‹ Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilisChapitre 51 sur 63 · GG · texte numérisé non relu

GG

superficiellement la peau, et ne laisse que de légères cicatrices; la plus redoutable, au contraire, lorsqu’elle s’avance en rongeant le derme dans toute son épaisseur.

La syphilide tuberculeuse ulcéreuse détruit donc, plus ou moins profondément la peau. L’ulcération est tantôt superficielle, tantôt profonde. Elle est parfois si légère, qu’on peut dire des tubercules, qu’ilssont plutôt érodés qu’ulcérés. La sécrétion produite à leursurface forme des croûtes minces, presque squameuses; et les cicatrices que laissent, après la guérison, ces ulcérations peuvent s’effacer dans l’espace de quelques mois. Mais l’ulcération ne se limite pas toujours ainsi à la superficie des tubercules ; elle les détruit entièrement dans un grand nombre de cas. La suppuration peut commencer par le centre de chaque tubercule qui se vide, se creuse en alvéole, et se trouve quelquefois réduit à une coque mince dont les parois peuvent se rapprocher et se cicatriser. Après avoir été séparément atteints par la suppuration, les tubercules finissent ordinairement par disparaître d’une manière complète; un groupe se trouve remplacé par une ulcération unique, couverte d’une croûte épaisse.

Le plus haut degré d’ulcération des tubercules syphilitiques, est celui dans lequel le derme est détruit dans toute son épaisseur. Ces ulcérations profondes s’observent aussi souvent que les plus légères. Elles peuvent débuter, comme ces dernières, par la

surface des tubercules qu’elles détruisent progressivement jusqu’à la base; mais ordinairement elles ont pour point de départ, soit les cônes celluleux de la face interne de la peau où se forment des engorgements tuberculeux, soit même le tissu cellulaire sous-cutané dans lequel se forment de petites tumeurs sur le trajet des vaisseaux lymphatiques; ces tumeurs finissent, ainsi que les engorgements des cônes celluleux, par suppurer et par se faire jour, de dedans en dehors, à travers le derme, sous forme de bourbillons furonculeux, à la sortie desquels on aperçoit des ulcérations profondes, à bords violets et taillés à pic, à fond blafard et sanieux.

Ces tubercules profonds s’avancent, d’une manière lente, à la superficie des téguments, où ils forment de petites tumeurs dont on ne soupçonne pas toujours la rupture imminente. Aussi, là où, la veille, on avait observé une saillie violacée, un tubercule cuivré, on trouve, quelquefois, le lendemain, un ulcère profond; une aile du nez peut être subitement détruite, et le voile du palais transpercé, par ces sortes de tubercules qui constituent une syphilide à laquelle on a donné, à juste titre, le nom de perforante.

Toutes les syphilides tuberculeuses ulcérées sont couvertes de croûtes, à l’exception peut-être de quelques ulcères syphilitiques, à bords décollés, amincis, qui ont succédé à des tubercules sous-cutanés. Ces croûtes sont d’un jaune verdâtre, d'un jaune terne,

elles sont quelquefois brunâtres, quand l’ulcération a fourni du sang qui s’est mélangé au produit de la suppuration. L’épaisseur et l’étendue de ces croûtes sont très- variables. On en voit qui sont amoncelées, convexes; d’autres, reposant sur des ulcérations profondes, ont leurs bords comme enchâssés dans la peau détruite à pic, et dépassent à peine le niveau de la peau saine. J’ai meme observé, autour des ailes du nez et sur la lèvre supérieure, des croules d’un centimètre de largeur, qui étaient régulièrement concaves et unies; leurs bords étaient enchâssés dans un bourrelet cutané d’un rouge foncé, cuivré; elles ressemblaient à des cupules d'une très- légère concavité.

Les croûtes ont une étendue proportionnée à celle des ulcérations tuberculeuses. Si des groupes de tubercules ulcérés , meme de médiocre dimension, viennent à se confondre, leurs croûtes réunies forment de larges plaques qui constituent une des variétés de la syphilide crustacée du professeur Alibert, ou, si l’on veut, une variété de la syphilide tuberculeuse, qu’on désignera sous le nom de syphilide tuberculo-crustacée.

Les croûtes qui couvrent les ulcérations tuberculeuses s’accroissent, comme celles qui recouvrent les pustules syphilitiques, par leur face interne et par leurs bords ; elles se renouvellent ordinairement plusieurs fois, pendant la durée de l’ulcération ; les frottements et les topiques aident la chute de ces

croûtes qui , à mesure que les ulcérations se cicatrisent , finissent par être remplacées par des squames.

Marche , durée. La marche de la syphilide tuberculeuse ulcérée est toujours chronique; toutefois, cette syphilide s'accompagne bien plus souvent que la syphilide tuberculeuse sèche, de tension, de douleurs et de gonflement. C’est surtout à la face, dont la peau s’injecte et se gonfle facilement, et aux jambes, à raison de leur situation déclive, qu’on observe particulièrement ces symptômes. Les douleurs sont quelquefois assez vives dans les ulcères syphilitiques pour causer l’insomnie.

La durée de la syphilide tuberculeuse ulcérée est toujours très-longue, à moins qu'un traitement efficace ne vienne arrêter la marche de cette affection.

Terminaison. La syphilide tuberculeuse ulcéreuse finit toujours par se cicatriser. Les ulcérations, môme celles qui ont le plus de disposition à ronger la peau et à s’étendre, montrent une tendance spontanée à la guérison ; car à mesure qu'elles envahissent de nouvelles parties, on voit les tissus attaqués les premiers, se cicatriser. Lorsque les ulcères dont nous parlons tendent à se cicatriser, leur fond s’élève et bourgeonne, leur suppuration devient plus claire et moins abondante, les croûtes moins épaisses, presque squameuses, et la cicatrice se forme.

Les cicatrices laissées par ces ulcères, présentent

une foule de degrés. Les unes sont légères comme celles des vésicatoires qu’on a entretenus quelques mois ; les autres sont profondes comme celles des brûlures qui ont détruit la peau dans toute son épaisseur. Les unes sont lisses, les autres sont inégales, sillonnées de brides modulaires. Quelques unes sont de niveau avec la peau saine; la plupart sont déprimées.

Ces cicatrices, d’abord d’une couleur rouge sombre caractéristique, ou brunes, chargées de pigment, blanchissent au bout de quelques mois, et deviennent d’un blanc d’autant plus mat, qu’elles sont plus profondes.

Lorsque les cicatrices sont récentes, on les reconnaît ordinairement à leur couleur cuivrée. Lorsqu’elles sont anciennes, elles peuvent encore présenter des caractères qui laissent peu de doutes sur leur origine, aux médecins expérimentés. On distingue, par exemple, assez souvent, sur une cicatrice large et superficielle, une foule de cicatrices lenticulaires qui tranchent sur la grande cicatrice, par leur blancheur plus mate et par leur dépression. Ces cicatrices lenticulaires représentent les tubercules dont le groupe ulcéré se composait primitivement; elles constituent un caractère excellent, qui ne peut appartenir qu’aux cicatrices de la syphilide tuberculeuse ulcérée.

L’étendue et la forme des cicatrices peuvent aussi révéler leur nature. Une syphilide tuberculeuse ul-

cérée, par ses attaques réitérées, a imprimé ses stigmates ineffaçables, sur la plupart des régions du corps ; ou bien un seul groupe de tubercules serpigineux a couvert toute la face, ou toute une épaule, d'une cicatrice indélébile ; si dans les deux cas que je suppose, les cicatrices sont arrondies, ou si du moins l’on reconnaît sur leurs bords, des segments de cercles indiquant le mode primitif d évolution, affecté par l'éruption, alors il est difficile de ne pas attribuer à la syphilide tuberculeuse de pareilles cicatrices, parce qu’il n’y a pas d’autre affection cutanée qui puisse se grouper de la sorte, et laisser de semblables stigmates. Mais les caractères que je viens d’indiquer ne se retrouvent pas dans toutes les cicatrices do tubercules syphilitiques ulcérés. Un grand nombre d’entre elles, n'ont rien de caractéristique; et si l’on n’avait les renseignements fournis par les malades, on pourrait supposer que ces cicatrices dépendent de toute autre cause que de la syphilis.

Le développement de la syphilide tuberculeuse, soit sèche) soit ulcérée, de même que celui des syphilides plus précoces, a fréquemment été précédé de divers symptômes plus ou moins caractéristiques, tels que faiblesse, amaigrissement, pâleur, céphalalgie nocturne, douleurs osléocopes. Ces symptômes avaient, dans quelques cas, existé pendant plusieurs mois, avant l’apparition de la syphilide tuberculeuse, et constituaient alors les symptômes de ce qu on a appelé la syphilis larvée. Ces mêmes

symptômes accompagnaient assez souvent la syphilide tuberculeuse; dans quelques cas, la maigreur était arrivée au degré de marasme; la peau était sèche, terne, terreuse, ou de couleur paille; le malade était en proie à la fièvre hectique, et il existait des exostoses, ainsi que des indurations des testicules.

Nous avons rencontré aussi, avec les syphilides tuberculeuses, diverses affections cutanées non syphilitiques qui existaient antérieurement à la syphilis, ou bien qui s’étaient développées après elle. Mais, nous n’avons jamais observé aucune autre éruption syphilitique mélangée à la syphilide tuberculeuse, circonstance remarquable par laquelle celte syphilide tardive se distingue des syphilides précoces, qui, dans la plupart des cas, sont polymorphes, c’est-àdire formées d’un mélange de diverses formes d'éruptions syphilitiques, quoique l une d’elles domine cependant les autres et donne son nom à l’affection.

Pronostic. Le pronostic de la syphilide tuberculeuse, soit sèche, soit ulcéreuse, est toujours grave, car cette syphilide indique toujours une disposition syphilitique invétérée qui peut persister longtemps, et entraîner un état cachectique. La forme ulcérée est plus grave que la forme sèche, parce que, indépendamment des cicatrices hideuses qu’elle laisse souvent, elle détermine plus facilement, par sa persistance, l’état cachectique, et qu’elle est presque toujours jointe à des altérations qui ont une grande

tendance à la suppuration, comme l’affection cutanée qu’elles accompagnent.

Diagnostic. La syphilide tuberculeuse, qui est ordinairement facile à reconnaître, peut cependant être confondue avec diverses affections appartenant, soit à la syphilis, soit à des maladies étrangères à celte cause spéciale. La syphilide tuberculeuse ulcérée peut être confondue, par exemple, avec le chancre phagédénique serpigineux. .l'en ai observé deux cas remarquables.

Dans le premier cas, le chancre ayant débuté par le prépuce, s’avança en rampant, sur la face dorsale du pénis, franchit le pubis, rongea sur l’abdomen, au-dessus de l'ombilic, une surface ayant dix centimètres dans sa plus grande largeur, s'étendit, en bande étroite, sur le flanc droit au-dessus de la crête iliaque, et détruisit encore dans ce point la peau, sur une surface irrégulièrement arrondie, de six à huit centimètres de diamètre. A mesure que l’ulcère s’avançait, il se cicatrisait en arrière, de sorte qu’il formait un croissant ulcéré, à fond grisâtre, dépourvu de croûtes, donnant une suppuration fétide, limité en avant par le derme décollé, aminci, et en arrière par la cicatrice dont les progrès étaient proportionnels à ceux de l’ulcération. Cette ulcération existait depuis trois ans. Le malade qui en était atteint, était arrivé à Paris, à l’hû Cocliin , après avoir été traité à Montpellier, à Nîmes, et à Lyon. Son ulcération paraissait avoir

été considérée, depuis qu’elle existait sur le ventre et les flancs, comme une syphilide tuberculeuse ulcérée, et avait été traitée comme telle, et toujours sans succès, par diverses méthodes.

Dans le second cas , un chancre bénin du prépuce s’étant cicatrisé promptement, fut suivi d’un bubon virulent qui, après s’être ouvert, prit la marche phagédénique. L’ulcération envahit l’aine dans toute sa largeur, s’étendit lentement au-dessus et au-dessous du pli inguinal, en se cicatrisant toutefois dans les points primitivement atteints, à mesure qu’elle gagnait des parties plus éloignées. Elle rongea, en quelques années, une surface de peau irrégulièrement arrondie, ayant quinze centimètres dans son plus long diamètre. Le malade, après avoir été traité, durant cinq ans, dans différents hôpitaux du nord de la France, se rendit à Paris, où je l’ai vu successivement à la Pitié, à Saint-Louis et aux Vénériens. L’ulcère, cicatrisé dans la plus grande partie de son étendue, ne continuait sa marche serpigineuse que par son bord supérieur, qui atteignait la partie moyenne de la crête iliaque. Une suppuration fétide était fournie par le fond grisâtre de l’ulcération, qui ne se recouvrait d’aucune croûte, et qui était limitée par la cicatrice d’une part, et, de l’autre, par le derme décollé, aminci, rongé par sa face interne, et formant un bord festonné, reployé en dedans. Cet ulcère avait été considéré, dans différents hôpitaux, comme une syphilide tuberculeuse

serpigineuse. C’est après avoir fait sans succès plusieurs traitements mercuriels que le malade entra enfin à l’hôpital du Midi, où M. Ricord, s’étant assuré par l'inoculation, que l’ulcère était un chancre, fut assez heureux pour le cicatriser par une compression méthodique faite au moyen de lames de plomb.

Il est très- important de ne pas confondre le chancre serpigineux avec la syphilide tuberculeuse ulcérée serpigineuse ; car, en prenant ce chancre pour une syphilide, il arrive que l'on continue avec persistance l'usage interne des préparations mercurielles pour combattre un symptôme qui ne cède, le plus souvent, qu'à des topiques. En second lieu, cette erreur de diagnostic expose les personnes qui donnent des soins aux malades à contracter le chancre, en les laissant toucher, sans prendre aucune précaution, l’ulcère contagieux, ou les objets qui ont servi à le panser.

Le chancre serpigineux se reconnaît aux caractères suivants : Il a en général pourpoint de départ un chancre des organes génitaux, ou un bubon suppuré de l’aine. 11 est unique , c’est-à-dire que , quelle que soit sa forme et son étendue, il y a continuité de cicatrice et d’ulcération, depuis le point par lequel l’ulcère a commencé jusqu’à celui qu’il a pour dernier siège. L’ulcère, en passant d’une région à l’autre, a pu se rétrécir, s’allonger en bande étroite, mais on ne trouve jamais une portion de

peau intacte entre deux parties de l’ulcère, ou de la cicatrice. La suppuration du chancre serpigineux est claire et assez abondante, de sorte qu’il se forme difficilement des croûtes sur les ulcérations. 11 n’existe jamais de symptômes syphilitiques constitutionnels concomitants. Enfin l’ulcère, essentiellement contagieux, peut être transmis artificiellement par l'inoculation, moyen dont on peut se passer le plus souvent, mais qui deviendrait nécessaire pour bien établir le diagnostic, dans le cas où le chancre aurait débuté par une ulcération située loin des organes génitaux.

Les symptômes syphilitiques consécutifs , avec lesquels on pourrait confondre les variétés de la syphilide tuberculeuse, sont quelques groupes crustacés appartenant à la syphilide pustuleuse, et certaines syphilides papuleuses sèches, à grosses papules. Ces erreurs de diagnostic, qui seraient sans importance pour le traitement, seront évitées par l’examen attentif des caractères de ces éruptions, ainsi que par les renseignements des malades, sur la forme de l’éruption à son début, et sur 1 époque de la contagion, qui est toujours plus voisine de la syphilide papuleuse que de la syphilide tuberculeuse, éruption ordinairement tardive.

La syphilide tuberculeuse peut être confondue avec Y acné indurata, avec les lupus, avec certains cancers et avec les ulcères farcineux.

L’acné se distingue des tubercules syphilitiques

secs par sa couleur rouge, violacée, plutôt que cuivrée, par l’altération des follicules , qui en est le point de départ, et par ses petites cicatrices.

Les lupus secs ont des tubercules d’un petit volume; l’aspect, terne de ces tubercules, leur couleur souvent fauve ou rouge amarante sans vivacité, les distinguent des tubercules syphilitiques, qui sont, en général, volumineux, luisants et d’un rouge cuivré, le plus souvent caractéristique. Si le lupus est ulcéré, l’ulcération reposeordinairementsurdes tissus engorgés, saillants, comme œdémateux et violacés, tandis que les ulcères syphilitiques tuberculeux sont ordinairement profonds, taillés à pic, bien limités, et entourés d’une auréole cuivrée. Enfin l'on peut dire que le lupus débute presque toujours avant l'àge de la puberté et des relations sexuelles ; que sa marche est, dans la plupart des cas, tellement chronique, qu’après plusieurs années d’existence, il est encore renfermé dans des limites très - étroites , tandis que les tubercules syphilitiques, malgré leur chronicité, envahissent fréquemment de larges surfaces, dans un espace de temps comparativement beaucoup plus court, et s’accompagnent d'ailleurs de symptômes syphilitiques divers qui aident beaucoup à asseoir le diagnostic.

J'ai observé à l’hôpital Saint-Louis quelques malades dont le tronc et les membres étaient couverts, dans une grande étendue, de croûtes et de cicatrices. Cette affection, qui ne pouvait être rapportée qu’à

une variété du lupus rongeant superficiellement la peau, et affectant une marche serpigineuse, donnait à première vue, l’idée d’une syphilide tuberculeuse; mais en examinant attentivement les malades, on ne tardait pas à changer d’opinion, parce que les ulcérations légères, en se cicatrisant et se débarrassant de leurs croûtes, laissaient non des cicatrices pigmenteuses cuivrées, parsemées de cicatrices plus petites et plus déprimées, mais des cicatrices unies et d’une couleur violette peu foncée qui ne se rencontre jamais dans les syphilides.

Les ulcérations cancéreuses , surtout celles de la face, sont assez rarement prises pour des tubercules syphilitiques ulcérés. Ï1 arrive bien plus souvent que ce sont des tubercules syphilitiques qui sont pris pour des cancers. Les tubercules syphilitiques ulcérés, outre leurs caractères spéciaux , n’ont jamais la dureté du cancer ; ils ne sont pas le siège de douleurs lancinantes; ils n’engorgent pas les ganglions voisins. Mais ces caractères ne se rencontrent pas constamment dans les cancers ; c’est ce qui explique comment on peut, dans quelques cas, confondre ces deux maladies, ou conserver sur leur nature une incertitude dont on ne sort que par l’essai d’un traitement mercuriel.

Quant aux ulcères farcineux, l’insuccès habituel de tous les traitements, la terminaison funeste qu il est facile de prévoir en voyant la profonde altération de la constitution dont s’accompagnent ces ulcères,

le conlact avec des chevaux morveux , sont autant de circonstances qui permettent ordinairement d'établir le diagnostic. Mais il est certain qu'avant les recherches de M. Rayer, l’un des hommes dont s’honore le plus aujourd'hui la médecine française, qu'il a enrichie de travaux aussi neufs qu'importants, il est certain, dis-je, qu’avant les recherches de cet illustre médecin, les ulcères chroniques de la morve ou du farcin ont dû souvent être confondus avec ceux de la syphilis. Je suis même convaincu que les plus hideuses figures de la collection de Dupont et de l'allas de Devergie ne sont autre chose que des cas de morve chronique.

Récidives. La syphilide tuberculeuse , comme toutes les autres syphilides, est sujette à récidiver. Les tubercules ulcérés ont plus de disposition à reparaître que les tubercules secs. Les récidives se manifestent ordinairement sur des parties de la peau épargnées par les premières atteintes ; cependant j’ai observé plusieurs fois de nouveaux tubercules se développant sur des cicatrices qui avaient remplacé, depuis plusieurs mois, des ulcérations tuberculeuses.

PRINCIPAUX TYPES DK SYPHILIDE TUBERCULEUSE.

PREMIER TYPE

SYPHILIDE TI3BEHCUI.EVSE SÈCHE.

Un homme de trente-quatre ans est admis, le 2G décembre 18-42, à l'hôpital du Midi, salle 3, lit 2-4. Il a été fort

et robuste; mais il est, depuis six ans, sous l’influence d’une infection syphilitique qui a considérablement diminué ses forces, depuis deux ans surtout. Il est mécanicien ; il dit qu'il manque de courage, et qu’il a perdu une partie de l’aptitude intellectuelle qui est nécessaire à son travail.

De dix-huit à vingt-huit ans, le malade a été atteint quatre ou cinq fois de blennorrhagie. Les premières blennorrhagies ont été de courte durée ; elles ont été traitées sans mercure. La dernière a duré au moins un an ; elle a enfin été arrêtée avec des injections d’eau blanche. Elle était accompagnée, à son début, de chancres multiples qui entouraient la couronne du gland. Le malade ignore si ces chancres étaient indurés. Il n’y a pas de cicatrice apparente dans les points qu’ils occupaient. Le malade n’a fait, soit pendant leur durée, soit depuis, aucun traitement mercuriel. 11 dit que huit ou dix mois après la guérison des chancres, qui n’ont pas duré plus de deux mois, il a eu le corps couvert de taches rouges, puis de petites écailles ; que ses cheveux ont tombé à cette époque; qu’il avait des douleurs dans les épaules, dans les coudes et dans les genoux; que ces symptômes se sont dissipés lentement; qu’il a commencé, dès lors, à maigrir et à perdre ses forces ; et que l’éruption dont il est atteint aujourd’hui existe depuis trois ans au moins.

Cette éruption est unesyphilide tuberculeuse sèche, occupant la face postérieure du cou, le tronc et les membres supérieurs.

On remarque, au-dessous de la fosse occipitale, un cercle tuberculeux de quatre centimètres de diamètre, dont le centre est sain. Les tubercules qui forment ce cercle sont peu saillants, peu distincts les uns des autres, d’un rouge cuivré caractéristique, couverts de squames et de petites croûtes minces. Au-dessous de ce cercle, et séparés de lui par un intervalle sain, existent plusieurs segments de cercle formés par des tubercules plus distincts, plus saillants, d’un rouge sombre.

On voit sur le dos et les lombes six cercles tuberculeux plus ou moins réguliers. Le plus large, qui a huit centimètres

de diamètre, occupe la peau qui recouvre l’omoplate droite. L’aire du cercle est dépourvue de tubercules; mais aux petites cicatrices blanches dont la peau y est marquée, à la teinte légèrement pigmenteuse qu’elle conserve, il est facile de voir que le centre a été d'abord le siège de tubercules qui, par une marche centrifuge, ont fini par former un cercle. Les tubercules de ce cercle sont gros comme des pois de moyenne grosseur, un peu aplatis par la pression des vêtements, distincts les uns des autres, irrités, douloureux, d’un rouge sombre caractéristique, sans squames. Les Cinq autres cercles tuberculeux, dont le plus inférieur est situé au bas des lombes, ont un diamètre moins grand que celui de 1 omoplate droite. Les tubercules qui les forment ont le même volume et les rnêmesnaractères.

La lace antérieure du tronc présente un seul cercle tuberculeux au-dessous du sein gauche.

Les bras et les avant-bras sont également le siège de plusieurs groupes de tubercules rangés en cercles ou plutôt m ellipses. Ces tubercules sont plus gros que ceux du tronc ; ils sont secs, à peine squameux, et cependant douloureux.

Le malade dit que ces tubercules existent depuis trois ans. Il est probable qu'ils n’ont pas tous cette ancienneté ; car les cicatrices qui se remarquent sur l’aire de tous les cercles montrent que les premiers tubercules ont successivement été

remplacés par de nouveaux, dont chaque poussée agrandit les cercles.

Le malade nous apprend que son éruption tuberculeuse est sujette à de fréquentes exacerbations dans sa marche chronique. Les excès de travail, les veilles, les excès de vin, animent les tubercules; ils deviennent alors tendus et douloureux. Les variations brusques de l'atmosphère produisent le meme etlet sur eux. Mais les saisons ont une influence plus marquée encore et plus persistante. Pendant l’été, les tubercules se flétrissent ; ils ont presque la couleur de la peau; ils sont squameux et occasionnent seulement un peu île démangeaison. Dès que les froids de l’automne se font sentir, les tubercules deviennent tendus, douloureux ; leur couleur est vi-

neuse; quelquefois ils se couvrent de croûtes légères, et cet état d’irritation persiste tout l’hiver.

Le malade n’éprouve aucune douleur ostéocope; mais il est pâle, maigre, a perdu son embonpoint et ses forces, depuis qu’il est atteint de syphilide tuberculeuse.

Le malade est mis à l’usage simultané du proto-iodure de mercure et de l’iodure de potassium, qui le guérissent en deux mois.

DEUXIÈME TYPE

SYPHILIDE TUBERCULEUSE ULCÉRÉE.

Le 19 septembre 1815, on admet à l’hôpital du Midi, salle 4, lit 16, un homme de quarante ans, atteint de syphilide tuberculeuse ulcérée. Cet homme donne sur ses antécédents les renseignements suivants : 11 n’a jamais eu d’autre maladie que la syphilis. Il a eu pour symptômes contagieux : 1° En 1831, une blennorrhagie qui a duré six semaines ; 2° en janvier 1834, des ulcérations du prépuce, qui étaient probablement des chancres, et qui ont laissé des cicatrices blanches, peu profondes. Au printemps de cette dernière année, c’està-dire quelques mois après les chancres, il survint une ophthalmie double, et une éruption pustuleuse qui couvrit toute la surface du corps. Les pupilles immobiles, trèsétroites et déformées, prouvent qu’il a existé une irilis double; et l’éruption pustuleuse, qui fut jugée syphilitique, comme l’ophlhalmie, a laissé une multitude de cicatrices blanches, rondes, indélébiles, de un à deux centimètres de diamètre. Ces symptômes de syphilis générale furent traités, pendant plusieurs mois, par des préparations mercurielles. L’éruption pustuleuse ne disparut complètement qu’après un an. Le malade passa l’année 1833 sans symptômes syphilitiques. Au commencement de l’été de 1836, des douleurs survinrent dans le tibia gauche et dans l’épaule gauche. Le tibia se gouda dans plusieurs points; il en souffrait surtout la nuit; mais s’il se couchait le jour, les douleurs ne tardaient pas à

se développer, une heure environ après qu’il s’était mis au lit. On remarque encore, sur ce tibia, trois exostoses de trois centimètres de diamètre, sur quelques millimètres de saillie. Elles sont habituellement indolentes; des douleurs ne s’y font ressentir qu’après des fatigues excessives. La douleur de l’épaule se faisait aussi sentir particulièrement la nuit; mais le bras était si lourd et si engourdi pendant le jour, qu’il fallait le porter eu écharpe. Ces douleurs dans le tibia et dans l’épaule durèrent près d’une année. Elles cessèrent à l’apparition de l’éruption tuberculeuse ulcérée que nous observons aujourd’hui. Cette éruption, qui existe depuis six ans, a envahi successivement, dans sa marche lente et séfpigineuse, l’espace compris entre la fosse occipitale et la quatrième vertèbre -«dorsale d'une part, et, transversalement, l’intervalle qui sépare, en arrière, l’un et l’autre acromion, en débordant même à gauche sur la région sous-claviculaire et sur le bras, jusqu’à l’.insertion inférieure du deltoïde. Cette vaste surface est couverte par une cicatrice non interrompue, ridée en tous sens par les modules, blanche au centre, d’un rouge cuivré sur ses bords, qui se terminent partout par des segments de cercle couverts de croûtes sous lesquelles existent des ulcérations. Ces croûtes sont grises ou verdâtres; elles ont un à deux centimètres de hauteur; elles recouvrent îles ulcérations, les unes en voie de progrès, et rongeant la peau de dedans en dehors, les autres en voie de réparation ef couvertes de bourgeons. Toute la circonférence de cette vaste cicatrice n’est pas ulcérée et couverte de croûtes; son bord inférieur est complètement cicatrisé et squameux. L’ulcération occupe, dans ce moment, le bord de la cicatrice qui s’avance sur l’occipital , et en avant, sur le deltoïde.

Le malade rapporte que cette éruption a commencé, il y a six ans, par une sorte de furoncle qui se forma sur l’épaule droite, et laissa échapper un bourbillon, après la chute duquel il resta une ulcération profonde qui s'agrandit lentement, dont le centre se cicatrisa quand elle eut pris cinq à six centimètres d’étendue, et qui a toujours persisté depuis, en enva-

hissant progressivement les parties voisines. Cette éruption, d’une remarquable chronicité, n’a jamais produit de vives douleurs.

Il existe, outre tous les symptômes dont j’ai parlé, une perforation de la voûte palatine, sur la ligne médiane, un peu au-devant de l’articulation palato-maxillaire. Cette perforation, dont les bords sont cicatrisés, existe depuis trois ans environ; elle se produisit brusquement, dit le malade, au niveau d’un point qui était tuméfié et douloureux depuis quelques mois.

#Cet homme n’a pas perdu ses forces; il a toujours conservé un excellent appétit. Il n'a pas remarqué qu’une saison eût, plus qu’une autre, de l’influence sur sa maladie. Ses cheveux ne sont jamais tombés; ses ongles sont sains. Il a cependant un teint terreux, jaune-paille, qui révèle, à première vue, l’existence de quelque maladie chronique.

J’ai dit qu’il lit un traitement mercuriel de plusieurs mois, lorsqu’il fut atteint de syphilide pustuleuse.il n’a jamais pris, au contraire, aucun remède pour combattre les symptômes syphilitiques qui ont reparu depuis six ans.

Dès son entrée à l’hôpital, il est mis à l’usage simultané des préparations mercurielles et iodées. Il prend cinq centigrammes, par jour, de protiodure de mercure eu pilule, et trois grammes d’iodure de potassium en solution. Six semaines de ce traitement ont suffi pour cicatriser les ulcérations serpigineuses qui persistaient depuis six ans, et redonner au teint une certaine vivacité qui est l’indice de la santé.

§ II. Du SYMPTÔME PRIMITIF QUI A PRÉCÉDÉ LA SYPHILIDE

Page 1