INSTINCTS SUSCEPTIBLES DE TRANSFORMATION
Il existe des transitions entre l'intelligence et l’instinet, — Non seulement l'intelligence se mêle à tous les degrés à l'instinct chez les animaux sociaux, mais elle est capable de revêtir elle-même accidentellement quelques caractères de l'instinct. L’automatisme, l’inconscience du but à atteindre, sont les principaux caractères des actes inspirés par l'instinct; or, les actes inspirés par l'intelligence peuvent revêtir ce double caractère, soit sous l'influence de l'habitude, soit dans certains états morbides tels que le somnambulisme et l’hypnotisme. C'est ce qui avait conduit Condillac à définir l'instinct une habitude privée de réflexion; ce qui faisait dire à Georges Cuvier : « On ne peut se faire une idée claire de l'instinct qu’en admettant que les animaux ont, dans leur sensorium, des sensations constantes qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément. C’est une sorte de rêve ou de vision qui les poursuit toujours, et dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut les considérer comme des espèces de somnambules. » D’après la définition même de Cuvier, l'instinct serait ramené à l'intelligence si l’on pouvait expliquer comment les sensations constantes qui déterminent les actes instinctifs ont pénétré dans le sensorium des animaux, si l'on pouvait démontrer, par exemple, que l'instinct est une habitude héréditaire, comme on l’a dit souvent, et la justesse du point de vue serait bien près d’être établie si l'on prouvait que les habitudes ordinaires sont réellement susceptibles de devenir héréditaires. Or, quelque peu nombreux que soient, chez l'Homme, les faits de ce genre parfaitement avérés, tous les auteurs qui ont traité de l’hérédité en ont cité un certain nombre. On sait d’ailleurs que les facultés ou les dispositions intellectuelles sont fréquemment transmises des parents à leurs descendants,bien qu’en raison de la variété des sujets auxquels s'appliquent nos facultés, il soit souvent difficile de les suivre dans leurs transformations diverses.
Il ne suffit cependant pas d'avoir démontré qu'une habitude peut devenir héréditaire pour avoir expliqué l'instinct; il faut encore établir que les animaux ont pu acquérir l'habitude que l’on suppose devenue héréditaire; il y a là une difficulté réelle que nous chercherons tout à l'heure à lever.
Les instincts sont susceptibles de transformation. — On a longtemps contesté l'exactitude des diverses observations tendant à établir la variabilité des instincts, telles que celle de F.-A. Pouchet relativement aux Hirondelles de fenêtre, qui auraient, à Rouen, modifié leur nid en même temps que se modifiait l'architecture, dans les quartiers neufs de la ville. La variabilité des instincts est cependant élablie par des faits indiscutables. Le castor du Rhône, très probablement identique à celui du Canada, ne fait pas de construction. Un Oiseau de l’Amérique du Sud, un Cassique, construit son nid avec des crins de Cheval, habitude postérieure à la réintroduction des Chevaux en Amérique par les conquérants européens. Nos diverses races de Chien ont des instincts très différents qui, pour avoir été développés sous la surveillance de l'Homme, n’en sont pas moins des instincts nouveaux. L'Homme n’est, après tout, qu’une cause naturelle comme les autres ; il n’agit qu'en rassemblant autour des animaux les conditions propres à faciliter le développement de telle ou telle faculté, mais il ne crée pas ces facultés, et si de l'espèce Chien il a tiré des chiens de garde, des chiens de berger, des chiens d'arrêt, des chiens courants, elc., c'est qu'il a trouvé dans le chien une aplitude à acquérir de nouveaux instincts, dont il a su profiter, aptitude antérieure à
ses entreprises sur cet animal. M. Forel, en plaçant certaines espèces de Fourmis dans des conditions nouvelles, a pu obtenir chez elles le développement d'instincts qu'elles ne présentaient pas auparavant. Les Polyergus rufescens, Formica sanguinea, Strongylognathus testaceus, Anergates atratulus, etc., s'emparent d’autres Fourmis pour en faire des esclaves chargées d'entretenir leur nid et, au besoin, de les nourrir. Chaque espèce réduit d'ordinaire à l'esclavage les mêmes espèces de Fourmis : les P. rufescens S'attaquent notamment aux F. fusca et rufibarbis; les F. sanguinea aux EF. fusca, et plus rarement aux F. gagates, cinerea, rufa; les Strongylognathus testaceus et les Anergates atratulus aux Tetramorium cœspitum. Assez souvent les F. sanguinea attaquent les F. pratensis et rufibarbis, mais c'est simplement pour manger leurs nymphes. M. Forel a cependant réussi à associer l’espèce esclavagiste aux deux autres. Ayant donné un jour un assez grand nombre des nymphes de F. pratensis à des F. sanguinea, il vit ces dernières manger une partie des nymphes et élever les autres. Dans une autre expérience, le même observateur mélangea dans un sac une fourmilière de F. pratensis et une autre de F, sanguinea. I] les y laissa enfermées pendant une heure, puis les mit en observation dans un appareil disposé à cet effet. Dans le sac, dans l'appareil, durant les premières heures de leur mélange, les deux espèces de Fourmis se livrèrent une bataille acharnée, où un grand nombre trouvèrent la mort, puis elles firent la paix et se mirent à édifier de concert une nouvelle fourmilière où elles élevèrent leurs larves en commun. Dans ce cas, les deux espèces de Fourmis avaient résolu pour leur plus grand avantage, en faisant céder leur instinct, le problème brusquement posé par leur réunion forcée dans une même prison.
Gradations des instinets. — Les faits rassemblés dans le paragraphe précédent entrainent nécessairement cette conséquence que tous les individus d’une même espèce n'ont pas les mêmes instincts. À fortiori, on doit s'attendre à trouver des instincts différents chez les espèces diverses d'un même groupe zoologique; c’est, en effet, ce qui existe, mais lorsqu'on cherche à comparer ces instincts on trouve que les uns, très simples, ne suscitent que des actes peu différents des actes réflexes ordinaires, tandis que les autres sont combinés d’une façon si savante qu'ils supposeraient de la part d'un être intelligent la plus extraordinaire prévoyance. Or, dans tous les groupes du Règne animal, entre les instincts les plus simples et les plus compliqués, on observe les gradations les plus ménagées. Si l’on observait ces gradations dans la vie d’un individu au cours des différentes phases de son existence, on serait amené à les considérer comme le résultat de l'éducation graduelle de cet individu. Les instincts des espèces d’un méme groupe sont donc entre eux comme si ces espèces étant dérivées les unes des autres, certaines lignées avaient graduellement perfectionné leurs instincts primitifs, à mesure que les générations se succédaient. C'est-à-dire que le développement des instincts dans un groupe zoologique donné suivrait la même loi que celui des autres caractères et obéirait aux mêmes causes. Il est nécessaire d'établir cette règle par des exemples empruntés aux diverses divisions du Règne animal.
Crustacés. — L'un des traits les plus remarquables des mœurs de ces animaux est l'instinct que présentent tous les Pagurides de cacher leur abdomen mou et facile à déchirer dans des coquilles vides de Mollusques. Or, on observe dans l’instinct des Pagurides les modifications suivantes :
1° Les Birgues au corps cuirassé se cachent le jour dans des trous, mais sortent la nuit à découvert.
20 Les Thalassines, les Gébies et les Callianasses au corps toujours mou, se creusent des trous dans le sable et attendent, tapies au fond de ces trous, le passage des proies dont elles se nourrissent.
3° Au lieu de s’immobiliser ainsi, les Pagures cachent leur abdomen dans un objet creux portatif qui les protège, tout en leur laissant la liberté des mouvements. Les objets propres à cet usage que les Pagures rencontrent le plus fréquemment dans la mer sont les coquilles vides de Gastéropodes; mais les Xylopagurus négligent les coquilles et se logent dans des fragments de tiges de végétaux naturellement creuses ou qu'ils creusent eux-mêmes (A. Milne Edwards); les Pomatocheles et les Pylocheles sont libres ou se construisent un abri de sable agglutiné.
4° La plupart des Pagures changent de coquille à mesure qu'ils grandissent, de manière à être toujours protégés; mais dans les grands fonds les coquilles sont rares et petites; les jeunes Catapagurus en trouvent à leur taille, s’y logent et n’en changent plus, de sorte que lorsqu'ils ont atteint une taille considérable, ils trainent à l'extrémité de leur gros corps une toute petite coquille devenue complètement inutile. L'instinct persiste, mais il est devenu en quelque sorte rudimentaire. Les Ostraconotus vivant à 300 m. de profondeur et les Tylaspis, ramenés de 4,346 m., semblent enfin avoir renoncé au mode de protection de leurs congénères. Ils replient simplement sous leur céphalothorax leur abdomen mou, très court et sans trace d'annulation.
5° Des Hydraires (Hydractinia, Syncoryna) ou des Coralliaires (Adamsia, Zoanthus) viennent souvent s’élablir sur les coquilles habitées par les Pagures et ne se trouvent même que sur ces coquilles. L’Hydractinia echinata grandit souvent assez pour dépasser la coquille et prendre part, à l’aide de son substratum chitineux, à la protection du Crustacé. Pour l’Epizounthus parasiticus qui vit sur le Pagurus pilimanus, ce phénomène est régularisé. Le Crustacé se loge d’abord dans une coquille et un jeune Epizoanthe vient s'établir sur cette coquille qu’il recouvre peu à peu. Bientôt le Pagure et l'Epizoanthe dépassent l’un et l’autre la coquille. L’Epizoanthe bourgeonne et à mesure qu'il grandit résorbe la coquille, si bien qu'il finit par habiller seul le Crustacé, A l’état adulte, l’'Epizoanthe forme une masse conique dont la base circulaire porte sur son pourtour cinq ou six polypes, tandis que le centre est occupé par le polype primitif.
6° La forme du Pagure se modifie avec son abri. Les Pagures libres ou habitant des abris rectilignes sont parfaitement symétriques par rapport à un plan; ceux qui habitent des coquilles enroulées en spirale ont un côté plus développé que l’autre.
Sans doute en raison des mues qui livrent l'animal sans défense à ses ennemis tant que ses téguments sont mous, l'instinct de se cacher est très répandu chez les Crustacés. Il est évidemment le point de départ de l'instinct des Pagures, mais il se manifeste encore chez les Notopodes par l'habitude qu'ont ces animaux de se couvrir de toutes sortes de corps étrangers qui les dissimulent complètement.
Arachnides. — Les Araignées sécrètent de délicats fils de soie émis par des filières situées à l'extrémité postérieure de leur corps, mais elles font de ces fils les usages les plus variés. Les Attides se bornent à utiliser leur fil pour se garantir contre les chutes en fixant l’une de ses extrémités aux corps étrangers. Les Théri-
dions se construisent un nid en réunissant des feuilles deux à deux à l’aide de leur soie ; les Lycoses se creusent des terriers qu’elles tapissent de soie et dont elles barrent l'entrée à l’aide de débris végétaux agglutinés. Parmi les Mygalines, les Atypus femelles construisent de longs terriers semblables, dépourvus de tout oper- Cule ; les Ctenizu, la Nemesia cementaria et la N. Simoni perfectionnent leur demeure en y ajoutant un couvercle; les Nemesia meridionalis et Mauderstjernæ placent en outre sur la longueur de leur galerie une sorte de trappe derrière laquelle elles peuvent se retrancher si le couvercle extérieur vient à être forcé; au point où cette trappe est établie s'ouvre un abri latéral que savent se creuser les N. congener et Eleonora. Les Leptopelma prolongent leur terrier par un entonnoir de soie, soutenu par les herbes voisines. Les Segestria habitent un tube ouvert aux deux bouts et dont elles défendent l’entrée à l’aide de fils, tendus en tous sens. La Clubiona holosericea habite une cloche soyeuse; l’Argyroneta aquatica tisse sa cloche sous les eaux et s'en sert comme de réservoir d'air. Les Agelena et les Tegenaria habitent un tube devant lequel elles tissent une toile horizontale, en forme de hamac, servant de piège pour les Insectes. Les Epéirides tissent enfin des toiles verticales, circulaires, formées de fils rayonnants qui soutiennent d’autres fils disposés en cércles concentriques; elles établissent souvent un abri auprès de leurs toiles. La soie qui d’abord servait simplement de câble suspenseur, devient ainsi peu à peu pour l’Araignée un moyen de consolider sa demeure, puis la matière exclusivement employée pour fabriquer ses abris ; enfin l’animal l’emploie même à la capture de ses proies et en fabrique des pièges auxquels vient se prendre son gibier préféré.
Insectes. — Les Insectes comptent parmi les animaux chez qui on observe les instincts les plus surprenants et les plus variés. Mais ces instincts présentent dans la même famille des gradations analogues. Le Grillon domestique habite les trous des vieux murs, le Grillon champêtre se creuse un terrier, la Courtilière fouit la terre, et, dans ses chasses souterraines, se creuse des galeries analogues à celles des Taupes. — Les larves d'Hémérobes et d'Ascalaphes chassent à découvert; celles des Palpures se tiennent à l'affût dans le sable; celles des vrais Fourmilions s’enfouissent également dans le sable, mais y creusent de petits cratères en forme d’entonnoir, au fond desquels elles se tapissent, attendant que quelque insecte roule le long des parois de ces pièges singuliers.
Les Osmiu de l'ordre des Hyménoptères abritent leurs œufs dans des cavités. En groupant méthodiquement les observations dont elles ont été l’objet, surtout de la part de M. J.-H. Fabre, on trouve chez elles les gradations suivantes : l'Osmia tridentatu creuse elle-même son nid dans la Ronce sèche ou l’'Hyeble; l'O. cyanea s'empare des demeures ou des nids abandonnés par d'autres animaux : galeries creusées dans le bois mort, tunnels pratiqués par les Collètes dans les talus; nids des Chalicodomes des galets. L'O. Morawitzi a une préférence pour ces derniers nids qu’adopte définitivement l'O. cyanoxantha. L'O: aurulenta s'établit dans les coquilles de l’Hélice chagrinée et de l’H. des gazons; l'O. rufo-hirta dans les coquilles de l'H. des gazons et de l’H. némorale; l'O. andrenoides fixe exclusivement son choix sur les coquilles d'H. chagrinée; l'O. versicolor sur celles de l’H. némorale ; l'O. viridana sur celles du Bulime radié. On passe ainsi graduellement de l'aptitude à profiter de tout, signe de l'intelligence, à l’exclusivisme absolu, signe de l'instinct.
Un des traits les plus surprenants de l'instinct des Insectes hyménoptères est offert par certaines Guêpes qui approvisionnent leur nid de proies vivantes, prélevées toujours sur la même espèce, paralysées d’un seul coup d’aiguillon et qui demeurent immobiles, sans se décomposer, pendant que les jeunes larves les dévorent. Il semble au premier abord impossible qu’un Insecte, qui n’a pu recevoir de ses parents aucune éducation, devine que telle proie convient plus spécialement à sa progéniture, et qu’en la frappant d'un coup d’aiguillon qui pénètre dans un ganglion déterminé, elle pourra mettre à la disposition de ses jeunes larves une proie inoffensive, paralysée, mais encore douée de vie. On trouve heureusement encore toutes les transitions entre la forme de l'instinct maternel qui nous est la plus familière et cette forme à la fois si savante et si exclusive.
Les Polistes et les Guêpes nourrissent elles-mêmes leurs larves à l’aide d'Insectes qu’elles mâchonnent de manière à en faire une sorte de bouillie. Les Polistes gallicus s’attaquent aux Diptères, la Vespa vulgaris aux Erystalis, la Vespa crabro aux Abeilles. Les Bembex nourrissent aussi leurs larves au jour le jour, mais se bornent à leur porter des animaux morts, de plus en plus gros à mesure qu’elles se développent : le B. Julii s'empare d’abord de n'importe quel Diptère de la grosseur de la Mouche domestique, puis passe à des Insectes plus gros. Les B. tarsata et oculata choisissent en premier lieu une Sphærophorya scripta, puis varient leur gibier ; toutefois le dernier a une préférence marquée pour le Stomoxys calcitrans, et le premier s'empare surtout des Anthrax et des Bombyles. Les B. rostrata et bidentata, une fois la première proie consommée, n’apportent plus à leurs larves que des Taons. Les Cerceris, Solenius, Spheæ, Tachytus, Eumena, Odynera, Ammophilus, Scolia, approvisionnent leurs nids de proies vivantes. On peut dresser pour les quatre premiers de ces genres le tableau suivant de leur chasse préférée :
Bénlupart des Cerceris......…... N'importe quels Buprestes ou Charançons en rapport avec leur taille.
IDertarislquadricincia............. De préférence Apion gravidum. 25 NU CC AGIT RRQ Presque toujours Cleonus ophthalmicus. MES ID QUS ne me.e » » o à» ve» 9 » + Sphærophorya, Sarcophaga, Syrphus, Melanophora, Paragus et surtout Syritta pipiens.
— HUB CUDENNIS,. Mises Erystalis lenax et Helophilus pendulus. — lOpIdAMUS se... Le. Araignées.
DRM IMUIDENNIS »…. ue. à 2 ee done à « Grillons. HOMEOMSeCtE: Criquets.
= PE ICS RME Idem.
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Les Eumènes, les Odynères, les Ammophiles approvisionnent leur nid de Chenilles ; les Scolies, de larves de Lamellicornes ; les Pompiles, d’Araignées. Les Eumènes et les Odynères paralysent incomplètement les Chenilles en les frappant de leur aiguillon à une place indéterminée; l'Ammophile hérissée donne un coup d’aiguillon à la face ventrale de chaque segment: la plupart des autres Ammophiles ne frappent que l’un des deux segments qu’elles peuvent le plus facilement atteindre, Ceux qui sont privés de pattes. Les Cerceris, Sphex, Tachytus, Srolia, Pompilus ne frappent de même qu’un seul coup d’aiguillon; mais les proies qu'ils
choisissent sont des Arthropodes à système nerveux très condensé, facile, par conséquent, à paralyser d’un seul coup; c’est la raison pour laquelle les Buprestes, Charançons, larves de Lamellicornes, Araignées, comptent si souvent parmi leurs victimes. Ù
La vie sociale ne s'établit pas davantage d’un seul coup. Parmi les Hyménoptères mellifères on trouve d’abord de nombreuses formes nidifiantes, mais solitaires, où chaque femelle est à la fois reine, architecte et productrice de miel (Eucera, Xylocopa, Anthophora, Andræna, Dasypoda, Halictus, Colletes, Chalicodoma, Anthidium. Osmia, Megachilus, Anthocopa). Les femelles des Bourdons jettent toujours les premiers fondements de leur nid; c’est seulement plus tard qu’elles sont aidées par les femelles infécondes nées de leur ponte. Chez les Mélipones plusieurs femelles fécondes, peu différentes d'aspect des ouvrières, habitent la même ruche; et l’on arrive enfin au polymorphisme frappant et à la division du travail qui caractérisent nos Abeilles domestiques.
Parmi les plus étonnants des instincts des Insectes, il faut certainement citer l'instinct de domestication que présentent plusieurs espèces de Fourmis. On trouve dans un grand nombre de fourmilières d’autres Insectes, qui non seulement vivent en parfaite harmonie avec les propriétaires de la fourmilière, mais encore sont de leur part l’objet d’attentions toutes particulières. Ce sont des larves telles que celles de la Cétoine dorée, de divers Cercopides et Membracides, la chenille d’un Papillon de nuit du genre Lycœna, ou des Insectes adultes appartenant à divers ordres; ce sont non seulement d’autres Fourmis, mais encore des Thysanoures, l’Atelura formicaria, des Orthoptères, tels que le Myrmecophilus acervorum, sorte de Grillon, des Coléoptères, tels que divers Psélaphides (Batrisus, Chennium, Claviger), un assez grand nombre de Staphylinides (Myrmedonia, Thyasophila, Euryusa, Dinarda, Lomechusa, etc.), d'Histérides et de Xylophages; des Hémiptères, tels que les Myrmedonia, les Microphysa, divers Pucerons et quelques Coccides. Les gradations s’observent ici dans les sens les plus divers. Tout d’abord, parmi ces Insectes, il en est qui ne sont que des hôtes temporaires comme les larves de Cétoine, les chenilles de Lycœna, les larves des Cercopides et de Membracides; d'autres qui, pour se rencontrer fréquemment ou même habituellement dans les fourmilières, vivent aussi en dehors d'elles, c’est le cas d’un grand nombre de Coléoptères xylophages, de beaucoup d’Histéridés, de Staphylindés et aussi celui des Pucerons; d’autres enfin qui ne sortent pas des fourmilières, où s'écoule toute leur existence, tels sont les Psélaphides et Staphylinides précédemment énumérés.
La facon dont se comportent ces hôtes dans les fourmilières n’est pas moins variable. Quelques-uns sont de véritables ennemis qui s’attaquent à la bâtisse où ils s’abritent, en rongeant les brindilles de bois dont elle est constituée (Xylophages) ou en minant ses murailles; d’autres dévorent les larves et les nymphes (divers Staphylins). Il en est même qui attaquent à la fois les murailles de la fourmilière et les larves auxquelles elles arrivent grâce aux étroites galeries qu’elles savent creuser, et où ne peuvent les atteindre, en raison de leur taille, les propriétaires du nid; telle est la Solenopsis fugaæ, petite fourmi jaune qui s'attaque à plusieurs autres espèces. D’autres hôtes sont inoffensifs et demandent simplement à leurs voisines une part de l'abri qu’elles ont su construire; tel le Formicoxenus nitidulus, petite fourmi rougeâtre qui cohabite avec la Formica rufa et pratensis. Quelques-uns de
ces hôtes savent enfin se rendre utiles : tels sont les Ptélaphides, un certain nombre au moins de Staphylinides, les chenilles de Lycæna, les larves de Cercopides, les Coccides et les Pucerons qui sécrètent un suc mielleux dont les Fourmis sont très friandes; telles sont surtout les Fourmis dites esclaves qui travaillent à l’édification de la fourmilière, à la nourriture des larves et parfois même à celle de leurs hôtes.
Les Fourmis elles-mêmes se comportent différemment vis-à-vis de leurs hôtes. Quelques-uns sont simplement tolérés : la Fourmi agricole d'Amérique (Pogonomyrmez barbatus) tolère ainsi dans ses champs l'Iridomyrmex Mac Cooki et la Dorymyrmex pyramica; elle chasse cependant quelquefois ces dernières, lorsqu'elles deviennent par.trop incommodes. Les Lomechusa et les Claviger ne sont pas seulement supportés; ils sont littéralement soignés et nourris par les Fourmis; et les Claviger aveugles seraient même incapables de vivre sans les soins des Fourmis. Les Pucerons enfin peuvent devenir l’objet d’une véritable industrie. Quelques Fourmis se bornent à aller recueillir sur place le liquide sucré que sécrètent ces animaux; certains Lasius, le Cremastogaster lineata des États-Unis, le Lasius brunneus et d’autres espèces construisent autour des pucerons des demeures aériennes pour les abriter; la plupart des Myrmica annexent à ces pavillons des galeries établies le long de la tige des plantes et que des couloirs souterrains relient même parfois à la fourmilière ; les Lasius flavus et umbratus vivent absolument sous terre ; ils transportent dans leurs galeries des pucerons vivant sur les racines, les soignent activement et prennent même souci de leurs œufs et de leurs nymphes; le liquide sucré produit par les pucerons est leur unique nourriture.
L'habitude d’asservir leurs congénères présente, elle aussi, de nombreuses gradations. Les Formica pratensis, truncicola et exsecta se passent fréquemment de serviteurs, mais on les trouve quelquefois associées aux F. fusca et rufibarbis; le Tapinoma erraticum s’asservit de même le Bothryomyrmex meridionalis. La Formica fusca est déjà plus nettement esclavagiste; elle s'associe également la F. fusea et infibarbis, mais partage tous les travaux de ses esclaves; le Polyergus rufescens où Fourmi amazone de notre pays et le P. lucidus de l'Allemagne du Nord possèdent constamment une nombreuse population d'esclaves et ne travaillent pas; le Sérongylognathus Huberi capture pour s’en faire des esclaves les larves et les nymphes du Tetramorium cœspitum et serait incapable de se nourrir sans elles; les Sérongylognathus testaceus sont si faibles et si peu nombreux dans leurs propres fourmilières qu’on doit admettre que leurs esclaves, les Tetramorium cœspitum, vont ellesmêmes piller les fourmilières de leur propre espèce pour y trouver des larves et des nymphes dont elles se font des assistantes. Enfin chez l’Anergates atratulus, il n’y a pas d’ouvrières et, pendant la plus grande partie de l’année, l'espèce n’est représentée que par une femelle dont l'abdomen, gros comme un pois, est distendu par les œufs; cette femelle est soignée par des Tetramorium cœæspitum. De ses œufs sortent des femelles ailées de forme normale et des mâles aptères, il n'y a pas de neutres; les neutres ont été remplacés par des esclaves. Après l’accouplement, les mâles meurent, les femelles commencent à grossir, et l’on ne sait comment se forme leur personnel d'esclaves, car on ne trouve jamais auprès d'elles ni larves, ni nymphes de Tetramorium.
Darwin a signalé des gradations non moins remarquables dans les instincts de
parasitisme des Coucous et des Molothres, oiseaux qui, bien que fort éloignés les uns des autres, présentent des habitudes très semblables. On trouve chez ces singuliers animaux toutes les phases de dégénérescence de l'instinct de la nidification, accompagnant toutes les phases du développement de l'instinct qui pousse les Coucous, comme les Molothres, à pondre dans les nids des autres Oiseaux; en même temps que cet instinct se développe chez eux, leurs œufs deviennent plus nombreux et plus petits. On pourrait de même relier l'instinct si étonnant des Castors aux instincts très simples des nombreux Rongeurs fouisseurs.
On peut donc considérer comme générale la règle de la gradation des instincts dans une même famille. S'il existe entre les membres de cette famille une véritable consanguinité, comme on l’admet dans l'hypothèse transformiste, une pareille règle autorise évidemment à se demander si les instincts ne se sont pas développés graduellement, de la même façon que les espèces qui les présentent, et à rechercher sous quelles influences ils ont été acquis.
On remarquera, tout d'abord, que l'explication des instincts ne présente aucune difficulté sérieuse chez les animaux dont les générations successives sont mises en contact les unes avec les autres, comme cela arrive chez les Oiseaux et les Mammifères, par exemple. Ici les aptitudes observatrices des jeunes, leur tendance constante à l’imitation, l'éducation incontestable qu'ils reçoivent de leurs parents et qui a été maintes fois constatée chez les Oiseaux, les lois les mieux établies de l’hérédité suffisent à expliquer la conservation et, dans une certaine mesure, le développement graduel de l'instinct. Un animal ne peut avoir acquis quelque aptitude à la locomotion sans que ses facultés intellectuelles aient éprouvé, elles aussi, quelque développement; sans cela les mouvements inconsidérés de l’animal, ses déplacements désordonnés l’exposeraient sans cesse à quelque nouveau péril et le voueraient à une destruction rapide et certaine : il faut toujours au moins un commencement d'intelligence pour reconnaitre un aliment, constater qu’un corps se meut, s'élancer à sa poursuite, éviter un obstacle, distinguer un individu de son espèce et en déterminer le sexe. Cela suppose que l’animal qui en est doué est apte à reconnaître certaines sensations, à faire certaines comparaisons, très simples sans doute, à tirer parti de certaines circonstances, de certaines rencontres, de certains corps. Ces opérations intellectuelles peuvent avoir eu au début, pour point de départ, de simples réflexes ; mais ces réflexes, souvent répétés, ne peuvent échapper complètement au sensorium de l’animal; ils sont eux-mêmes constatés, reconnus ; ils passent à l’état conscient. L'animal associe nécessairement peu à peu la notion de ses sensations à celle de ses mouvements; il apprend à combiner ceux-ci consciemment suivant les circonstances, à accomplir des actes intentionnels ; puis par la répétition, par l’habitude, les combinaisons dont il a eu au début une conscience plus ou moins nette échappent de nouveau à sa conscience et à son attention; mais un progrès n’en à pas moins été réalisé dans ses aptitudes. Ce progrès, l’hérédité le transmet à sa descendance et l’on comprend ainsi que, grâce au jeu sans cesse répété de l'intelligence, du retour par l'habitude à l’état réflexe d'actes un moment plus ou moins conscients, et finalement de lhérédité, les instincts se créent, se conservent, se perfectionnent et se modifient lentement, surtout s'ils sont aidés par le contact incessant d'individus de même espèce entre lesquels s'établit par imitation une sorte de tradition. L’exemple des Castors européens qui ont cessé de bâtir semble
indiquer d’ailleurs que l'isolement est funeste à la conservation de certains instincts.
Tout cela suppose une certaine durée de vie, un mélange constant des générations qui se succèdent, Ces conditions, dans la classe des Insectes, ne sont réalisées que chez les espèces sociales (Termites, Guêpes, Bourdons, Abeilles, Fourmis) et nous savons, en effet, à quel degré de développement est parvenu l’ensemble de leurs facultés psychiques; partout ailleurs la durée de la vie de l’fnsecte parfait n'excède pas une saison, chaque génération ignore celle qui l’a précédée et celle qui la suit; elle ne reçoit rien et ne transmet rien que par voie d’hérédité; une vie de quelques semaines est trop courte pour que la moindre addition puisse être faite au fonds intellectuel et instinctif de l'espèce; on comprend que dès lors l'instinct soit immuable, chez ces animaux; il serait incompréhensible qu'il en füt autrement. Mais on ne voit plus comment les instincts ont pu se développer. C’est là, de l’aveu de H. Milne Edwards et de Romanes !, l’objection la plus grave que rencontre la théorie que nous venons d'exposer du développement graduel des instincts. Gette objection est-elle absolument insurmontable ? Il ne le semble pas; tous les naturalistes sont d'accord pour reconnaitre que la vie de la plupart des Insectes est étroitement liée au Cours de nos saisons : si leurs larves peuvent vivre plusieurs années cachées sous terre ou dans l'épaisseur du tronc des arbres, les Insectes parfaits éclosent au printemps, et ceux qui ne vivent pas en société ont disparu, à de rares exceptions près, aux approches de l'automne. Üne certaine température moyenne est nécessaire au fonctionnement de leur organisme; tous les actes importants de leur vie doivent s’accomplir dans la courte période des beaux jours. La saison des pluies joue dans ia zone torride le rôle de l'hiver dans les zones tempérées. Mais ces conditions climatériques qui règlent aujourd'hui la vie de l’Insecte, sont d'apparition récente. « Au moment où s'ouvre la période éocène, le climat de l'Europe est tempéré plutôt que très chaud ; l'hiver est encore nul ou presque nul, et la végétation continentale parait ne pas éprouver de variations sensibles entre le 40° et le 60° degré de latitude 2. » Durant toute la période secondaire, toute la période primaire les conditions biologiques avaient été de même remarquablement uniformes non seulement sur tous les points du Globe, mais encore à toutes les périodes de l’année. Or les Insectes datent pour le moins du Silurien moyen (Pallæoblattina Douvillei, des grès de Jurques); ils arrivent dans le Carbonifère à des dimensions inconnues de nos jours: l'envergure des ailes de la Platephemeru antiqua, de l'Amérique du Nord, atteignait 1 décimètre; le Titanophasma Fayoli, du Carbonifère, de Commentry, avait 25 centimètres de long; l'aile des Scudderia mesurait 9 centimètres de la base au sommet; celle du Megaptilus Blanchardi 18 à 20 centimètres. On trouve à cette époque des Thysanoures, des Neurorthoptères qui peuvent être considérés comme les ancêtres de nos Phasmides et de nos Termites; des Névroptères auxquels semblent apparentés nos Perlides, nos Ephémérides, nos Myrméléonides et nos Libellulides ; des Orthoptères déjà différenciés en Marcheurs et en Sauteurs, enfin des Hémiptères auxquels se rattachent nos Fulgores et nos Cigales 5%. Dès le Trias, des Coléoptères s'ajoutent
1 E. PERRIER, Préface à la traduction du livre de Romanes: L'intelligence des animaur, 1887.
? À. DE LapparEnT, Traité de Géologie, 1° édition, p. 985.
3 C. BronGniart, Les Insectes fossiles des terrains primaires (Bulletin de la Société des Amis des sciences naturelles de Rouen, 1885).
à ce premier fonds (Elateropsis infraliassica, Rœmer); les Hyménoptères, les Punaises sont déjà différenciés dans le Lias; avant la fin de la période secondaire tous nos ordres actuels d’'Insectes ont fait leur apparition, et ceux où nous remarquons les instincts les plus étonnants ne sont pas les moins anciens. Or pendant ces deux longues périodes il n’y avait aucune raison pour que la vie des Insectes suivit son rythme actuel, modelé sur un rythme climatérique qui n'existait pas encore. Rien n'indique que leur existence füt limitée comme elle l’est de nos jours, que leurs générations successives fussent séparées les unes des autres. Si les Insectes rentraient à cette époque dans la règle commune, ils ont pu acquérir leurs instincts comme les autres animaux. Ces instincts n’ont pris leur immuabilité qu'à mesure que la vie s’est raccourcie, que les générations successives se sont séparées en raison de l’apparition périodique des hivers; ils ne nous paraissent inintelligibles aujourd'hui que parce que nous les voyons fonctionner dans des conditions tout autres que celles où ils se sont formés. ;
En résumé, les phénomènes réflexes, les phénomènes intellectuels et les phénomènes instinctifs s’enchainent comme s'ils résultaient les uns des autres. Les manifestations mentales des animaux, des plus humbles aux plus élevées, paraissent être de même nature : elles sont d’abord inconscientes, limitées aux actions et aux réactions les plus immédiates de l'organisme et du milieu dans lequel il vit. Chaque animal se cantonnant dans des conditions déterminées, les actions et les réactions y sont toujours à peu près les mêmes pour une même espèce, et provoquent les mêmes opérations intellectuelles rudimentaires. Ces opérations toujours répétées s'incrustent, en quelque sorte, dans le sensorium de l'animal; l'aptitude à les reproduire en dehors de toute conscience se transmet héréditairement; nous sommes en présence des instincts innés (Perrier) ou instincts primaires (Romanes) qui résultent de la structure même de l’animal et de ses rapports avec le monde ambiant. Ces instincts ne pourraient être modifiés qu'avec l'organisme lui-même, suivant les lois de la sélection naturelle, si une force nouvelle n’intervenait pas. Mais à cet état rudimentaire succède une notion plus claire des rapports de l'organisme et du milieu ; la conscience se dégage; le but prochain des actes accomplis d’abord mécaniquement apparait; dès lors, les actes purement instinctifs sont susceptibles d’être légèrement perfectionnés et modifiés ; et, si les causes qui ont amené ces modifications sont persistantes, les modifications, d'abord intelligentes, sortent de la conscience pour redevenir instinctives; l'instinct se modifie, mais il domine l'intelligence. De ces modifications résultent des instincts secondaires (Romanes). Après que ces instincts ont été acquis, des conditions particulières peuvent leur donner une immuabilité absolue; tels sont le raccourcissement de la vie, la séparation des généra- {ions successives par une période où tous les individus sont à l’état d'œuf !. Peu à peu cependant, dans les conditions ordinaires de la vie des animaux, la conscience devient plus étendue, les idées plus claires, les rapports compris plus nombreux, l'intelligence se distingue nettement. Elle se mélange d’abord à tous les degrés à l'instinct, enfin arrive le moment où elle masque à peu près complètement les
{ Cette théorie du développement des instincts a été exposée en 1882, dans un ouvrage à l'usage des lycées que j'ai publié sous le titre d’Anatomie et Physiologie animales ; M. Romanes y est arrivé de son côté, d’une manière indépendante, et l’a développée en 1854 dans son livre sur l’Evolution mentale des animaux.