CHAPITRE PREMIER
DES DIVERSES YOGAS
Il existe un grand nombre de Yogas ; nous les passerons successivement en revue après avoir donné tout d’abord la signification littérale de ce terme sanscrit.
Yoga signifie Union, jonction, par extension, ce même terme désigne, nous l’avons déjà vu, une Philosophie qui a pour but l’amélioration de l’espèce humaine et de conférer à celui qui professe cette doctrine, de grands pouvoirs
Mais hâtons-nous d’ajouter, que ce n’est pas pour obtenir ceux-ci, qu’on doit étudier la Yoga.
En Occident, en Europe, surtout en France, on se fait une singulière idée de ce que c’est que la philosophie Yoga, \eYogisme ; aussi nous ne relèverons pas toutes les sottises, disons le mot, toutes les bourdes, qu’on a débitées sur la Philosophie Orientale ; cette philosophie contiendrait d’après des ignorants
TRAITÉ »K YOGA
« un grand nombre de cérémonies païennes, physiques et spirituelles et l’on croirait à en juger par les sentiments nébuleux de certains théosophes, que la pratique de la Yoga est un commandement divin de la plus haute manifestation spirituelle. Nombreux et grotesques sont les exercices imposés aux Yogis pour parvenir au dernier degré de l’initiation, et l’on se demande comment il est possible que ces bouffonneries malsaines soient prises pour l’éthique d’un culte supérieur », etc., etc.
Nous ne poursuivrons pas quantité d’autres griefs qu’on reproche à la Philosophie Orientale. Ce qui précède prouve bien que les ignorants qui en parlent ne connaissent pas un traître mot de la question.
Ce qui précède peut démontrer aussi, que le moment propice est venu pour l’étude que nous proposons.
Beaucoup de personnes, le plus grand nombre de nos contemporains, pourrions-nous dire, ne savent pas ce qu’est le Mysticisme, la méditation et les avantages physiques et psychiques que l’homme peut en retirer.
La méditation, le mysticisme, la concentration de la pensée donnent aux sens une acuité surprenante ; cette hyperesthésie des sens fait^e Voyant et rapproche de plus en plus l’homme actuel de son état futur c’est-à-dire, de l’homme tel qu’il était avant sa chute dans la matière.
En Mystique, il y a, comme en toute science, des axiomes. L’un d’eux fournit à celui qui le pratique une force considérable, cet axiome le voici :
« Toute œuvre doit être accomplie en esprit de patience. »
« Détache-toi du fruit de l’acte, dit la Bagavad- Gita, ne considère point le but et le terme, mais l’effort actuel. ))
Ceci revient à dire que pour obtenir un résultat quelconque, il ne faut laisser distraire sa volonté par quoi que ce soit.
« 11 faut au contraire, la concentrer en vue de la réalisation de l’acte. Cette concentration est un des grands pouvoirs magiques. » (i).
Les lignes qui précèdent témoignent de ce que peut réaliser la concentration de la pensée ; les lignes qui suivent témoigneront de ce que peuvent procurer la méditation et le silence, elles ont été écrites par le P. Gratry (2) et par l’illustre Garlyle :
1. Dans le Traité d’ Autosuggestion ou du Magnétisme personnel, il y a de nombreux passages qui donnent le moyen de concentrer le pouvoir de la volonté. Le D' Zam a rendu un grand service aux Occultistes en général et aux Magnétiseurs en particulier en publiant l’ouvrage que nous sommes heureux de signaler à l’attention du lecteur, un vol. in-i8. Paris, avec une Lettre. — Préface de Ernest Bosc.
2. Jésus-Christ (Réponse à Renan, citée dans la Vie Esotérique de .Tésus de Nazareth, ch. XIV, p. 4o3 par Ernest Bosc, I vol., in-8°. Paris, H. Chacornac, ii, quai Saint- Michel.)
« Vous savez peut-être par expérience, l’étonnante vanité, nullité et stérilité d’une suite quelconque d’années passées dans la surface turbulente de la vie, dans l’encombrement du créé. Essayez de connaître l’étrange puissance et l’étonnante fécondité de quelques jours livrés à Dieu seul. A peine êtes-vous seul avec Dieu, que parfois votre âme est saisie, comme par une force irrésistible. Quelques-uns sont épouvantés. Il en est qui s’enfuient. Mais ceux qui persévèrent y trouvent la régénération. Quoi d’étonnant ? Dieu est partout présent, en essence et substance.
Otez ce qui distrait : il reste Dieu.
«En tous cas, sachez-le, si vous recherchez ce point fixe, ce centre simple, ce fond des choses et ce contact de Dieu, vous n’êtes qu’un grain de poussière, ou une feuille sèche que le vent emporte où il veut. Le frôlement des livres, et le superficiel vagabondage de toute une vie à travers le monde littéraire, ne vous apprendra rien. »
Au sujet du silence, voici ce que l’illustre Anglais Carlyle en a dit :
« Le silence est l’élément dans lequel les grandes choses se coordonnent, afin de pouvoir en émerger pleinement formées et avec majesté au plein jour de la vie, dont elles prennent ensuite la direction : Tiens ta langue tranquille seulement pour un jour et le lendemain tes desseins et tes devoirs t’appa-
raisseiit avec netteté ; les ouvriers du silence ont balayé hors de toi des débris et des décombres, pendant que ta conscience était fermée aux bruits du dehors. »
Un proverbe suisse dit :
« La parole est d’argent et le silence d’or. »
La parole tient du temps, le silence de l’éternité.
Et de même que les abeilles ne travaillent que dans l’obscurité, la pensée ne travaille que dans le silence.
Tous les intellectuels qui comprendront ce qui précède, se garderont bien de trouver bizarres les exercices imposés aux Yogis, pour parvenir au dernier degré de l’Initiation. Et le Yogi qui pratique un mysticisme très avancé, qui pratique la Yoga, sait bien ce qu’il fait, ce à quoi il prétend ; et c’est pour cela qu’il ne craint pas de vivre en dehors des règles de la vie ordinaire et de pratiquer le silence et la méditation et d’habiter des demeures souterraines, comme nous l’avons dit, des Goup-has ou des ndaisonnettes isolées dans un petit enclos, dénommées Mathas.
Nous connaissons la vie que mènent les Yogis et nous avons vu aussi qu’ils se tiennent dans deux postures principales ; Padmâsana et Sidhâsana.
Quand le Yogi est parvenu à se tenir pendant deux heures consécutives dans ces postures, il peut alors commencer à pratiquer le Prânâjâma ou phase de
transe volontaire, qui est généralement caractérisée par une transpiration abondante, par des sortes de frissons ou tremblements dans tout le corps et un sentiment de légèreté corporelle, qui lui fait pressentir ce qu’est la Lévitation.
Pendant la phase Dhârana, durant laquelle la sensibilité et le mouvement volontaire cessent complètement, tandis que le corps est capable de rester dans n’importe quelle posture qu’on lui donne, on dit que l’esprit est quiescent (en complet repos) dans cette phase de la transe volontaire.
Après avoir atteint le degré de Dhârana (état cataleptique), les Yogis aspirent à Dhyâna^ phase d’aulo-magnétisation, dans laquelle ils sont entourés des éclats de la Lumière ou Electricité éternelle dénommée Ananta Jyoti (lumière sans fin ou omnipénétrante) qui est VAme Universelle.
La Dhyâna est la Turya avastha des Védantins, l’extase hypnotique, la soi-contemplation des Allemands et la Clairvoyance des Occultistes.
Arrivé à ce point de l’entraînement, le Yogi peut pratiquer la Pratyahârâ ou Phase d'auto-magnétisation, durant laquelle toutes les fonctions des sens sont suspendues ; aussi le corps peut-il passer par un état de catalepsie dénommé Dhyâna, dans lequel les Yogis sont clairvoyants. Enfin ceux-ci atteignent l’état de Samadhi, dernière phase de l’auto-transe, ce qui permet au Yogi de se passer de l’air atmos-
TBATTÉ DE YOGA
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phérique et de n’avoir besoin ni de nourriture, ni de boisson. Alors n’ayant plus besoin d’air pour respirer, ni de nourriture, il peut pratiquer ce qu’on dénomme V Hivernage : c’est-à-dire vivre dans un étal végétatif, comme la chauve-souris, le hamster, le hérisson, la marmotte, le loir, les serpents, tortues, crapauds et autres reptiles.
Dans les trente dernières années, il y a eu dans rinde trois cas de Samadhi ou hivernage humain bien constatés.
Le premier à Calcutta, le second à Jesselmere et le troisième dans le Punjab.
Un colonel anglais fort connu dans l’Inde, M. Townsend, pouvait arrêter le mouvement de son cœur et de ses artères à volonté et mourir et expirer à son gré, puis revivre ; c’est là un exemple de Samprajna Samadhi.
Nous avons pu assister à un cas de catalepsie, qui nous a permis de constater que le cataleptique Succi avait arrêté, pendant vingt-neuf secondes les battements de son pouls et pendant six à sept secondes, les pulsations de son cœur ; notre ami Albert Jounet a assisté à cette expérience et a pu faire les mêmes constatations que nous (juin 1907).
Nous ne parlerons pas ici plus longuement de ces diverses phases d’hypnotisme, car nous y revenons longuement dans la seconde partie de notre livre surtout en ce qui concerne le Prdnqydma.
Les Yogis de Jesselmere, de Calcutta et du Punjab qui entraient dans un état pareil à la mort en avalant leur langue dans le pharynx et qui eux ne pouvaient ressusciter qu’avec l’aide et le secours de personnes qui leur retiraient la langue du pharynx et la replaçaient dans sa position normale est un exemple âi' Asamprajna Samadhi.
Par ce qui précède, on voit qu’il ne faut pas confondre le Yogi et le Fakir, comme le fait le vulgaire, celui-ci est au Yogi comme un prestidigitateur ou un escamoteur est à un haut sensitif à un psychurge.
Dans la Bamgad-Gita, il est souvent question du Yogi et jamais du Fakir ; ainsi nous lisons dans les stances aS et 26 :
« Parmi les Yogis, les uns s’asseoient au sacrifice des dieux, d’autres dans le feu brahmanique, offrent le sacrifice d’eux-mêmes ; ceux-ci dans le feu de la continence offrent l’ouïe et les autres sens ; ceux-là, dans le feu des sens font l’offrande du son et des autres objets sensibles. »
Après cette digression utile, nous dirons que le Yogi doit posséder trois conditions principales ou Etats de conscience ; ce sont Djaya, la veille, Wapna le rêve et Soushoupti, le profond sommeil.
Ces trois conditions mènent à un quatrième état Turj-ia, qui est au delà de l’état sans rêve, l’état suprême, celui de la haute Conscience spirituelle.
Le Yogi arrivé à ce point ne doit plus renaître,
comme nous l’apprend la Bagavad-Gita (Yoga de Dieu, VIII, s. i5 et i6) : « l’homme qui, ne pensant à nulle autre chose, se souvient de moi, sans cesse est un Yogi, perpétuellement Un, auquel je donne accès jusqu’à moi. Parvenues jusqu’à moi ces grandes âmes (Mahatmas) qui ont atteint la perfection suprême, ne rentrent plus dans cette vie, véritable séjour de maux. — Les mondes retournent à Brahma, ô Arjuna ! mais celui qui m’a atteint ne doit plus renaître I... »
Par ce qui précède, on voit qu’un Yogi n’est pas un homme ordinaire et qu’il est très difficile d’arriver à ce haut degré d’initiation ; beaucoup peuvent tenter l’épreuve, mais peu, très peu peuvent atteindre le but final.
Si nous avons commencé par définir le Yogi, c’est pour bien faire comprendre au lecteur, à l’étudiant surtout, la grande importance delà Yoga pour l’évolution de l’homme.
Voici, ce que nous dit, au sujet du Yogi, le Dnya~ neshwari, l’un des plus beaux Traités mystiques de rinde :
« Dans la dixième Adhyaya, le corps du Yogi devient comme formé de vent, « comme un nuage dont les membres auraient poussé » ; après quoi « le Yogi aperçoit les choses qui sont au delà des mers et des étoiles, il entend le langage des Dévas et le comprend, et conçoit ce qui se passe dans l’esprit d’une fourmi. »
Voici résumé, d’après la Bagavad-Gitâ ce qu’est le véritable Yogi :
« L’homme qui se complaît dans la connaissance et la science, le cœur haut, les sens vaincus, tenant pour égaux, le caillou, la motte de terre et l’or, a pour nom Yogi, car il est uni spirituellement.
« Le cœur en paix, exempt de crainte, constant dans ses vœux, comme un novice, maître de son esprit, que le Yogi demeure assis et me prenne pour unique objet de méditation,
« Ainsi, continuant toujours la sainte extase, le Yogi dont l’esprit est dompté, parvient à la béatitude, qui a pour terme l’extinction et qui réside en moi (Yoga de soumission de soi-même, VI, 8, 9, 10, i4, i5) et plus loin 19, le même ouvrage nous dit :
« Le Yogi est eomme une lampe qui, à l’abri du vent, ne vacille pas, lorsque ayant soumis sa pensée, il se livre à l’ Union mystique. »
Nous terminerons ce que nous avons à dire du Yogi en expliquant l’expression suivante qui est de grande valeur :
Le Yogi doit monter Hamsa{\Q cygne) (i), c’est-àdire doit méditer sur le mot sacré AUM ; la lettre A
est considérée comme l’aile droite de Han^a ; U,
I. Voir ce terme et celui d’Aum, in Dictionnaire (ï Orientalisme, (ï Occultisme et de Psychologie, 2 vol. illustrés, Paris, H. Chacornac et H. Daragon.
TRAITÉ DB YOGA
comme l’aile gauche ; M, comme la queue et VArdhamatra (demi-mètre) comme sa tête.
Voici ce que nous apprend la Nala-Bindu Upanisad (Rig- Véda) :
« Certains mystiques de l’Inde placent dans Kala- Kamsa sept plans d’êtres, les sept Lokas (lieux) des mondes spirituels. Kala-Hamsa, le cygne hors du temps et de l’espace, lorsqu’il devient Brahma au lieu de Brahma (neutre). »
Dans le même ouvrage, il est dit :
«Un Yogi qui monte Hamsa n’est pas affecté par les influences karmiques, ni par des milliards de péchés. ))
Le Yogi étant un être à part, exceptionnellement évolué, il n’est pas étonnant qu’il lui faille pratiquer des exercices de mortifications et des macérations exceptionnelles ; toutes les religions font de même à l’égard des êtres qu’elles veulent voir développés, plus que les hommes ordinaires.
Ce n’est qu’en brisant les sens (le corps, la matière) qu’en cultivant la volonté, que l’homme peut atteindre les sommets inconnus, les sommets inabordables au commun des mortels. — Au vulgaire, les exercices corporels pratiqués pour arriver à ces fins, peuvent paraître grotesques, mais pour celui qui sait, ils ne le sont pas du tout, vu le résultat obtenu.
Toutes les religions, venons-nous de dire, ordonnent des pratiques difficiles et pénibles à accomplir
à certains de membres ; nous citerons à l'appui de notre thèse :