CHAPITRE V
SYPHILIDE VÉSICULEUSE.
§ I. — IIlSTORIQCE, TABLEAD, MARCHE DE L’AFFECTION, ETC.
Ce genre de syphilide est caractérisé par de petites ampoules séreuses qui peuvent affecter presque autant de formes qu’on en distingue dans les affections vésiculeuses de la peau qui ne sont pas syphilitiques.
Ainsi, il y a : 1° une syphilide vésiculeuse à forme de varicelle ; 2° une syphilide vésiculeuse eczémateuse; 3° une syphilide vésiculeuse herpétiforme; 4° une syphilide vésiculeuse à hase papuleuse.
Je n’ai pas rencontré dans les syphilographes anciens de passage qu’on puisse considérer comme se rapportant à la syphilide vésiculeuse.
Les syphilographes français sont, je crois, les premiers qui en ont parlé. Plenck a introduit dans sa classification un herpes syphiliticus ; mais la définition qu'il en donne montre qu'il ne s’agit par d’une affection vésiculeuse. Trappe, au contraire, admet des pustules syphilitiques vésiculeuses. Cullerier
et Bard ont aussi introduit dans leur division , des puslules syphilitiques séreuses. Alibert décrit une syphilide pustuleuse miliaire et une syphilide scabioïde, qui sont toutes deux des éruptions vésiculeuses. Enfin, MM. Cazenave et Schedel, élèves de Biett, ont donné les premières observations détaillées de cette forme de syphilide.
Fréquence. La syphilide vésiculcuse n’est pas commune; j’en ai observé douze cas seulement. Les vésicules, dans ces douze cas, occupaient plusieurs grandes régions du corps, et constituaient une éruption composée uniquement, ou du moins en majeure partie, de vésicules. Il est moins rare de rencontrer des vésicules accompagnant accessoirement d’autres sy philides ; l’érythème nous en a fourni un assez grand nombre d’exemples.
Siège. La syphilide vésiculeuse occupait, chez trois des malades que nous avons observés, la face, le tronc et les membres, à la fois. Elle était limitée, dans les autres cas, à quelque région du corps, et particulièrement au dos, aux avant-bras, aux jambes.
Le siège anatomique apparent des vésicules syphilitiques est dans les follicules pileux; car, si ces vésicules ne se développent pas en groupes trop serrés, on voit chacune d’elles, surtout dans les parties velues, traversées distinctement par un poil.
Description des vésicules syphilitiques . La syphilide à forme de varicelle, est caractérisée par des vésicules disséminées, tantôt acuminées, tantôt globuleuses, et
quelquefois ombiliquées, remplies d’une sérosité qui se trouble rapidement et finit souvent par se changer en liquide purulent, ce qui fait ressembler alors l’éruption à une varioloïde plutôt qu’à une varicelle. La base de chaque vésicule est entourée d'une auréole qui est ordinairement d’un rouge cuivré caractéristique.
La syphilide vésiculeuse à forme d’eczéma a des vésicules tantôt réunies en groupe, tantôt disséminées, et occupant alors distinctement les follicules pileux de la peau. Le liquide contenu dans les vésicules peut rester transpurent, être résorbé, ou s’échapper de la vésicule, sans fournir autre chose que des débris épidermiques; c’est l’eczéma syphilitique ressemblant le plus à l’eczéma simple. Dans d’autres cas, le liquide contenu dans les vésicules agglomérées, se trouble, jaunit, et forme des croûtes llavescentes, minces; c’est l’eczéma impétiginode syphilitique, forme ne s’étendant jamais à toutes les parties du corps, et particulière à certaines régions dont la peau est line, à la face, au scrotum, par exemple, où elle se rencontre très-souvent comme éruption accessoire, accompagnant l’érythème syphilitique et les syphilides papuleuse et pustuleuse du tronc et des membres.
La syphilide vésiculeuse à forme d’herpès se présente tantôt sous l’aspect de l’herpès phlyctenode, tantôt sous l’aspect de l’herpès circinné. Dans le premier cas, les vésicules sont en groupes irré-
guliers; elles sont globuleuses, citrines, très-apparentes, et ne se distinguent de l’herpès phlyetenode vulgaire (pie par la coloration cuivrée du corps muqueux sur lequel elles se sont développées. Dans le second cas, les vésicules sont rassemblées en groupes arrondis ou ovales; elles sont petites, à peine visibles, éphémères, et le fluide limpide qu’elles contiennent se résorbe et ne laisse que des lamelles épidermiques, tantôt minces, tantôt épaisses, qui reposent sur un fond rougeâtre, cuivré, ne dépassant pas la surface occupée par les vésicules, ou la débordant sous forme d’auréole.
La syphilide vésiculeuse à base papuleuse a des vésicules, tantôt grosses comme celles de la varicelle, tantôt petites comme celles de l'eczéma. Elles peuvent être hémisphériques ou aeuminées, limpides ou troubles, disséminées ou en groupes. Ce qui les distingue particulièrement, c’est la base dure et cuivrée sur laquelle elles reposent, base ordinairement proportionnée au volume de la vésicule.
Marche. Quelle que soit la forme des vésicules syphilitiques, elles ont une marche essentiellement chronique. Si elles se développent parfois avec une certaine acuité; si elles sont accompagnées, à leur début, de chaleur et de douleurs, elles ne tardent pas à devenir indolentes, ou seulement prurigineuses. L’eczéma du scrotum est la seule syphilide vésiculeuse qui reste douloureuse pendant une partie de son cours.
Si l’éruption occupe une certaine étendue, il est rare qu’elle se produise à la fois sur tous les points; les vésicules se développent successivement pendant plusieurs semaines. Après s’être formées, elles se rompent, ou leur liquide se résorbe; alors commence la période des squames ou des croûtes légères sous lesquelles peuvent se former des ulcérations superficielles, ainsi que cela a lieu dans la forme impétiginode. Il se forme, dans la plupart des cas, des cicatrices qui finissent toujours par s’effacer, et qui sont ordinairement petites, déprimées, violâtres ou cuivrées, rappelant, par leur pointillé miliaire, qu’elles ont dû appartenir à une éruption d’un fort petit volume.
Durée. Les vésicules syphilitiques ne restent jamais
longtemps à l'état vésiculeux proprement dit. La période squameuse qui succèdeaux vésicules, l’engorgement rouge, cuivré, et quelquefois papuleux, qui leur servait de base, ont toujours, au contraire, une longue durée. Je n’ai pas vu d’éruption de ce genre disparaître en moins de deux à cinq mois, sauf les cas où un traitement venait hâter sa marche rétrograde.
Terminaison. Les vésicules syphilitiques se terminent ordinairement par résolution, après avoir quelquefois ulcéré superficiellement les tissus, et en laissant, comme je l’ai dit, des cicatrices qui finissent par s’effacer. Après la rupture des vésicules, les
saillies papuleuses qui leur servent base, s’élèvent, au lieu de s’affaisser
quelquefois de ; une véritable
syphilide papuleuse succède ainsi à la syphilide vésiculeuse.
Je n’ai jamais vu la syphilide vésiculeuse exister seule. Elle était toujours mélangée de taches d’érythème, de pustules ou de papules sèches et humides. De plus, il venait s’y joindre, dans la plupart des cas , divers autres symptômes syphilitiques , tels que : douleurs ostéocopes dans la continuité ou la contiguïté des os, mal dégorgé, céphalalgie, malaises, faiblesse qui avaient en général précédé l’apparition des vésicules. Enfin l’éruption se trouvait accompagnée une fois d’iritis.
Prognostic. La syphilide vésiculeuse n’étant jamais très-étendue, et n’ulcérant pas la peau, est un symptôme local léger. Mais tout accident constitutionnel est un symptôme sérieux, parce qu’il est le signe d’une fâcheuse disposition qui est susceptible de se réveiller à diverses époques du reste de la vie, et de donner lieu à des symptômes beaucoup plus graves que les éruptions vésiculeuses.
Diagnostic. Le diagnostic de la syphilide vésiculeuse n’offre pas de grandes difficultés. Cependant cette syphilide est souvent méconnue, parce qu’on a peu l’occasion de l’observer. Elle se reconnaît à l’auréole cuivrée qui entoure les vésicules, à la saillie papuleuse qui leur sert de base, dans la plupart des cas, aux petites cicatrices cuivrées, pointillées, qu’elles laissent souvent après elles, aux symptômes syphilitiques concomitants qui les accompagnent.
Ces caractères n’existent pas toujours tous réunis. Les vésicules peuvent n’avoir pas d auréole; la surface sur laquelle elles se sont développées et les petites cicatrices qu'elles laissent, sont souvent plutôt fauves que cuivrées ; mais encore alors, la disposition de l’éruption, son siège, la petitesse des cicatrices, permettent aux médecins exercés de reconnaître la nature syphilitique de l’affection vésiculeuse.
Je n’ai jamais observé de récidive de syphilide vésiculeuse. Je n’ai jamais vu non plus cette syphilide succéder à une autre. Elle avait été, dans tous les cas, le premier symptôme constitutionnel consécutif aux accidents contagieux.
PRINCIPAUX TYPES DE SYPHILIDE VESICULEUSE.
PREMIER TYPE
SYPHILIDE VÉSICULEUSE A FORME DE VARICELLE.
Je fus consulté, au mois de janvier 1817, par un étudiant en médecine âgé de 23 ans, pour une éruption vésiculeuse, dont il était atteint depuis trois semaines. Deux mois avant le début de celte éruption, il avait contracté un chancre avec une tille publique. Ce chancre s’était cicatrisé spontanément en cinq semaines; il avait laissé une induration caractéristique, en arrière de la couronne, et les ganglions inguinaux formaient, dans chaque aine, une tumeur indolente, allongée, de la grosseur du doigt annulaire.
Le malade avait commencé à éprouver, un mois environ après la contagion , par conséquent avant la cicatrisation du chancre, divers symptômes généraux, tels que céphalalgie
presque continue, faiblesse générale, douleurs dans les os des jambes et des cuisses, plus intenses la nuit que le jour. Ces symptômes avaient sensiblement diminué depuis le développement de l’éruption, qui consistait en grosses vésicules remplies d’une sérosité citrine, assez nombreuses, disséminées sur le tronc et les membres. Ces vésicules, du volume de celles de la varicelle, à laquelle elles ressemblaient, étaient, les unes, acuminées, les autres, hémisphériques. Les plus récentes avaient une auréole rosée ; les plus anciennes, une auréole d’un rouge cuivré. Le développement de l’éruption avait été si lent, qu’il n’était pas complet, quoiqu’il eût commencé depuis trois semaines. Quelques vésicules étaient flétries ; la sérosité qu’elles contenaient, s’était solidifiée en croûtes minces ou en squames; le plus grand nombre des vésicules étaient tendues par une sérosité trouble; enlin un assez grand nombre commençaient seulement à se développer. Cette évolution successive des vésicules, la lenteur de leur marche, et l'auréole cuivrée qui entourait les plus anciennes, rendaient caractéristique cette éruption qui était, en outre, accompagnée de papules humides de l’anus, de croûtes dans le cuir chevelu, et d’engorgement des ganglions cervicaux. Deux mois de traitement par la liqueur de Van Swieten du Codex, à la dose de ,00 grammes par jour, firent disparaître tous les symptômes syphilitiques.
DEUXIÈME TYPE
SYPIIILIDE VËSICULEUSE A FORME D’ECZÉMA.
Un tapissier, âgé de 22 ans, est admis à l’hôpital du Midi, salle 1, lit 21 , le 19 mars 1844. Cet homme rapporte qu’il a contracté, pour la première fois, une maladie vénérienne au commencement de janvier 1814. C’était un chancre, dont il s’aperçut quelques jours après avoir eu des rapports avec une lille publique. Il consulta M. Ricord qui déclara le chancre induré, et prescrivit trente-six pilules de proto-iodure de mercure, qui furent prises exactement. Le chancre, pansé avec le vin aromatique, fut cicatrisé en un mois. Le
malade resta cinq semaines après la guérison, sans éprouver de symptômes généraux. Alors, céphalalgie intense, malaise considérable, faiblesse, isthme du gosier douloureux. Il prend seize cuillerées de médecine Leroy en sept jours. Immédiatement après ces violentes purgations , la lièvre s'allume , et l’éruption syphilitique qui existe aujourd’hui se déclare. Elle s’est complètement développée dans l’espace de quelques jours; elle occupe le tronc et les membres; elle se compose d’une foule de petites vésicules remplies d’une sérosité qui est ci trine dans quelques-unes, et trouble dans le plus grand nombre. Les vésicules forment, sur beaucoup de points, des groupes à vésicules serrées. La peau est d’un rouge vif au niveau de ces groupes , ce qui donne à la svphilide l’apparence de X eczéma rubrum. Le malade a, d'ailleurs, des croûtes nombreuses sur le cuir chevelu, les ganglions cervicaux engorgés, et des papules humides sur les amygdales. Il se plaint, en outre, d’une douleur au niveau de la bosse pariétale droite. Cette douleur a commencé, il y a six jours, pendant la nuit; elle est pulsativeet cause l'insomnie. Elle débute à neuf heures du soir et s’apaise à quatre heures du matin; elle ne disparait pas entièrement le jour, mais elle est supportable. L’examen du point douloureux permet de constater, au niveau de la bosse pariétale droite, une tuméfaction douloureuse de la grandeur d’un franc, et qui n'appartient pas fila peau. Un certain nombre de vésicules étaient déjà affaissées au moment de l’entrée du malade à l’hôpital. Après dix jours de traitement mercuriel, on n’en trouvait pas une seule intacte : elles étaient toutes llétries ou déchirées, et remplacées par des croûtes minces, ou par des squames. L’épiderme formait une sorte de collerette à la base d’un grand nombre de ces vésicules. Quelques-unes de ces bases devenaient papuleuses, et prenaient une couleur rouge cuivré. Six semaines de traitement firent disparaître toute l’éruption ; mais on voyait sur le tronc et les membres, et notamment sur le dos, une foule de petites cicatrices miliaires , légèrement déprimées, fauves, ou d’une couleur brune de pigment. Quant à la douleur et à la tuméfaction du pariétal, elles disparurent
vers le quinzième jour du traitement, et furent remplacées par des douleurs nocturnes de la môme nature, dans le genou droit, qui n’est pas encore complètement guéri.
TROISIÈME TYPE
SYPH1L1DE VÉSICULEUSK A FORME D’HERPÈS.
Un boulanger, âgé de trente-cinq ans, est admis à l’hôpital du Midi , salle 3 , lit 12 , le 26 août 1844. 11 a contracté, il y a quatre mois, un chancre du prépuce, qui est cicatrisé depuis six semaines, mais dont la cicatrice reste indurée. Au début de ce chancre, il a consulté un pharmacien qui lui a vendu une boite de pilules mercurielles ; il a pris trente-six de ces pilules. Malgré ce traitement, il a commencé à éprouver, il y a trois semaines, des douleurs rhumatoïdes dans les épaules et les coudes; ces douleurs étaient plus vives la nuit que le jour; elles diminuaient à cinq heures du matin, après une sueur copieuse. Les douleurs avaient commencé depuis sept ou huit jours, quand une éruption a paru sur la partie postérieure du cou, sur le dos et la poitrine. Cette éruption consiste en un grand nombre de plaques rouges, arrondies ou ovales, les plusgrandes, comme une pièce d’un franc, les autres comme des pièces de vingt-cinq à cinquante centimes. A l’œil nu, ces plaques paraissent simplement inégales. Avec une loupe, on voit que ces petites inégalités sont autant de vésicules contenant une faible quantité de sérosité citrine. Le liquide que contiennent les vésicules est même déjà résorbé dans beaucoup de ces plaques, qui se recouvrent de légères squames. Quinze jours après l’entrée du malade à l’hôpital, la déchirure des vésicules, ou la résorption du liquide qu’elles contenaient, étaient générales ; mais les plaques devenaient d’un rouge cuivré sous les squames; des papules se développèrent même sur un certain nombre de ces plaques, malgré un traitement mercuriel par le proto-iodure de mercure, qui finit cependant par arrêter la marche de cette éruption; car après deux mois de traitement, la syphilide avait disparu, ainsi que les douleurs articulaires qui l’accompagnaient. L’in-
duration du chancre se ramollit aussi sous l'influence du mercure.