MÉLANGE DE MÈTRES
Nous ferons le même reproche à ce passage de Racine :
Où sont les traits que tu lances, Grand Dieu, dans ton juste courroux?
N'e»4u plus le Dieu jaloux?
N'es-tu plus le Dieu des vengeances?
Et à ce qualrain de Voltaire , construit avec les mèines mesures que le précédent :
Reçois de cette amazone Le noble prix de tes combats :
Catl Vénus qui te le donne Sous la figure de Pallas.
On trouve assez souvent dans Molière et dans Qui- Diolt^lç mélange de mètres qui uiffèrèhl d'une sylfaèe ; ils ne le regardaient pas comme défavorable à W musique; c'était une grave erreur*.
Haamohie iMiTATivE. — La Harpe reproche à Voltaire* de n'avoir pas connu l'art d'entremêler les vers, du moins dans ses opéras. « C'est, dil-il, l'amalgame \t plus bizarrement fortuit de toutes les espèces de mesures, le plus dépourvu d'intention et de nombre,
le plus éloigné de toute harmonie Un seul
Memple peut servir de preuve à ce (jue j'avance , tout ^'e que je {courrais citer étant de la même espèce :
Peuple, ë\eilIe-toi, romps tes fers; f Remonte a ta grandeur première : ^ Gomme un jour Dieu , du baut des airs, v Rappellera les morU a la lumière / r
Du sein de la poust^iore , /
I. Cntr rrrrur t>%|tli<)u<- f^cilt iiKiit qiidiid iHi soni^c que b muftique de rtesif» w honuit a imu prcs à un réciUUfi or le réritaUr»*actoiniitodr de ■B If» s^irei; c'eti pour un chant rli)tliuié qu*U faut de% %cn rbyllméib
S. Cmmm 4e Litêératurf, L 11, p. 26T cl fiti%.
Et ranimera l'univers.
Peuple, éveille-toi, romps tes fers.
(c Après trois vers de quatre pieds ^ un vers de on;, suivi d'un vers de trois, puis de deux autres vers de quatre^ et cette comparaison qui coupe la phrase i la moitié y et cette monotonie de rimes presque cousonnantes, quoique masculines et féminines, c'est le chaos de Tharmonie. »
Il oppose à ce passage un passage de Racine :
Dieu, descends, et reviens habiter parmi nous. Terre, frémis d'allégresse et de crainte; Et vous, sous sa majesté sainte, Cieux, abaissez-vous.
(( Sans parler de toutes les autres sortes de beautés, remarquons au moins quelque chose deTartifice de la phrase harmonique, qui va sans cesse en décroissant, du premier vers, qui est de six pieds, au second, qui est de cinq, au troisième, qui est de quatre, au dernier enfin, qui est de deux et demi, celui où les cieux s'abaissent, sans que jamais Toreille seote ni saccade ni secousse, tant le rhythme est ménagé pour Teffet, et tant l'effet est sensible. 11 ne fallait rien moins que toutes ces conditions pour que ces quatre mètres différens fussent entremêlés un à un sans être désagréables. »
Quelques lignes plus loin, le même critique montre, sur un autre exemple de Racine, tous les effets que le poëte peut tirer du mélange des différent mètres sous le rapport de Tharinonie imitative :
0 Dieu, que la gloire couronne.
Dieu, que la lumière environne.
Qui voles sur l'aile des vents.
" Il lui fallait au vers suivant une césure gravo, iinhémisliclie' de deux pieds pour If irùii»' de Dieu, ^ui devait contraster avec Ip vol sur l'atlv des venls, Uëd placé dans un petit vers; il a eu recours alors
tau vers de chui pieds :
Et (loat le trône est poric [lar les angeâ. « Mais comme l'oreille passe toujours avec peine I do vers de quatre à celui de (/«</, parce que l'un semble l'arrêter quand l'autre l'enlraînait, le poêle miisicicD se repose tout de suite sur un second vers (le môme mesure :
Toi qui veui bien que de £im|jles enfuns Avec eux chantent les louanges-
" Etdfl celte maaière il y a un repos suffisant pour suspendre la période. 11 la reprend là par un vers de ^ualrr pieds, d'où elle descend pour courir pendant cinq vers de irois pieds rt tiemi :
tTu VOIS no!i iil'essaas dangers; Donne à ion nom la victoire; Ke soulTro pas que ta gloire Passe à des dieux éirangerâ.
Arme-loi, viens nous défendre, elr.
K La phrase va d'un pas égal et rapide, comme ,,«ur hâter le secours qu'elle demande; mais le poète la suspend de nouveau sur un pompeux alexandrin, parce qu'il veut faire un tableau par un seul vers : Descends le! qu'autrefois la mer te vît descendre- " Quel vers ! il fait spectacle, et l'on dirait que la T est là pour voir descendre Dieu. Ici le poêle est si
1 I, t>ll« nprMsIon mi Impropre, comme 1'» plnsleiirs foU remarque Vol- T ■ P»» A'h^miilifhf dsiii le ver» de ûli syllabei.
haut; quMl ne veut pas retomber trop vite sur le urB de quatre pieds; il redescend donc par un yers de cinq, suivi d'un vers de (rots :
Que les méchans apprennent aujourd'hui A craindre ta colère.
(c Et il termine d'une manière également harmonieuse et pittoresque par Falliance naturelle de Thexamètre et du tétramètre :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, Que le vent chasse devant lui.
« La poudre et la paille (tout ce qu'il y a de plus léger, ainsi rapproché) font courir pour ainsi dire l'alexandrin , tout grave qu'il est par lui-même, et le petit vers qui suit chasse aussi vite que le vent. »
Nous ajouterons un troisième exemple du même poëte :
J'ai vu rimpie adoré sur la terre :
Pareil au cèdre, il cachoit dans les cieux Son front audacieux.
Ce dernier vers fait image.
La Fontaine, chez qui nous avons souvent loué une étude approfondie de tous les secrets de la versification, a connu aussi ce moyen de frapper plus fortement l'esprit en rejetant un petit vers :
C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent?
Du vent.,.
L'homme au trésor arrive^ et trouve son argent
Absent.
La Harpe fait remarquer le même artifice dans ce passage de Rousseau :
Lachésis apprendroit à devenir sensible, Et le double ciseau de sa sœur inflexible Tomberoit devant moi.
MÉUNGE DE MÈTRES, 216
«r Quel tableau du moment où lea diviuités de Ten-
fer s'attendrissent dans ces trois vers que nous ve-
OODS de citer! Quel heureux accord de Tirnage qu'ils
expriment avec le mouvement de la phrase ! Et comme
elle tombe d une manière admirable par ce vers
pittoresque : tomberoit devant moi. On voit tomber le
ciseau ^ »
Voltaire a dit avec une semblable intention :
Les foudres qu'ils portaient dans leurs mains criminelles. Sont relomhéê sur 0ux.
Voici un exemple encore plus frappant; tout reCTet d'une longue et majestueuse période repose sur le trait final, dont la rapidité augmente la force :
Les lauriers d'Apollon se fanaient sur la terre ; Les beaux-arts languissaient, ainsi que les vertus; La Fraude aux yeux menteurs, et l'aveugle Plutus Entre les mains des rois gouvernaient le tonnerre. La Nature indignée élève alors la voix : u Je veux former , dit-elle, un règne heureux et juste; Je veux qu'un héros naisse , et qu'il joigne à la fois Les talens de Virgile et les vertus d'Auguste, Pour le bonheur du monde et l'exemple des rois. » Elle dit, et du ciel les Vertus descendirent: Tout le Nord tressaillit, tout l'Olympe accourut; Les myrtes, les lauriers, les palmes reverdirent. Et Frédéric parut. Volt.
Le mêmepoëte, dans une pièce intitulée : Jean qui pleure et Jean qui rit y produit un effet analogue en rejetant à la fin de plusieurs tirades un vers de deux syllabes :
Quelquefois le matin, quand j'ai mal digéré, Mon esprit abattu, tristement éclairé,
|. Court de LUt^rature, t. Mil , p. 12».