INSTINCTS
à la constitution de ce qu’on nomme l'instinct. Tandis que l'on rapporte à l’intelligence tous les actes combinés des animaux qui supposent la conscience du but à atteindre, et sont accomplis d'une manière variable suivant les circonstances et les individus, on attribue à l'instinct, souvent considéré comme une faculté différente, tous les actes d’où cette conscience parait absente et qui sont accomplis automatiquement en quelque sorte, et de la même façon, parfois même indépendamment de toutes circonstances déterminantes, par tous les individus semblables d'une même espèce. Comme ces actes se combinent sous des formes peu variées pour chaque espèce, on désigne aussi sous le nom d’instinct telle ou telle de leurs combinaisons particulières, de sorte que, dans cette acception du mot, chaque espèce peut présenter un certain nombre d’instincts.
Les instincts ainsi compris peuvent être relatifs à la conservation de l'individu ou à la conservation de l’espèce. Dans les deux cas, ils apparaissent souvent d'emblée, sans qu'aucune éducation intervienne pour assurer leur développement. Cela est surtout frappant pour les instincts des Insectes. Ces animaux meurent d'ordinaire après avoir pondu; chaque génération est ainsi isolée de la précédente et de la suivante, de sorte qu’elle ne peut ni être instruite par la génération qu'il l'a précédée, ni instruire celle qui la suit. Cependant les femelles préparent, pour leurs petits qu’elles ne connaïitront pas des provisions et un abri parfaitement adaptés aux besoins des jeunes, et ceux-ci, d'autre part, savent, dès leur naissance, admirablement se servir de leurs organes, et user de la demeure et des provisions que la mère a préparées pour eux.
De longues discussions se sont élevées sur la question de savoir s’il fallait faire deux facultés distinctes de l'intelligence et de l'instinct. Il est certain que, lorsqu'on ne considère que les termes extrêmes de ces deux formes de l’activité mentale, il semble y avoir entre elles une opposition absolue. L'intelligence, toujours présente, apprécie les excitations externes ou internes, les coordonne, soit entre elles, soit avec les excitations antérieures dont la mémoire a gardé la trace; elle ressent les besoins de l'organisme, cherche les moyens de les satisfaire et provoque, par l’intermédiaire de la volonté, des actes consciemment combinés en vue de leur satisfaction. Ces actes ne se répètent qu’autant que les circonstances qui les ont provoquées se répètent elles-mêmes; ils ne présentent rien de constant, rien de fatalement héréditaire pour chaque espèce. A mesure que l'animal grandit, les sensations qu'il à éprouvées sont plus nombreuses; sa mémoire est plus riche; les COMparaisons que provoque chaque excitation nouvelle sont plus complexes, les actes qui en résultent plus variés, plus difficiles à prévoir, mieux appropriés au but à atteindre. En d’autres termes, l'expérience, l'habileté et la liberté de l’animal intelligent, augmentent avec l’âge.
L'instinct tel qu’on le conçoit d'ordinaire, agit, au contraire, en dehors de toute excitation actuelle, comme le montrent les voyages périodiques des Oiseaux. Les actes qu'il suscite sont accomplis alors même qu'ils ont cessé d’avoir un but, tels les essais de construction des Castors en captivité. Ils sont exécutés toujours de la même façon et, sans qu’on remarque aucun progrès, aucune modification dans la façon dont ils sont exécutés. Au lieu de s'appliquer à tout, l'instinct combine une fois pour toutes, en vue d’un but unique, des actes que l'animal répète inconsciemment, alors même que ce but ne saurait être atteint. « L'instinct sait
tout, dit M. Fabre !, dans les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout en dehors de ces voies »; et il ajoute dans un autre ouvrage : « Si l’'Hyménoptère excelle dans son art, c’est qu'il est fait pour l’exercer; c’est qu'il est doué non seulement d'outils, mais encore de la manière de s’en servir. Et ce don est originel, parfait dès le début; le passé n’y a rien ajouté, l'avenir n’y ajoutera rien. Tel il était, tel il est, tel il sera ?. »
A cette définition correspond, en effet, quoique assez imparfaitement, ce qu'on nomme l'instinct chez les animaux qui vivent isolés, et notamment chez les Insectes solitaires. L'instinct ne se traduit chez ces êtres que par un petit nombre de combinaisons toujours les mêmes. Mais il n’en est déjà plus ainsi chez les Insectes sociaux, tels que les Termites, les Abeilles et les Fourmis. Là, les manifestations intellectuelles et les manifestations instinctives sont mêlées d’une manière si intime qu'il est presque impossible de dire où finissent les unes, où commencent les autres. Sans doute, on observe chez des animaux des impulsions non raisonnées qui les poussent à accomplir certains actes, fondamentalement les mêmes. Mais ces actes sont si souvent volontairement modifiés et accompagnés d’actes purement intellectuels qu'il devient d’une évidence absolue que l'intelligence est, chez les animaux sociaux, capable de modifier l'instinct et de S'allier à lui, à tous Les. degrés. |
P. Huber a vu des Bourdons étayer avec de la cire leur nid qu'il avait enlevé et posé sur sa table de travail dans une position mal équilibrée. Les Abeilles construisent souvent des rayons défectueux; dès qu'elles s’en aperçoivent, elles défont ces rayons et les recommencent; quand un rayon chargé de miel devient trop lourd ou qu'il leur parait mal attaché, elles le consolident aussitôt, et consolident souvent les autres en même temps, comme si elles craignaient aussi de les voir tomber. Lorsque la chaleur devient trop grande dans la ruche, ou que l'air y est vicié, plusieurs ouvrières s'entendent pour établir un courant d’air en faisant vibrer leurs ailes d’une certaine facon. Quand la reine vient à mourir ou à disparaitre, si les ouvrières n’ont aucun espoir de la remplacer, elles abandonnent leurs travaux et la ruche ne tarde pas à présenter tous les signes d’un prochain abandon; si elles ont de jeunes larves d’ouvrières, elles agrandissent les loges de quelques-unes d’entre elles qu’elles nourrissent d’une façon spéciale et transforment ainsi en nouvelles reines, sans que l’activité cesse dans la ruche. Les Fourmis savent très bien reconnaitre leurs compagnes , ou tout au moins distinguer leur espèce des espèces voisines, elles jouent, se communiquent des idées au moyen de leurs antennes, se déterminent les unes les autres à accomplir certains travaux, combinent des expéditions, se livrent des batailles. Tout cela c’est de l'intelligence.
L'intelligence étant ainsi capable de se mêler à l'instinct, on peut se demander si ces deux facultés sont bien réellement d'essence distincte; s’il n’est pas possible de trouver entre elles des transitions; si l'instinct est bien aussi immuable qu’on le suppose ordinairement; s’il n’y a pas des raisons de penser que les instincts les plus compliqués se sont graduellement développés, et dans ce cas il y à lieu
de rechercher comment s’est accompli ce développement, et dans quelles conditions il à été possible.
1 H. FaBre, Souvenirs entomologiques, 1879, p. 179. 2 H. Fasre, Nouveaux Souvenirs entomologiques, 1882, p. 55.