NOUS
Jamais ne serviez-voua da pavé pour noa ville$?
Jamais ne serviez-vous de boule pour voe quilles? saiiasm.
Voici d'autres exemples également vicieux : drille rimant avec ville (Goquillart) , famille avec ville (J. Mtrol) , t^oMk avec codicille (Crétin et Scarron), détaler avec imaSkr (Scarron). Rousseau lui-môme n'a pas évité cette fiuite dans les v^rs suivants :
Et sur le bord émam Où Neuilly borde la Seine , Reviens au vin âlAmili Mêler les eaux d'Hippocrône.
Certaines rimes ont été bonnes et avaient pour elle Tanalogie , qui ne sont plus admissibles aujourd'hui , parce qœ la prononciation a changé. C'est sans fondement qu'on met deux / mouillées au féminin de gentil; nos ancétrea disaiait gmtile (latin gentilis, ital. gentile\ et ils rimaient régulièrement de cette manière :
Lors le hamois ne lui fut difficile, Car tout armé en pompe très-^en^'fa. i. luaor. Les deux Grébans au bien résonnant style, Octavian à la veine çjentih, uàMxn.
Je pense que la rime de gentille avec lie était déjà busse dans Ronsard. Ce qu'il y a de certain, c'est que la prononciation mouillée était connue au commencement du xvi* siècle; car dans l'An des sept daignes, on voit fille rimant avec gentile, faute que l'auteur rectifie dans un erratum , en reconnaissant gentille pour la seule écriture correcte.
Corneille a eu raison , en dépit de notre prononciation vicieuse, de faire rimer plusieurs fois Castitle avec Sévilk; car dans ce dernier mot, les l devraient être mouillées (espagn. Sevilla, ital. Siviglia).
2° Depuis l'origine de notre poésie jusqu'à la seconde moitié du xvir siècle, on fit constanunent rimer l'infinitif présent de la première conjugaison avec les finales dans lesquelles r est sonore : mer, fer, air, eiCi U est indubitable qu'on prononçait la finale d atm^r conmie celle A*amer, soit que, de part et d'autre» er eût le son de Yè ouvert^ ou de ïi
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fermé. Voltaire , que nous citerons bientôt , soutient la première opinion ; mais l'autre est bien plus probable.
Cette rime se maintient pendant tout le règne de Louis XIll. Corneille accouple encore mer et ramer, Jupiter et mériter, enfer et triompher, cher et toucher, l'air et parler, etc. Mais alors la finale d'aimer avait le son de Vé fermé , tandis que la finale d'amer avait Vè ouvert : la rime était donc fausse.
On la trouve encore > bien que plus rarement, dans Molière et La Fontaine :
Dont ces deux combattans s'efforçoient d'arracher Le peu que sur leurs os les ans laissent de e^V. mol. Non, rien de plus méchant n'est sorti de Venfer. •—Mais Dieu! l'on ne doit point croire trop de léger... Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher. Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher, id. Quelque gros partisan m'achètera bien cher :
Au lieu qu'il vous en faut chercher, la font.
Car, outre qu'en toute manière
La fille était pour les gens fiers.
Fille se coiiïe volontiers...
Et s'égayer, et voir si ce cœur fier ^
Jusques au bout pourroit s'humilier, id.
J'ai recueilli les seuls exemples qui se rencontrent dans Boileau et Racine :
La colère est superbe et veut des mots altiers ; L'abattement s'explique en des termes moins fiers, boil. Mes yeux en sont témoins; j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier. id. Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier A son trône, à son lit daigna l'associer, ràg. Attaquons dans leurs murs ces conquérans si fiers ; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers... Et, lorsque avec transport je pense m'approcher De tout ce que les dieux m'ont laissé do plus cher. . Sur les pas d'un banni craignez- vous de marcher ?
— Hélas! qu'un tel exil, Seigneur, me serait cher.. Songez-y bien, Madame; et si je vous suis cher...
— Venez, prince, venez; je vous ai fait chercher... BbbieD, brave Aoomat, si je leur suis ai cher.
Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher... Pharnace? — Il a séduit ses gardes les premiers. Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers. lo.
J'ai dit qu'alors cette rime était fausse. En effet, Ménage, trouvant, à la fin de deux vers de Malherbe, vanter et Jupiter, taxi cette remarque : « Notre poète emploie ailleurs ces rimes vicieuses , que nous appelons normandes, parce que les Noi^ mands, qui prononcent er ouvert comme er fermé, les ont introduites dans notre poésie. » Ce ne sont pas les Normands qui les ont introduites, mais ils les ont maintenues : Malherbe et Corneille étaient Normands.
Dès Tannée 1663, Port-Royal s'exprimait ainsi : « La seocmde observation est de Yè ouvert et de Vé fermé. Car, outre Ve muet féminin , nous en avons encore deux autres : l'un est ouvert et clair , comme en ces mots , progrès, excès^ mer, enfer, Jupiter, etc. , et l'autre est fermé , comme en ceux-ci, liberté, libertés, aimer, triompher, assister, et tous les infinitifs semblables. Or, ces deux prononciations sont si différentes, que, quoique les poètes anciens et nouveaux prennent souvent la liberté de les rimer ensemble, conune en ces deux vers de Ronsard :
Sers-moi de phare, et garde d'abîmer Ma nef qui flotte en si profonde nier,
et que de même , Malherbe ait rimé philosopher avec enfer, néanmoins il n'y a point d'oreille qui n'en soit choquée; et il est certain qu'à bien juger les choses, cette rime doit être rejetée, non-seulement comme peu bonne , mais comme tovt à fait vicieuse. Et il tant croire aussi que ce quia introduit ce mauvais usage n'a été que la mauvaise prononciation de quelques provinces de France, principalement vers la Loire et dans le Vendômois , d'où était Ronsard , et dans la Normandie, d'où était Malherbe , où l'on prononce mer, enfer, Jupiter avec 1'^ fermé , comme aimer, triompher, assister, »
Le P. Mourgues , doiït la première édition est de 1G85 , constate que Vr est communément muette dans les terminaisons ger et cher (berger, bûcher, qu'on prononce berge, bûche" : Yé est fermé. Toutes les fois qu'on donne à cette r un son son-
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»ble , Ve est ouvert [cher, amer). Il est d avis qu'il faut altérer a prononciation des infloitiCs pour rétablir la rime. « Ainsi es rimes suivantes (cAer^ toucher; mer, abîmer, etc.) sont employées par nos meilleurs poètes anciens et modernes, quoi- |oe l'oreille condamne ces rimes dans la bouche de ceux qui M sont pas accoutumés à lire des vers, parce qu'ils ne font point sentir Yr à la fln des infinitifs , comme en effet elle y est mmeiie suivant la prononciation ordinaire. » Mourgues fait ici trop de concessions à Tautorité.
A la fin du même siècle , De Lacroix trouve que VoreilU est ^fjenêée des rimes de IV fermé et de Yè ouvert. « C'est ainsi, dit-il , qu'aima et mer ne riment point , bien que la rime en paraiiie riche à ceux qui ne savent point la prononciation. «•
En plusieurs endroits, Voltaire signale cette rime comme uo ardiaisme. « Enfer, dit-il, ne rime avec triompher qu'à r&ide d'une prononciation vicieuse : grande preuve qu'on ne doit rimer que pour les oreilles. — .Son air, donner. Il faut rimer à Toreille, puisque c est pour elle que la rime fut in- Tentée . et qu'elle n'est que le retour des mêmes sons, ou du moins de sons à pou près semblables. On prononçait donner m taisant sonner la finale r, comme s*il y avait donnair. — J'observerai ici , à propos de ces rimes dissimuler et en l'air, qu'alors on prononçait dissimulmr, pour rimer à l'air. J'ajouterai qu'on a été longtemps dans ce préjugé que la rime est pour les yeux. C'est pour cette raison qu'on faisait rimer cher a bêcher. Il est indubitable que la rime n'a été inventée que pour l'oreille. C'est le retour des mêmes sons ou de sons à peu près semblables qu'on demande, et non pas le retour des mécnes lettres. »
Quand on a écrit de pareilles choses, c'est une grande inrooftéquence de tomber dans la faute qu'on a si souvent relevée. Nous avons déjà remarqué que , dans Voltaire , le poète «loone trop souvent un démenti au critique :
Le tort nous accaMa du poids des mêmes /Tt. Que laleodre amitié août rendait plus lé}i;en... La ferlttoa auprès d'eux d*uo vol prompt et léger. L«ft Iwifiati dass les maios, fend les plaines de /air.
On lit dans Rousseau :
Bien le savez, Clément, mon ami cher.
Sotte ignorance et jugement léger, etc.
Mais cette ancienne rime était permise , et même bien [dacée, dans une épttre à Marot, où Tauteur aflTectait le vieux style
Pour expliquer l'ancien usage de ces rimes , j'ai admis la similitude des sons, qui était de part et d'autre un é fermé. C'est, comme on l'a vu, l'opinion de Ménage et de Port-Royal.
On peut conclure la même chose de la tendance générale du français à éteindre dans la prononciation les consonnes finales, quand elles ne sont pas suivies d'une voyelle. Aimer suit la même règle que pied, chef, outil, drap, estomac, pore, etc. On a prononcé de même couri, monri, au lieu de eaurir, mourir, et cette prononciation s'est conservée dans quelques provinces. Fabri, dans son Art de pleine rhétorique (1539) , dit : S, r, l, en fin de mot , si la syllabe d'après se commence par consonnant , ne se prononcent point : venir Oabriel de paradis.
M. Génin, dans son remarquable ouvrage intitulé : Des Variations du langage français depuis le xii* 5iér/e,asurcette question une page qu'on lira avec intérêt (p. 68) :
« Dans toute la Normandie, on prononce encore la mé pour la mer, du fé pour du fer. Le ca d'Antifé est le cap â^Antifer.
« Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de la mer (en latin mare) avec la mère (mater) : il est devenu impossible de faire rimer la mer avec aimer, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'œil , ce qui est absurde , et va directement contre le but de la versification.
« La même difficulté se représente pour/er et étouffer, et pour une quantité d'autres : il faut opter entre l'œil et l'oreille. Le poëte, qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide pour Tœil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient d'abord et avant tout du son , et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux qu'on me fasse rimer thivé avec planter, que de me bire rimer
l'hivère avec trouver. Et encore , c'est que le poète moderne, qui me blesse Toreille , tournera en ridicule le poëte du moyen ftge,etme contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est fausse , et que la sienne est une rime riche ! En vérité , l'habitude fait passer d'étranges choses !
t< On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans La Fontaine des rimes qui n'en sont pas , telles que celles-ci :
La belle étoit pour les gens fiers ; Fille se coiffe volontiers D*amoureux à longue crinière.
«( Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait/ej, et non fières. »
On peut encore appuyer cette opinion sur l'autorité de nos plus anciens poètes, qui incontestablement rimaient pour l'oreille. Un exemple entre mille : Vautrier {Vautre hier) sonnait comme étrier ; d'où la rime Vautrier avec despeschier dans le roman de Rou. Et dans Alexandre :
En la 6n de sa terre est venu dès Vautrier ; Et sont bien avec lui cent mille chevalier.
J'ai dit que, du temps de Corneille, la rime de triompher avec enfer était certainement fausse. On peut remonter plus haut. Voici un témoignage de la iin du xv* siècle. L'auteur de VAn des sept dames appelle rime de goret, c'est-à-dire mauvaise rime S celle de chauffer et fer. Il dit ailleurs :
Après, si tu veux regarder, Tu as fort aiguisé le fer.
Mais si au fer veux bien rimer.
Il faut parier du fond d'enfer.
3"* La diphthongue a» n'a plus aujourd'hui que le son oé, oa (lai, bois). Jusqu'à Voltaire, elle eut dans certains cas le son ei ou ai. Deux mots prononcés de l'une et l'autre manière, comme endroit et prendrait {prendrait) forment une mauvaise rime.
Primitivement cette variété de prononciation n'avait pas