du Bellay et Pasquier disent que Marot , dans ses psaumes , a été conduit par les exigences de la musique à alterner les

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rimea. Bien antérieurement la même cause avait dû produire et avait produit le môme résultat. Nous voyons dans beaucoup d'anciennes chansons les rimes se succéder suivant la règle moderne. Dès le xiii* siècle, Thibaut, comte de Champagne, avait reconnu ce besoin. « Il est le premier, dit Massîeu , qui ait mêlé les rimes masculines aux féminines , et qui ait senti les agrémens et les charmes de ce mélange. » En parlant du huitain (note 42} , nous citerons des vers de ce poète qui confirmeront réloge précédent.

On peut voir, dans le Recueil de chants historiques français publié par M. Le Roux de Lincy, d'anciennes chansons qui présentent les rimes masculines et féminines entremêlées régulièrement , et en même temps des agencements trèsvariés.

Voici un couplet de Quénes de Béthune (1 180} :

La roïne ne fit pas que courtoise, Qui me reprist, elle et ses fils li rois : Bocor ne soit ma parole françoise, Si la peut-on bien entendre en françoi». Ne cil ne sont bien appris et courtois Qui m'ont repris, se j'ai dit mot d'Artois; Car je ne fu pas nourris à Pontoise.

En voici un autre du Chastelain de Coucy (fin du xii*

siècle) :

S'onques nus hom pour dure départie Ot cuer dolent, je Taurai par raison : Onques tuertre ' qui perd son compagnon Ne fut un jour de moi* plus esbahie.

Chacun pleure sa terre et son pays, Quant il se part de ses coraux* amis ; Mais nus partir, sachiez, que que nus die , N'est doloureus que d'ami et d'amie.

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