‹ Traité de versification française où sont exposées les variations de l'accent tonique dans les vers françaisChapitre 41 sur 243 · DEFAUTS DE L INVERSION · texte numérisé non relu

DEFAUTS DE L INVERSION

(t Le véritable génie, dit La Harpe en louant ftjalherbe, a été de débarrasser la langue des inversions qui ne sont pas naturelles. » Il ne faut qu'ouvrir les poëtes antérieurs à Malherbe , pour voir combien une réforhie sur ce point était nécessaire. Il la tenta et Tobtint. Cet auteur si sévère a pourtant laissé échapper le vers suivant :

Mais mon âme qa*à vous ' ne peut être asservie.

Nous allons essayer de classer les principaux vices de l'inversion.

r Nous avons montré, par beaucoup d'exemples, que la poésie transpose fréquemment le complément précédé d'une préposition. Cependant il faut avoir soin de ne pas rapprocher deux substantifs dans le même hémistiche. Ainsi l'inversion suivante, qui est perpétuelle dans les anciens poëtes % n'est plus permise aujourd'hui :

Et écoutons du rossignol le chant, màrot. Qu'il assemble en festin au renard la cigogne, régmrr. Elle prit de ses jours le printemps pour Tautomne. hacan. Sa bonté qui transforme en merveille l'envie, uotin.

La Harpe critique ce vers de Florian :

Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie.

c( Les règles de la construction poétique^ senties par les oreilles délicates et exercées, exigeraient qye l'on mît :

Tous ceux qui de son chant admiraient l'harmonie.

i é € Cette transposition , dit Ménage , n'est pas supportable. » 2. ^'oyex la note à la An du volume.

LICENCES^ — llfTElISlON. Ô9

« De cette manière, TiiiTersioiy esf bien placée; au lieu que deux substantifs rapprochés forment un hémistiche d'une dureté choquante. »

Boileau a dit :

Imitex de MaM Télégant badinage.

L'inversion suivante serait défectueuse :

Imitez avec soin de Marot le langage.

De même ce vers :

Il donnoit de son art les charmantes leçons, boil.

deviendrait mauvais si Ton mettait :

Il donnait dans ses vers de son art les leçons '.

2"" Quand deux compléments, dépendants Fun de Tautre, sont précédés tous deux d'une préposition , ils doivent être placés à la suite et dans Tordre logique.

Voltaire a dit dans l'Orphelin de la Chine :

Je B*ai pu de mon fils consenlir à la mort.

a Inversion dure et forcée , dit La Harpe, étrangère au génie de notre langue. Observez , comme principe' général, que Tinversion, dont le but est de varier notre versification sans dénaturer les- procédés du langage, est naturelle au nôtre dans le régime direct, et qu'elle y répugne dans le régime indirect , quand il y a concours des deux particules de et à. Ainsi Ton dira très-bien :

Je n*ai pu de mon fils envisager la oMrt.

i. Boileau était si délicat en fait d'InTerslon, qaHT bltare lâ'snlyante t

Mais si sa grâce MMit paroille £j«U ^hMiMii^ la iMV«iiil««

« Cette traoaposition , dit41 , ne peut le souffrir* »

« Mais Ton aura tort de dire :

Je n*ai pu dt mon fils consentir à la mort.

(c Pourquoi? C'est que Tinversion est en quelque sorte double. Non-seulement vous mettez la particule relative de avant la mort, qui doit la régir, mais vous la mettez avant une autre particule qui doit naturellement la précéder , avant à : Foreille alors est trop déroutée. En voulez-vous la preuve? c'est que vous diriez sans aucun embarras :

A la mort de mon fils je n'ai pu consentir.

(( Vous n'avez fait ici que mettre le régime avant le verbe, ce que noire poésie permet; mais dans aucun cas vous ne diriez : De mon fils à la mort^j etc. »

L'exemple suivant présente la même faute :

On s'étonne de voir qu'un homme tel qu'Oihon Daigne d'un Vinnius se réduire à la fille, corn.

<T On ne peut rien mettre entre la préposition et un infinitif qui lui sert de complément. Il n'est plus permis de construire, comme on le faisait autrefois' : sans de toi me plaindre, pour à loi plaire, malgré de mon père la rigueur ^ etc. Ex. :

Pour à plaisir ensemble deviser, marot.

Quelques exemples semblables se trouvent encore dans Corneille :

Pour de ce grand dessein ^ assurer le succès.

4. Cours de Linéraiure, t. IX, p. 411. 2. Voyez , à la fin du volume , la note 23.

5. « Cette imersion est trop rude , et 11 n'est pas permis de mettre ainsi la prtîposlUon à côté de rarllde de :

Pour de lui me servir et d'elle me défaire. Cela eht toléré tout au plus dans le style plaisant qu'un appelle marolique* » (Voltaire.)

11 n'est pas moins choquant de séparer la préposition et le substantif qui en dépend :

Malgré de nos destins la rigueur importune, corn.

V En général, il faut éviter les inversions qui produisent une amphibologie , comme dans ce vers :

A peine de la cour j'entrai dans la carrière, volt.

Le poëte veut dire : Apeine feutrai dans la carrière de la cour. Mais qu'arrive-t-il? c'est qu'il n'eût pas construit sa phrase autrement , s'il eût voulu dire que f sortant de la cour , il était entré dans la carrière, etc.; et y par le dérangement des deux particules, son vers présente en effet ce dernier sens, suivant les principes de notre construction\

Je jure à mon retour * qu'ils périront tous deux. corn. La vertu d'un c(gur noble est la marque certaine, doil. Quel père de son sang se plait à se priver? rag. Un ami de mes pas fut le seul compagnon, volt.

Ces quatre derniers exemples, quoique moins répréhensibles que le premier , offrent cependant quelque chose de louche \

5" Enfin on évitera les inversions forcées, dans le genre de celle-ci :

Tu n'as fait le devoir* que d'un homme de bien. corn.

I. La Harpe (Cour* de Littérature, t. IX, p. 4 12). î. « Il faut, dit VolUlrc : Je jure qu*à mon retour. •

3. Ln vera suivanU, de Boisrobert, présentent une ambiguïté impardonnable :

ÎA Renommée a préveuii

Le désir que j'atois d'entendre Votre louange . et de voua rendre Aux deux bouta du monde connu.

CVM-â-dlre, de vous rendre connu aux deux bouts du monde.

4. « 11 faut, dit La Harpe : que le devoir d*un homme de bien, »

102 CIIAPlTRfi IX.

La dureté de la Gonetruciion frappera surtout dans les passages suivantai qui sont de Crébilloa :

Sûre , pour établir soq pouvoir et le mien, Contre un roi qu*elle craint que je n'oublierai rien... Qu'il te suffise enfin , Phénic«, de savoir, Victime d'un amour réduit au désespoir, Que par une main chère , etc.

Pour, qtie victime d'un amour ^ etc.

DE l'emploi de l'inversion.

En général, T inversion n'est pas exigée : son emploi sera déterminé par le besoin de la mesure et par les exigences de Tbarmonie.

Nous ne la voyons pas dans les vers suivants :

Me dit que ces bienfaits dont j'ose me vanter, boil. C'est maintenant, seigneur, qu'il faut me le prouver, bac. Ai -je flatté ses vœux d'une fausse espérance? id. Le roi m'abuse- t-il d^une espérance vaine? crébill.

Rousseau, imitant un vers de Corneille, n'a pas conservé l'inversion employée par son modèle :

Je sais trop que l'Amour de ses droits est jaloux, cobn. Ce n'est point par elFort qu'on iiime, L'Amour est jaloux de ses droits, nouss.

Mais l'inversion est quelquefois obligée : c'est lorsque l'idée, distribuée d'une manière progressive, doit finir par le trait le plus fort. La poésie alors a un grand avantage sur la prose, laquelle ne pourrait emprunter cette beureuse gradation.

Ce vers de Racine :

Et que méconnoitroit Vœil même de son père.

deviendrait faible si l'on mettait : que Vo^H mime de son père méconnaîtrait .

w L'invehsiônbien employée, dit La fiarpe, est d'antant plus nécBisiiaîréy que souvent elle test le seul trait qui différeneie les vers de la J)rose, et qu'en général, elle soutient la phrase poétique, et lui donné une marche plus ferme et plus noble.

Du temple, orné partout de festons magniBques , Le peuple saint en foule içondoit les portiques, rac.

« Changez Tordre de ces deux vers , et mettez :

Le peuple saint en foule inondoit les portiques Du temple , etc.

la phrase se traîne sur des béquilles'. »

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,

Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, nea.

La phrase devient languissante si Ton transpose ainsi :

Eût enfermé Molière à jamais sous la tombe.

Réciproquement, il faut s'abstenir de l'inversion,

I. Cours de Littérature, t VIU, p. 188 . Le même critique, à propos do deux vers de la Henriade, entre encore dans une analyse bien propre à eiercer le goût :

Un bruit mêlé d'horreur

Bieoiôt de ce silence augmenie la terreur.

« n y a ici une ellipse très-hardie : on ne dirait Jamais, dans la prose la plus élevée , la terreur du tilence, pour la terreur produite par le silence. Ces deux mots, ainsi rapprocliés, auraient quelque chose de trop discordant; et, même en vers, si Ton eût dit :

Bientôt vient augmenter la terreur du silence ,

on en serait blessé. Mais l*inversion vient ici au secours de la poésie; et, en

mettant :

Bientôt de ce silence augmente la terreur,

ces deux mots, ainsi séparés, n*ont plus den de choquant, et produisent leur effet, parce que la hardiesse de Texpresslon ne nuit en rien à la clarté du sens, w (Ihid, t VII, p. 370. )

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