FORMES
Un ouvrier cartonnier âgé de 19 ans, blond, à peau blanche, d'une constitution médiocre, un peu lymphatique, se nourrissant bien, ne faisant aucun excès, entre à l'hôpital des vénériens de Paris, salle 4, litn0 4, le 15 novembre 1843, pour ' y être traité d'une maladie vénérienne, la première dont il ait été atteint.
L'infection remonte au 3 septembre 1 843, époque où il eut commerce avec une jeune ouvrière qu'il n'a pas revue depuis. Quatre jours après ce coït impur, rougeur, érosion circonscrite en arrière de la couronne du gland qui est couvert par un long prépuce. Bientôt engorgement douloureux, mais peu considérable des ganglions inguinaux ; l'ulcération, arrivée au quinzième jour, suppurait sensiblement ; elle avait la grandeur d'une lentille, grandeur qu'elle n'a pas dépassée depuis. Restée sans traitement durant les deux premières semaines de son existence, elle est pansée dès la troisième avec de la charpie saupoudrée de calomel, d'après le conseil d'un pharmacien. Le calomel cicatrisa l'ulcération dans l'espace de huit jours. Mais environ quinze jours après la guérison du chancre, le malade commença à éprouver, à la suite d'une nuit passée à boire du vin, une céphalalgie considérable et une certaine difficulté d'avaler. La céphalalgie et le mal de gorge s'accrurent pendant quelque temps, et il vint s'y joindre une grande faiblesse. Consultation à l'hôpital Cochin ; saignée du bras suivie le lendemain d'une épistaxis abondante. Le mal de tête cède, mais l'angine persiste au même degré. Alors une roideur douloureuse survint dans le genou droit et le coude gauche, en même temps qu'une éruption se manifesta sur la peau. Les articulations que je viens de nommer, s'étendaient et se fléchissaient avec difficulté pendant la journée. Des douleurs commencèrent à s'y faire ressentir le soir ; elles aug-
mentaient notablement, une heure après que le malade s'était mis au lit, c'est-à-dire de onze heures à minuit ; passé ce moment la souffrance diminuait et le sommeil ne tardait pas à arriver. L'éruption débuta par le cuir chevelu où se formèrent, dans l'espace de quelques jours, des croûtes nombreuses, et bientôt après, le tronc et les membres sccouvrirent de taches rouges dont la plupart, dit le malade, se sont transformées en boutons plus saillants.
Or, voici l'état dans lequel se trouve présentement le malade, à deux mois et demi de la contagion, à sept semaines de la cicatrisation du chancre, et à un mois et quelques jours du début des symptômes généraux et de l'éruption : cicatrice violette, légèrement indurée, de la grandeur d'une lentille, en arrière de la couronne du gland, et masse ganglionnaire indolente de la grosseur d'un œuf de pigeon dans l'aine droite. Céphalalgie nulle, faiblesse considérable, articulations du genou et du coude roides, mais peu douloureuses. Difficulté d'avaler moins grande qu'il y a quinze jours, amygdales gonflées et recouvertes, ainsi que la luette, de plaques opalines {plaques muqueuses).
Des croûtes nombreuses, isolées les unes des autres, de couleur jaune foncé ou brunâtre, existent à la racine des cheveux, qui tombent en grand nombre. Les ganglions latéraux du cou sont engorgés ; ils forment au-dessus de chaque apophyse mastoïde cinq ou six renflements de la grosseur d'un petit pois. Le front présente plusieurs taches d'un rouge cuivré et légèrement saillantes. La partie postérieure du cou est le siège d'une dizaine de grosses papules cuivrées. Le ventre et les flancs, toute la partie postérieure du tronc, la face antérieure et interne des avant-bras, sont couverts d'un grand nombre de taches d'érythème, roses et sans saillie. Il existe sur une partie de ces taches roses et dans leurs intervalles des papules lenticulaires ou coniques d'un rouge sombre. Ces papules abondent surtout au-devant de l'aisselle, au pli du bras et au jarret où elles sont groupées sans régularité. Quelques pustules à forme d'acné ou d'ecthyma simple se mêlent aussi à l'éry thème. Les jambes seules, qui d'ailleurs sont dépour-
vues de taches d'érythème et de papules, sont couvertes d'une] multitude de pustules à forme d'ecthyma, entourées d'une auréole d'un rouge violâtre. Les papules, les pustules du tronc et des membres n'ont pas toutes le même degré de développement. La plupart sont dans la période d'état, beaucoup sont en voie de décroissement, et quelques-unes sont complètement éteintes, tandis que d'autres commencent seulement à poindre.
L'appétit est bon, les digestions parfaites, et pourtant l'amaigrissement est sensible depuis un mois. Les fonctions du ventre sont régulières. Le sommeil est agité et souvent troublé par des rêves pénibles.
Le malade qui n'a jamais pris de mercure, est soumis, dès le lendemain de son entrée à l'hôpital, à l'usage du proto-iodure hydrargyrique en pilules (cinq centigrammes par jour de ce sel mercuriel uni à V extrait de gaïac, à l'opium et à la thridace).
Le 6 décembre, vingtième jour du traitement par le protoiodure, les symptômes syphilitiques sont considérablement amendés. La plupart des croûtes de la tête sont remplacées par des squammes peu abondantes ; mais les cheveux continuent à tomber. Les taches cuivrées qui existaient sur le front sont ternes et écailleuses; l'érythème maculeux du tronc est fauve ou grisâtre ; les papules qui s'y mêlaient en grand nombre, sont squammeuses, affaissées, flétries. Les pustules des jambes se sont dépouillées de leurs croûtes et ne laissent que des cicatrices peu déprimées, d'un rouge sombre et cuivré. Les amygdales sont d'un rouge vif, toujours tuméfiées, mais débarrassées des couches plastiques formées par les plaques muqueuses. Il existe encore un peu de roideur dans le genou droit. Le malade conserve un excellent appétit ; depuis qu'il fait usage des pilules mercurielles, il éprouve souvent des douleurs d'estomac. Il a eu de la constipation dans les huit premiers jours du traitement, puis des coliques et cinq à six selles dans les 24 heures. Çe relâchement du ventre, effet des préparations mercurielles, n'a pas encore cessé ; mais il est plus modéré. Le bord alvéolaire des gencives est
iOO AFFECTIONS SYPHILITIQUES DE LA PEAU.
rouge, gonflé, douloureux, et s'accompagne d'une légère salivation (continuation du même traitement).
Le 28 décembre il ne reste plus de l'éruption que des macules grisâtres, fauves ou légèrement cuivrées et des dépressions pigmenteuses à la place d'un certain nombre de papules. La diarrhée a cessé, mais les gencives sont gonflées, rouges et très-douloureuses. Le traitement mercuriel est suspendu ; le malade fait usage d'un gargarisme aluminé durant huit jours, après lesquels il part dans un état satisfaisant, sans que j'aie pu savoir si la guérison s'était ou non maintenue.
Si l'on était d'accord sur tout ce qui concerne l'accident primitif, sur les divers modes de propagation de la syphilis et sur l'ordre de succession des divers symptômes de cette maladie, j'aurais pu m'abstenir de toucher à ces questions et m'attacher exclusivement à décrire les syphilides. Mais tous ces points de doctrine sont encore l'objet des plus vives controverses. S'agit-il seulement de déterminer combien il existe d'accidents primitifs ? M. Ricord n'en reconnaît qu'un seul ; des syphilographes en admettent deux; d'autres, trois; un autre en compte jusqu'à cinq. Est-il question de la propagation du mal ? On ne s'entend ni sur ses divers modes, ni sur les symptômes auxquels il faut réserver la propriété de se transmettre par contagion et d'engendrer les accidents consécutifs. Parle-t-on de la succession des symptômes? quelques médecins pensent que cette succession se fait régulièrement d'après certaines fois ; beaucoup d'autres nient qu'elle ait lieu dans un ordre régulier.
En présence de tant d'opinions divergentes, je ne pouvais recueillir les nombreuses observations cliniques qui devaient me servir à la description des syphilides, sans étudier en même temps les questions litigieuses qui se rattachent à leur histoire ; c'eût été perdre une occasion favorable de résoudre ces questions, ou du moins de jeter quelque jour sur elles. J'ai donc enregistré avec soin tous les faits qui pouvaient servir à leur solution, en même temps que mon attention se portait aussi sur divers points de doctrine qui n'ont pas été étudiés jusqu'à ce jour.
J'avais d'abord eu l'intention d'exposer collectivement le résultat de ces recherches après la description des différentes syphilides, afin de ne pas séparer par des digressions, parfois assez longues, les tableaux successifs de ces affections. Cependant, après y avoir réfléchi, je me suis décidé à consigner à la suite de chaque genre de syphilide, les divers renseignements que son étude particulière m'aura fournis. Je ne me dissimule pas que cette manière de procéder doit inévitablement m'entraîner à certaines répétitions ; mais j'y trouverai en compensation l'avantage d'obtenir, au sujet des symptômes primitifs et consécutifs de la syphilis, diverses catégories de renseignements qui ne doivent pas être confondues entre elles, parce qu'elles ne méritent pas toutes le même degré de confiance, les unes ayant trait à des syphilides précoces, où tous les faits concernant par exemple la contagion et l'acci-
dent primitif sont encore récents et faciles à constater ; les autres étant relatives à des cas de syphi- Hdes tardives où ces mêmes faits accomplis depuis longtemps restent entièrement subordonnés à la mémoire et aux explications des malades.