ANTÉCÉDENT
Une femme mariée, âgée de 21 ans, grande , brune , au teint coloré, me consulta au mois de mai 48-io pour un dé-
rangement de ses règles qui duraient depuis quinze jours, après avoir coulé dans la première semaine avec une grande abondance. Élle ignorait la cause de ce trouble insolite dans la menstruation ; elle déclarait cependant avoir éprouvé, depuis six semaines ou deux mois, une fatigue générale qui la rendait incapable de toute occupation, et des vertiges qui se manifestaient, surtout lorsqu'elle inclinait fortement le corps et la tête en avant. D'ailleurs elle n'avait pas de sensibilité du ventre, les digestions étaient bonnes et l'appétit plus vif que dans l'état de santé. {Limonade citrique, bouillon, repos au lit, puis régime tonique et exercice modéré.)
La perte cessa presque immédiatement sous l'influence de ce régime; mais à quinze jours de là, époque du retour des règles, elle reparut avec une nouvelle intensité. J'eus recours de rechef aux boissons acidulés, au repos, à la diète. La malade me fit incidemment remarquer qu'elle perdait tous ses cheveux ; j'examinai le cuir chevelu et j'y trouvai un certain nombre de croûtes jaunes, brunâtres ; quelques papules cuivrées existaient sur la nuque, et les ganglions cervicaux latéraux étaient engorgés. Je vis , en étendant mon examen, que le ventre et les flancs étaient couverts de taches d'érythème mêlées à des papules lenticulaires d'un rouge cuivré, ce qui rendait le caractère syphilitique de l'éruption reconnaissable à première vue. L'isthme du gosier était rouge et douloureux ; le bord droit de la langue portait une petite plaque opaline, sans induration à sa base et sans engorgement des ganglions sous-maxillaires. Cette plaque, qui avait été douloureuse à son début, remontait déjà à plusieurs mois, au rapport de la malade. Le col de l'utérus, le vagin, les parties externes de la génération examinées avec un soin minutieux, après la cessation de la perte, ne firent découvrir ni écoulement ni vestiges d'ulcération. Cependant les ganglions inguinaux formaient de chaque côté un cordon transversal, un peu moins gros que le petit doigt de la main et composé de renflements olivaires, durs, mobiles et indolents.
Cette femme ne put donner aucun renseignement sur l'origine de ce mal ; son mari, interrogé, affirma n'avoir jamais
eu d'affection vénérienne ; il assura aussi que depuis son mariage, il n'avait pas eu de rapports avec d'autres femmes que la sienne. Ses relations conjugales avaient toujours été assez fréquentes, même depuis trois ou quatre mois, sans qu'il en lût résulté pour lui aucun inconvénient. La malade est mise durant deux mois à l'usage du proto-iodure de mercure à la dose de 3 centigrammes par jour. Guérison par 70 doses de ce sel mercuriel pris en pilules.
Plusieurs récidives de plaques muqueuses aux grandes lèvres et à l'anus, eurent lieu dans l'année qui suivit celte première guérison. Ces accidents cédèrent chaque fois à l'action d'un nouveau traitement mercuriel aidé de quelques moyens locaux.
Quel a été le point de départ de cette syphilis constitutionnelle? Le mari paraît devoir être mis hors de cause. La maladie s'est-elle développée spontanément chez la femme? Cette explication est tout au plus bonne à donner au mari. Les premiers symptômes paraissent remonter au moins à deux mois ; comment garantir qu'ils n'ont été précédés d'aucun accident primitif dont le début pourrait rationnellement être éloigné aujourd'hui de quatre ou cinq mois? Si cette femme a été atteinte d'un chancre, existait-il aux parties génitales, ou sur un autre point du corps? L'engorgement des ganglions de l'aine serait en faveur de la première opinion ; seulement ce symptôme est si peu développé, qu'il n'a pas dans ce cas une grande valeur. Un engorgement ganglionnaire de ce volume peut se montrer sous l'influence, soit de l'éruption cutanée, soit de l'état général de l'organisme. S'il exis-
tait dans les régions inguinales quelque tumeur indurée et indolente de la grosseur d'unœuf de pigeon, elle aurait une signification plus absolue, parce que le travail morbide des ganglions n'est jamais porté à ce degré par l'effet de la syphilis constitutionnelle. Une plaque blanche qui existe sur le bord de la langue, par sa marche et son ancienneté, pourrait faire soupçonner un chancre lingual-, mais à la distance où nous sommes de son début, il lui manque, pour être significative, deux caractères essentiels, l'induration de sa base et l'engorgement symptomatique des ganglions sous-maxillaires.
Ainsi l'on ne trouve rien dans cette observation qui puisse mettre sur la trace du symptôme primitif. Faut-il absolument en conclure que ce symptôme n'a pas existé ? Je ne le crois pas; car ce serait admettre sans preuves un fait en opposition avec les lois ordinaires. D'ailleurs l'on ne doit pas oublier que parmi le grand nombre de malades chez lesquels j'ai constaté la présence d'un chancre et d'un érythème syphilitique, il s'en est trouvé plusieurs, ainsi que je l'ai dit précédemment, qui déclaraient formellement n'avoir jamais eu de chancres et dont on eût difficilement contrôlé le témoignage, s'ils eussent été examinés quelques semaines et à plus forte raison quelques mois plus tard.
On a dû remarquer que le flux menstruel parut avec une abondance maladive et dura plus longtemps qu'à l'ordinaire, dès le début de la syphilis constitu-
tionnelle, chez les femmes qui font le sujet des deux observations précédentes. Ces véritables pertes utérines qui paraissent liées à la diminution de l'élément globuleux du fluide sanguin, sont très-fréquentes dans les premiers temps où la syphilis se généralise dans l'économie. Les syphilographes n'ont cependant pas parlé de ce symptôme sur lequel nous reviendrons avec quelques détails, lorsqu'il s'agira de l'état des fonctions chez les malades atteints de syphilis.
TROISIÈME EXEMPLE D'ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE OU L'ON NE TROUVE PAS DE SYMPTÔME PRIMITIF ANTÉCÉDENT.
Un jeune homme de 24 ans, blond, d'une bonne constitution, atteint d'une syphilide érythémateuse, est admis dans le service de M. Ricord, salle 2me, lit n° 32, le 14 mars 1843. Il déclare avoir eu des rapports sexuels avec une fille publique, le 15 novembre 1842, et avec une autre deux mois auparavant. Il n'a aperçu à la suite de ces deux derniers coïts aucun écoulement, aucune ulcération ni sur la verge, ni sur les parties voisines. Il affirme d'ailleurs n'avoir jamais contracté précédemment d'affection vénérienne. Dans le courant de février, il a commencé à ressentir de la douleur à la gorge ; bientôt après, son corps s'est couvert de taches rouges, et ce n'est que dans les premiers jours de mars, qu'un bouton douloureux s'est développé près de l'anus.
L'érythème syphilitique est encore assez vif sur le ventre et les épaules ; son début date au moins d'un mois. On distingue des taches roses jusque sur le cuir chevelu ; et le front en présente aussi un certain nombre. Quelques ganglions cervicaux latéraux sont engorgés, surtout au voisinage de l'apophyse mastoïde. L'isthme du gosier est d'une rougeur vive ; les amygdales sont gonflées et couvertes d'une sécrétion
blanche disposée par plaques arrondies {plaques muqueuses). On voit sur les plis qui bordent l'anus, à droite , une papule rouge, légèrement saillante, de la grandeur d'une pièce de 50 centimes, recouverte d'un épithélium récent. On découvre sur la face interne du prépuce, immédiatement en arrière de la couronne, une tache rouge, irrégulière, au niveau de laquelle la membrane muqueuse est légèrement gonflée. Le malade assure que ce point n'a jamais été ulcéré et n'a jamais fourni de suppuration. Un engorgement indolent, un peu moins gros qu'un œuf de pigeon, existe dans l'aine droite. C'est la partie moyenne et externe de cette région qu'occupe cet engorgement; on trouve des ganglions tuméfiés, jusqu'à deux centimètres de distance de l'épine iliaque antérieure.
Ceux qui ont l'habitude d'accepter purement et simplement les déclarations faites par les malades, verront dans le fait précédent un nouveau cas d'érythème syphilitique sans accident primitif. 11 ne restera plus qu'à choisir entre l'une des théories du développement de la syphilis constitutionnelle d'emblée. Le médecin, au contraire, qui cherche autant que possible à faire rentrer tous les faits sous l'empire des lois ordinaires, se livrera à toutes les recherches propres à le mettre sur la voie du symptôme primitif, et finira par trouver, dans l'état du malade, plusieurs particularités de nature à laisser des doutes sur l'exactitude des renseignements qu'il fournit. La rougeur et l'épaississement de la muqueuse qui existe en arrière de la couronne, par exemple, pourrait être le reste d'une érosion chancreuse passée inaperçue-, le tubercule rouge qu'on remarque à la marge de l'anus, pourrait également
avoir succédé à un chancre dont le malade ne veut pas faire l'aveu. M. Ricord dont l'enseignement clinique est rempli d'aperçus aussi judicieux que nouveaux, penche pour cette dernière opinion. Les ganglions développés dans la partie la plus externe du pli de l'aine, près de l'épine iliaque antérieure et supérieure, lui donnent ce soupçon ; parce qu'il a souvent remarqué que dans les chancres bien constatés de l'anus, l'adénite occupait plus particulièrement la partie externe delà région inguinale. Enfin, en dehors de ces données insuffisantes, à la vérité, pour démontrer l'existence d'un symptôme primitif, mais qui suffissent pour laisser des doutes sur les dépositions faites par le malade, il nous reste encore la plus forte objection qu'on puisse faire à ce cas apparent de syphilideérythémateuse parue d'emblée : c'estquele malade fut examiné, pour la première fois, quatre mois après le dernier coït, distance à laquelle les symptômes primitifs ne laissent souvent plus aucune trace, et que l'engorgement ganglionnaire existant dans l'aine droite, qui ne peut rationnellement être attribué, à raison de son volume, ni à l'éruption de la peau ni à la papule humide de l'anus, est probablement le résultat d'un chancre.
Je ne citerai pas d'autre exemple d'érythème syphilitique qui ait paru débuter sans symptôme primitif. On retrouverait dans les trois observations que je pourrais ajouter aux précédentes , la même obscurité, les mêmes doutes relativement au mode de con-
tagion. Ainsi les trois malades qui en font le sujet ont tous été observés longtemps après le coït suspect , et l'absence du symptôme primitif n'est garantie que par leur témoignage , qui , dans les trois cas, se trouve contredit ou du moins notablement atténué par diverses circonstances.
Si maintenant l'on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble des faits qui précèdent, on restera convaincu qu'il est impossible d'établir, d'après des observations semblables, que l'éry thème syphilitique peut se développer, à peu près une fois sur vingt , soit d'emblée, soit consécutivement à la blennorrhagie, ainsi que la déposition de quelques malades prise à la lettre le ferait supposer. Dès lors , le parti le plus rationnel à suivre est de laisser de côté , du moins provisoirement, ces faits incertains, pour s'arrêter à la seule conclusion rigoureusement admissible , savoir : que V érythème syphilitique a régulièrement présenté pour symptôme primitif le chancre uni ou non à la blennorrhagie, chez tous les malades observés dans les six semaines qui ont suivi le coït contagieux d'où est née la syphilis.
g III. Des cas ou l'érythème syphilitique a été précédé d'un
CHANCRE ET D'UNE BLENNORRHAGIE
La conclusion qui termine le paragraphe précédent semblera peut-être contestable ; parce qu'au
iZb AFFECTIONS SYPIILIITIQUES DE LA PEAU.
nombre des sujets comptés comme ayant eu des chancres pour antécédent de l'éry thème, il s'en trouvait trente-sept atteints en même temps de chancre et de blennorrhagie. On pourrait objecter que l'influence du chancre, dans ces cas, n'est pas plus démontrée que celle de la blennorrhagie , et que la syphilide pouvait dériver de l'un comme de l'autre de ces symptômes contagieux. Cette objection serait admissible, s'il existait des exemples bien constatés d erythème syphilitique consécutif à la blennorrhagie. Pour moi , je n'en ai jamais rencontré de bien authentiques , et j'ai démontré précédemment que des observations sur lesquelles on pourrait vouloir établir cette doctrine, étaient loin de présenter toutes les garanties désirables. Au contraire, plus de cent observations de chancre isolé, sont venues témoigner de l'influence incontestable et incontestée de ce symptôme sur l'apparition de l'éry thème. Si donc la blennorrhagie seule ne peut engendrer l'érythème syphilitique , pour quel motif lui accorderait-on ce fâcheux privilège lorsqu'elle coexiste avec le chancre ? Croirait-on , par exemple , que si elle est puisée à la même source contagieuse que lui , elle doive pour cela participer de sa nature ? Cette seconde objection n'est pas plus acceptable que la première , et se trouve d'avance réfutée par les expériences suivantes, instituées par M. Ricord.
Quarante-sept sujets , atteints seulement de blennorrhagie , furent inoculés à la cuisse , chacun avec
le muco-pus de son écoulement urétral ; les piqûres ne produisirent qu'une légère inflammation locale , qui s'éteignit rapidement. Une autre série de quatorze malades, atteints en même temps de chancre et de blennorrhagie , donna les résultats suivants : Chez sept de ces sujets , dont le chancre était situé au méat urinaire , ou dans la fosse naviculaire , le mélange des deux pus qui s'échappait de l'urètre fut inoculé, et toujours un chancre se développa sur les points piqués par la lancette. Chez les sept autres sujets de l'expérience , le chancre, siégeant sur le prépuce ou le gland , ne mêlait pas son pus à celui de la blennorrhagie ; les deux sécrétions furent inoculées séparément : celui de la blennorrhagie fournit dans tous les cas un résultat négatif, tandis que le pus du chancre donna constamment lieu au développement d'un nouveau chancre.
Ces faits démontrent suffisamment l'identité de toutes les blennorrhagies 5 ils prouvent, par conséquent, l'impossibilité d'admettre qu'une urétrite, compagne d'un chancre, soit d'une autre nature que celle qui existe isolément, et qu'un érythème syphilitique survenu à la suite d'un chancre accompagné de blennorrhagie , puisse être attribué indistinctement au chancre ou à l'écoulement urétral.
Il eût été important de pouvoir examiner les femmes avec lesquelles les trente-sept malades avaient contracté la syphilis , afin de comparer les symptômes respectifs de chaque couple. Cette véri-
fication n'a été faite que cinq fois en temps convenable. Quatre de ces femmes étaient atteintes des symptômes qu'elles avaient communiqués, c'est-à-dire de chancre et de blennorrhagie ; la cinquième avait seulement un chancre ; mais l'individu avec qui elle avait eu des rapports, s'était livré le même jour au coït avec une fille publique , de sorte que les deux symptômes contagieux dont il était atteint, pouvaient venir de deux sources différentes. Tous les syphilographes ont attribué au chancre la propriété de développer, presque indifféremment, une blennorrhagie ou un chancre. J'accorde au chancre cette propriété ; mais les exemples n'en sont peut-être pas aussi communs qu'on le pense, et il serait à la fois curieux et utile de déterminer la proportion des cas où le pus du chancre déroge ainsi à son action spécifique en développant, sur les muqueuses où il est déposé, une affection d'une autre forme que la sienne. Il est certain, d'ailleurs, que si le pus du chancre a la faculté de provoquer des écoulements blennorrhagiques, il n'agit pas toujours de la sorte, même dans les conditions les plus favorables pour ce résultat ; car on observe souvent le chancre du méat sans complication de blennorrhagie, malgré le contact prolongé du pus de l'ulcère virulent avec la membrane de l'urètre.
Le chancre et la blennorrhagie, contractés dans le même coït, ont rarement débulé d'une manière simultanée. Je n'ai pas vu, non plus souvent, le
chancre se développer avant la blennorrhagie. C'est elle qui, dans la majorité des cas, précédait le chancre , dont elle semblait même retarder sensiblement l'évolution. J'ai pu recueillir, sur trente cas de ce genre, des notes qui méritent quelque confiance, parce qu'elles ont été prises à une époque voisine du début des symptômes primitifs , et que la plupart des malades , d'ailleurs intelligents , assuraient n'avoir eu aucun rapport sexuel depuis le coït à la suite duquel se manifestèrent les accidents primitifs. Il résulte de ces notes : que deux fois seulement le chancre et la blennorrhagie se sont manifestés en même temps , cinq ou six jours après le coït ; que le chancre , dans trois cas , a paru avant la blennorrhagie, celui-là du troisième au cinquième jour après les rapports contagieux , celle-ci du septième au vingt et unième jour qui a suivi ces rapports; que la blennorrhagie, au contraire, a précédé le chancre chez vingt-cinq malades; que la durée de l'incubation a varié de sept jours à quinze, pour les écoulements parus après le chancre, et de six jours jusqu'à un mois, pour les chancres parus après la blennorrhagie ; que plusieurs fois le chancre est entré en évolution lorsque la blennorrhagie s'est tarie; que dans d'autres cas, c'est au moment où l'acuité du catarrhe urétral diminuait, que l'ulcère virulent a commencé à se développer.
Ces chancres attardés seraient-ils le résultat de l'inoculation accidentelle du pus qui s'écoule de l'urètre
sur les parties voisines, ce qui supposerait l'existence d'un chancre caché dans le canal? ou bien, leur évolution tardive ne serait-elle qu'apparente? Leur indolence, par exemple, les aurait- elle dérobés quelque temps à l'attention du malade, concentrée tout entière sur les symptômes aigus de la blennorrhagie? Je crois ces deux faits possibles. Cependant je ferai observer que , plus d'une fois, au moment de l'apparition de ces chancres à longue incubation, j'ai inoculé sans résultat le muco-pus qui s'écoulait de l'urètre ; et que parmi les malades dont il s'agit , il s'en trouvait un certain nombre d'intelligents et de soigneux , dont le chancre était situé trop ostensiblement, pour qu'on pût supposer que l'ulcération avait existé à leur insu durant plusieurs semaines. D'ailleurs , lorsque c'est la blennorrhagie qui débute après le chancre, comment expliquer son retard par les deux raisons invoquées plus haut? J'aime mieux croire que, dans ces cas , celui des deux symptômes qui se développe le premier, exerce sur les tissus une action révulsive, capable de suspendre, pour un certain temps, le travail du second. Cette explication n'est pas seulement fondée sur une loi de pathogénie ; elle s'appuie encore sur les faits analogues fournis par l'histoire des maladies à sécrétions contagieuses. Les écrits sur l'inoculation de la variole et de la vaccine , ne manquent pas d'exemples d'incubation longue ou d'évolution lente de ces affections, soit qu'une maladie intercurrente ait paru
après l'insertion, soit que les deux virus ayant été introduits à peu près simultanément dans l'économie, l'un ait troublé l'action de l'autre.
Si l'érythème syphilitique apparaissait dans un délai déterminé après la contagion , comme l'éruption de la variole après l'insertion du pus variolique, on pourrait juger, dans le cas de développement tardif du chancre , s'il y a un véritable sommeil du pus contagieux, ou bien si le temps d'arrêt qu'il paraît subir, ne consiste que dans la lenteur et l'indolence de son action. Mais il est impossible d'arriver ainsi à la solution de la question ; car, s'il est une époque en deçà et au delà de laquelle l'érythème ne puisse se développer , cette époque n'est pas circonscrite dans des limites de, temps assez étroites, pour qu'elle puisse servir de base à des calculs d'une certaine rigueur.
Les caractères et la marche du chancre et de la blennorrhagie qui ont précédé simultanément l'érythème syphilitique, ne méritent aucune description spéciale ; cependant je ne puis omettre quelques particularités relatives à la durée de ces deux affections, parce qu'elles peuvent servir encoreàmontrerladifférence de leur nature. Les chancres dont il s'agit, par exemple , ont rarement mis plus de trois mois à se cicatriser ; et dans les cas où leur durée a été plus longue, elle n'a jamais dépassé cinq mois. Le moment où les chancres touchaient à la guérison, était ordinairement le signal du développement de l'érythème.
S'ils se cicatrisaient complètement avant l'apparition des symptômes constitutionnels, ils en étaient toujours suivis à court intervalle; et si la syphilis se manifestait pendant la durée du chancre , celui-ci du moins ne tardait pas à disparaître.
Il n'en fut pas de même de la blennorrhagie qui accompagnait dans ces cas le chancre : tantôt elle disparut spontanément , ou sous l'influence d'une médication appropriée , dans l'espace d'un ou deux septénaires , par conséquent bien longtemps avant l'évolution de l'érythème ; tantôt rebelle et passée à l'état chronique, elle se prolongea pendant toute la durée de la syphilide, et quelquefois même bien au delà.
Ces variétés dans l'époque de la terminaison de la blennorrhagie par rapport au début de l'érythème, comparées à la régularité avec laquelle le chancre et l'exanthème se succèdent à courte distance, sont, si je ne me trompe, une preuve nouvelle à ajouter à celles que nous avons données précédemment, dans le but de démontrer que les accidents de syphilis générale, consécutifs à la blennorrhagie compagne d'un chancre, sont engendrés par ce dernier et non par la blennorrhagie , quoique les deux accidents aient été puisés simultanément dans le même coït.
§ IV. SlÉGE DU CHANCRE QUI A PRÉCÉDÉ L'ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE.
J'ai exactement noté le siège du chancre sur cent soixante-dix malades qui étaient atteints de ce symp-
tome ou de cicatrices indurées caractéristiques, au moment où ils se présentèrent à mon observation. Voici le résultat fourni par l'analyse de ces notes ;
Les chancres étaient situés, à l'oriûce du prépuce 10 fois.
Sur le prépuce en arrière de la couronne • • 68 »
Sur le frein 19 B
Sur le gland 8 *
Sur le gland et le prépuce en même temps 20 »
Sur la face cutanée du prépuce • 10 »
Sur la peau recouvrant le corps caverneux 7 »
Dans le méat • 9 B
Sur le scrotum s "
Sur la limite des régions pubienne et hypogastrique 2 »
A la bouche, sur la lèvre supérieure ou inférieure 6 »
Sur la pointe de la langue • 2 »
A l'anus 4 8
Sur la cuisse 4 "
Sur le pouce de la main droite 4 "
Total 170 fois.
Ce tableau laissera peut-être des doutes dans quelques esprits. On se demandera, par exemple, comment j'ai pu acquérir la certitude que des ulcérations du pouce, de la langue, des lèvres , de la cuisse, de l'anus étaient de véritables chancres. Ces doutes seraient mal fondés; car j'ai puisé cette certitude dans les signes diagnostiques de ces ulcérations, signes qui ne différaient pas de ceux des chancres situés sur les organes génitaux. Or, les signes diagnostiques du chancre se tirent, ainsi que j'aurai bientôt occasion de le dire plus amplement, des caractères objectifs qu'il présente , de la marche qu'il affecte, de l'in-
fluence qu'il exerce sur les ganglions voisins, et enfin des propriétés contagieuses qu' il possède. Le dernier de ces caractères, le plus important peut-être, est aussi l'un des plus difficiles à constater, parce qu'il exige la confrontation de deux malades atteints d'ulcérations et infectés l'un par l'autre ; mais on peut suppléer à cette confrontation par l'inoculation du pus de l'ulcère suspect au malade même qui porte cet ulcère. Dans plusieurs cas du tableau précédent, le chancre situé loin des organes génitaux , ne présentant pas des caractères bien dessinés , M. Ricord et moi nous avons eu recours à ce moyen de diagnostic, dont on a singulièrement exagéré les dangers ; car il n'augmente pas , comme on l'a dit, la disposition du malade aux symptômes qu'on appelle constitutionnels, puisque ce n'est pas en raison du nombre des chancres que la syphilis se généralise dans l'économie, mais bien sous l'influence d'une cause spéciale dont l'élude sera l'objet d'un des prochains paragraphes. Le seul danger de l'inoculation est d'engendrer des ulcères qui peuvent, chez quelques sujets, prendre une marche phagédénique , et résister , non-seulement des mois, mais encore des années entières, aux médications les plus habilement dirigées. Toutefois, il est certain que ce grave accident ne survient jamais que par l'incurie ou l'inexpérience du médecin qui laisse prendre à l'ulcère d'inoculation, un développement impossible à arrêter par des cautérisations. Lorsqu'on a tenté l'inoculation pour déterminer la
nature d'un ulcère suspect , une active surveillance doit être exercée sur le point inoculé. Dans les cas où un chancre s'y développe , une auréole inflammatoire commence ordinairement à se manifester autour delà piqûre, au bout de 24 ou 36 heures. Le troisième ou le quatrième jour, quelquefois même dès la fin du deuxième , la piqûre est surmontée d'une vésicule qui enchâsse, ou non, une petite croûte. Si vous déchirez la vésicule et que vous abstergiez sa base , alors vous découvrez une petite ulcération taillée à pic, qui perfore déjà le derme dans toute son épaisseur. Cetteperforation rapide delà peau, prouve indubitablement qu'on a transplanté un chancre. On peut d'ailleurs s'en assurer en inoculant le pus de la nouvelle ulcération, rejeton artificiel de la première. Le moment où la vésicule apparaît sur le point inoculé, est celui qu'il faut saisir pour détruire l'ulcère larvé qui est à sa base; car il peut faire de rapides progrès sous la peau qu'il décolle, et vers le cinquième ou le sixième jour, les tissus environnant lavésico-pustule, commencent ordinairement à s'infiltrer d'une matière plastique , s'indurent et acquièrent une telle disposition à l'ulcération, que les cautérisations profondes, et même l'ablation de toute la partie malade par l'instrument tranchant, n'empêchent pas toujours le chancre de renaître sur les surfaces mises à découvert par le fer ou le feu. Cautérisé, au contraire, dès le troisième ou le quatrième jour de l'inoculation , peu de temps après la formation de la vési-
cul'e , le chancre est facile à détruire au moyen des caustiques ; et de tous, le préférable semble être la pâte de Vienne. J'ai vu bien souvent , à la suite de l'application de cette pâte sur des chancres nouvellement inoculés, se former une escarre sèche, à la chute de laquelle apparaissait une cicatrice solide, recouvrant les parties attaquées par le caustique.
Je viens de montrer que l'inoculation du chancre n'est pas aussi périlleuse que le disent ses adversaires ; je pourrais prouver maintenant son utilité scientifique, en parlant des belles expériences de Hunter, continuées par M. Ricord, expériences qui ont si profondément modifié les doctrines syphilitiques professées depuis le commencementdu seizième siècle. Mais ce n'est pas ici le lieu de faire l'histoire de l'inoculation. J'ai seulement voulu justifier l'emploi de ce moyen, qui doit être considéré comme une pratique licite , à la condition qu'il sera mis en usage avec les précautions convenables, et qu'on le réservera prudemment aux cas où il s'agit de trancher une difficulté importante de diagnostic ou de résoudre une question de doctrine.
Cette nécessité où se trouvent quelquefois les hommes les plus habitués à l'examen des symptômes de la syphilis, d'inoculer le pus d'une ulcération pour acquérir la certitude qu'elle est de nature chancreuse, parce qu'ils ne trouvent pas toujours dans les caractères objectifs du chancre les éléments suffisants d'un diagnostic, doit faire pressentir que beau-
coup de malades ayant des chancres, peuvent ignorer de quelle affection ils sont atteints , surtout si ces chancres ne siègent pas sur les points les plus apparents des organes génitaux. C'est, en effet, ce qui arrive souvent. Parmi les trente-cinq sujets composant les neuf dernières catégories du tableau précédent, par exemple, la plupart ne soupçonnaient pas même le nom du mal qu'ils avaient contracté; de sorte que , si l'examen de ces trente-cinq malades, tous atteints de chancres, eût été fait quelques mois plus tard, il est probable que nous eussions obtenu, relativement à ce symptôme primitif, un bon nombre de renseignements erronés. L'érythème eût paru , dans certains cas , être le résultat d'une blennorrhagie plus ou moins distante de l'époque réelle de l'infection; tandis que, dans quelques autres, les malades niant la préexistence de tout accident primitif, sans qu'il fût possible de rectifier leurs assertions, l'exanthème eût dû être considéré comme la première manifestation d'une syphilis générale parue d'emblée.
§ V. — Des diverses formes du chancre qui a précédé l'érythème