PREMIER TYPE
ÉRYTllÈME maculeux.
Un peintre en bâtiments, âgé de 20 ans, blond, à peau blanche, d'un tempérament lymphatique, mais d'une constitution forte, n'ayant jamais été malade, fut admis, le 27 septembre 1840, à l'hôpital des Vénériens de Paris, salle 2e, lit n° 11, pour une affection syphilitique, caractérisée par un chancre sur la couronne du gland, un érythème disséminé sur le tronc et les membres, des papules humides aux commissures des lèvres, à l'isthme du gosier et à l'anus.
Le chancre, premier symptôme vénérien dont il eut été atteint de sa vie, lui fut communiqué, le 15 juillet 18-40, par une jeune ouvrière que j'examinai le 5 mai, et sur laquelle je constatai une induration caractéristique siégeant à la fourchette sous une cicatrice récente, un engorgement indolent des ganglions de l'aine droite, et une syphilide papuleuse encore en voie de développement. Ce fut quatre ou cinq jours après un seul rapport sexuel avec cette fille que le malade s'aperçut d'une petite érosion rouge et humide de la couronne du gland. Cette érosion s'agrandit, se creusa en suppurant de manière à former une ulcération d'un centimètre de diamètre ; elle fut pansée dès son début avec de la charpie et du cérat ; elle suinte encore aujourd'hui 8 septembre, et repose sur un noyau de tissus indurés. L'ulcération s'accompagna, dès les premiers jours, d'une tuméfaction légèrement douloureuse des ganglions inguinaux, qui sont aujourd'hui mobiles, indolents et du volume d'une petite noisette.
Six semaines après la contagion, c'est-à-dire dans les premiers jours de septembre, le malade commença à éprouver chaque jour, vers le soir, un sentiment de malaise et de faiblesse accompagné de mal de tête. Il avait de l'agitation pen-
dant la nuit et une moiteur abondante ; ces symptômes diminuèrent au bout de huit jours, et firent place à une angine tonsillaire de nature syphilitique, comme le prouvent les plaques opalines {plaques muqueuses) qui tapissent présentement les amygdales, la luette et les piliers antérieurs du voile du palais. A la même époque se développaient, autour de l'anus, des papules humides saillantes, et sur le cuir chevelu une éruption qui a laissé des croûtes nombreuses, isolées, jaunâtres, et qui a été accompagnée de la chute d'une partie des cheveux et de l'engorgement des ganglions des parties latérales du cou.
Un érythème abondant dont le début ignoré date, selon toute probabilité, du même temps que l'angine et les papules humides de l'anus, couvre le tronc et les membres supérieurs. Il est exempt de chaleur et de prurit ; c'est ce qui explique pourquoi le malade ne peut dire depuis quelle époque s'est développée cette éruption, dont l'existence lui a été révélée il y a quelques jours seulement par notre examen.
Cet érythème est composé de taches d'un rose vif, disparaissant momentanément par la pression du doigt, ayant quatre à cinq millimètres de diamètre, se présentant sous la forme, tantôt de taches lenticulaires, déchiquetées sur leurs bords, tantôt de cercles à centre sain, ou de croissants plus ou moins réguliers. Ces taches très-roses, très-apparentes sur le dos et les lombes, sur le ventre et les parties latérales de la base du thorax, sont pâles sur la région sternale et sur les membres supérieurs. La face, le cou et les membres inférieurs en sont complètement exempts. Le cuir chevelu est parsemé de petites croûtes brunes ou jaunâtres et de débris squammeux ; mais le tronc et les membres ne présentent aucune éruption papuleuse ou pustuleuse mélangée à F érythème. Il n'existe pas de symptômes généraux ; ceux que le malade éprouvait il y a trois semaines ont entièrement disparu. Aucune articulation n'est douloureuse. L'appétit n'est ni augmenté, ni diminué. Jusqu'à ce jour, aucun traitement général. Je fais commencer l'usage du proto-iodure de mercure à la dose de 5 centigrammes par jour.
Vingt jours après le début de ce traitement, le chancre est complètement cicatrisé , l'éruption de papules humides a disparu, et les taches de l'érythème sont presque entièrement effacées. Au quarantième jour de la médication, il ne restait plus aucune trace d'éruption syphilitique. Le malade sortit de l'hôpital à cette époque, avec recommandation de continuer l'usage du mercure durant quinze jours.
Les premières pilules de proto-iodure purgeaient et excitaient des coliques; mais la tolérance s'établit rapidement, et leur action se borna ensuite aux gencives, dont les bords étaient rouges, tuméfiés et légèrement douloureux au moment du départ du malade, que nous n'avons pas revu depuis.
DEUXIÈME TYPE
KRYTllÈME PAPULEUX.
Un étudiant en droit, âgé de 20 ans, grand, vigoureux, à cheveux châtains, à peau blanche, n'ayant jamais été malade, eut, dans les premiers jours d'octobre 1845, des rapports avec une fille entretenue, que nous n'avons pas visitée et sur l'état vénérien de laquelle nous n'avons eu aucun renseignement. Quarante-huit heures après le coït suspect, le seul auquel il se fût livré depuis six mois, démangeaison, rougeur manifeste sur le feuillet muqueux du prépuce, au voisinage du frein ; et le troisième jour, groupe de phlyctènes au centre du point enflammé.
Consulté pour cette affection présentant l'apparence d'un simple herpès, je ne voulus pas me prononcer immédiatement sur sa nature. Je prescrivis des pansements avec le cérat saturné. Le cinquième jour, je constatai la rupture des vésicules; l'épiderme déchiré laissait à découvert une surface tapissée d'une sécrétion pultacée d'un blanc terne. Les jours suivants, une suppuration s'établit dans la partie érodée dont la base s'indura et ne laissa plus de doute sur la nature du mal. Nonobstant, le malade fit un voyage d'un mois, pendant lequel il passa une partie des jours et des nuits en diligence.
Je revois le malade à son retour, le U novembre, quarantième jour de la contagion. Son chancre suppure encore d'une manière notable; il a été douloureux dans les premières semaines du voyage, et les ganglions de l'aine droite se sont légèrement tuméfiés. Il se plaint surtout d'éprouver, depuis dix à douze jours, une faiblesse générale, une céphalalgie gravative et continue, des vertiges fréquents, des douleurs comme de contusion dans les membres, et une roideur douloureuse dans les épaules, les coudes et les genoux. Il a remarqué, depuis deux jours seulement, une éruption rouge disséminée sur son ventre et sa poitrine. Or, cette éruption est un érythème papuleux bien caractérisé, dont le début remonte probablement à huit ou dix jours. Le ventre et les flancs, le dos et les lombes en sont particulièrement couverts. Le front, les bras, les cuisses et les jambes présentent aussi un certain nombre de rougeurs érythémateuses. Les rougeurs du tronc forment des saillies manifestes, celles du front et des membres sont moins saillantes, beaucoup même sont à l'état de simples macules. La couleur générale de l'exanthème est d'un rouge vif; les taches les plus saillantes du ventre et du dos sont d'un rouge plus sombre, presque violacé. Elles sont irrégulièrement arrondies, larges de cinq à dix millimètres, nombreuses, mais distinctes les unes des autres, ne formant ni groupes, ni figures particulières,, excepté sur la face interne et postérieure des avant-bras où elles sont disposées en croissants et en cercles irréguliers.
Le cuir chevelu est parsemé de petites croûtes jaunâtres, entourées d'une étroite auréole légèrement inflammatoire ; les cheveux tombent en grand nombre, les ganglions cervicaux latéraux forment de nombreux renflements moniliforraes, indolents et appréciables au toucher ; l'islhme du gosier, rouge et douloureux , ne présente cependant pas de plaques opalines.
L'appétit est bon ; il a même augmenté sensiblement depuis une quinzaine de jours, et le malade a remarqué que depuis cette époque, il éprouve souvent une demi-heure, ou une heure après le repas, une sensation de tiraillement et de fai-
blesse dans la région épigastrique, sensation qui ne s'apaise que par l'ingestion d'une nouvelle quantité d'aliments. Malgré la vivacité de l'appétit et la plus grande quantité de nourriture prise depuis plusieurs semaines, le malade a pâli et maigri notablement, et il sent qu'il perd chaque jour de ses forces. Je le soumets immédiatement à un traitement mercuriel {chaque jour une pilule contenant 5 centigr. de protoiodure de mercure et 20 centigr. d'extrait sec de quinquina.— Décoctionde chicorée pour tisane. — Alimentation substantielle comme pour un homme en santé).
Le 4 décembre, vingtième jour du traitement, soixantième jour à dater de la contagion, l'éruption a changé d'aspect. Un grand nombre de taches érythémateuses du ventre et du dos sont devenues plus saillantes ; leur couleur est d'un rouge foncé cuivré ; la pression leur donne momentanément une teinte fauve, et l'on distingue sur la plupart de ces rougeurs papuleuses des cryptes pileux, les uns saillants, les autres déprimés, tous d'une couleur plus sombre que celle de la saillie érythémateuse sur laquelle ils se sont développés. Les taches rouges des membres sont d'une couleur moins vive; mais quelques-unes sont devenues papuleuses, celles des avantbras surtout, à la surface desquelles on remarque un grand nombre de cryptes malades. Les cheveux tombent en grand nombre, particulièrement dans la région occipitale qui a été le siège d'une éruption de pustules abondantes, aujourd'hui remplacées par une sécrétion squammeuse. Le front porte des saillies papuleuses d'un rouge cuivré desquelles se détachent des débris d'épiderme. L'isthme du gosier est toujours rouge; des plaques opalines existent sur les amygdales. Les douleurs articulaires ont cessé huit ou dix jours après le début du traitement mercuriel; de tous les symptômes généraux qui ont paru avant ou au moment de l'éruption, il ne reste au malade que la faiblesse. L'usage du mercure n'a pas produit jusqu'à ce jour d'effet sensible sur la bouche, où l'on ne remarque qu'une légère tuméfaction du bord festonné des gencives. L'intestin a été plus éprouvé, car dès le quatrième jour du traitement, des coliques se sont fait ressentir et con-
tinuent encore aujourd'hui avec quatre à cinq évacuations dans les vingt-quatre heures.
Je fais continuer au malade le proto-iodure de mercure sans en augmenter la dose ; j'ajoute seulement deux centigrammes d'extrait thébaïque à chaque pilule, afin de diminuer le nombre des selles, attribuant à faction trop vive du mercure sur l'intestin, le peu d'amélioration qui s'est manifesté jusqu'à présent dans l'exanthème.
Les coliques et les selles cessent quelques jours après le changement apporté dans la composition des pilules. Les gencives deviennent très-rouges, très-doulOureuses, et leurs bords se couvrent d'une sécrétion pultacée. Dès ce moment l'affection de la peau et de la membrane muqueuse de l'isthme se modifie si rapidement, qu'à la vingt-cinquième pilule mercurielle opiacée, l'éruption est complètement éteinte; il n'en reste que des vestiges sous forme de macules, les unes grisâtres, les autres cuivrées sur lesquelles on remarque de légers débris d' épidémie et de petites dépressions ponctuées, pigmenteuses, dernières traces de l'altération des follicules. En conséquence, tout traitement est suspendu après l'administration de quarante-cinq pilules hydrargyriques.
Le malade resta deux mois exempt de tout symptôme syphilitique apparent, mais il ne récupérait pas ses forces; alors des papules humides se montrèrent de nouveau autour de l'anus, et des plaques opalines se formèrent sur la langue. Il resta sans traitement avec ces nouveaux accidents pendant vingt jours, au bout desquels il vint de nouveau me consulter. Les papules humides de l'anus étaient saillantes et douloureuses. Il existait sur la face supérieure de la langue trois plaques opalines ; chacune de ces plaques était divisée par une fissure légèrement sinueuse et profonde de deux à trois millimètres. Vingt pilules mercurielles et des attouchements journaliers sur les papules humides avec la poudre de calomel suffirent pour faire disparaître ces symptômes syphilitiques, dont la guérison ne s'est pas démentie depuis cinq ans.
TROISIÈME TYPE