‹ Traité des bandages, des pansemens et de leurs appareils (volume 2)Chapitre 46 sur 111 · DES CAUSTIQUES MOUS (PATES ET POMMADES · texte numérisé non relu

DES CAUSTIQUES MOUS (PATES ET POMMADES

Les caustiques administrés sous cette forme, surtout contre les productions accidentelles, telles que certains fongus, certains polypes, quelques variétés du cancer, etc., peuvent par leur présence déterminer de graves accidens à cause de la nature des substances qui entrent dans leur composition. Du reste, l'examen des propriétés et du mode d’administration des principales pâtes qu pommades caustiques , nous permettra d'exposer les précautions dont il faut s’entourer dans l'emploi de quelques-unes d’entr’elles.

1° Päte arsenicale ( Pate de frère Côme, de Rousselot, etc.).

Il existe plusieurs préparations de cette pâte caustique que l’on emploie presque exclusivement contre les ulcères chancreux de la face, et l’esthiomène.

Les chirurgiens n’en donnent pas tous la même formule: généralement on emploie celle qui a été modifiée par feu le professeur Dubois , et adoptée par le Codex ; elle est ainsi composée : sulfure rouge de mercure Z1v, sang dragon % ij, acide arsénieux 5 jj. Ces substances sont réduites en une poudre très-fine dans laquelle l'oxide d'arsenic n'entre que pour un vingt-cinquième, Dans Ja formule dite de Rousselot , elle y était pour un seizième. Boyer a donné une préparation différente: sulfure rouge de mercure 5j, cendre de semelles de souliers gr. viij, oxide blanc d’arsenic gr.vj; à réduire en poudre très-fine. Dans tous les cas c’est toujours un composé pulverulent.

Mode d'administration. La poudre de Rousselot s’applique sur l’ulcération cancéreuse bien nettoyée de la sanie qui la baigne et que l'on aurait eu la précaution de tondre avec le bistouri ou les ciseaux courbes, si elle présentait des

x40 MÉDICAMENS TOPIQUES.

végétations fungiformes. Quelques personnes l’emploient sur la plaie qui résulte de lablation de la tumeur chancreuse, lorsqu'elles craignent que le mal n'ait laissé des racines. Pour former une pâte, on place sur le revers d’une assiette de faïence ou de porcelaine, une suffisante quantité de la poudre eaustique, et on la délaie avec un peu de salive ou d’eau au moyen d’une spatule, de manière à lui donner la consistance d’une bouillie épaisse. Cela fait, on l’étend sur la surface à cautériser dont elle doit dépasser les bords d’une demi-ligne environ. Cette couche est plus où moins mince, suivant la profondeur de l’escarre que l’on veut obtenir. En général elle est d’un millimètre environ ; mais on ne doit jamais en couvrir à la fois une large surface, de peur de causer des accidens d’empoisonnement. Si la surface à cautériser est trop large pour une fois, il faut la partager en deux ou plusieurs portions que l'on cautérisera successivement en plusieurs jours. La pâte une fois appliquée et bien également étendue avec la spatule, on la recouvre d’un corps spongieux, tel que du coton cardé bien fin, ou de la toile d’araignée. On mouille doucement et goutte à goutte la substance employée, de manière que par son union avec la pâte caustique et par la dessiccation, il se forme une sorte de maconnerie ou de mastic solide et résistant, qui tombe en même temps que l’escarre. On recouvre le tout de charpie, d'une compresse, eton maintient l'appareil avec un bandage approprié à la partie sur laquelle il est appliqué. Effets et soins consécutifs. Après l'application de ce caustique , le malade éprouve une douleur fort vive, accompagnée de rougeur et de tuméfaction dans les parties souffrantes, laquelle se dissipe en un ou deux jours au plus tard. Bien que l'escarre soit formée assez promptement , le caustique pourrait agir encore si lon venait à humecter l'appareil. Aussi faut-il prendre de grandes pré-

cautions quand on doit appliquer la pâte arsenicale sur des parties qui sont continuellement baignées par les larmes ou par la salive. IL faut alors recouvrir l'appareil avec un taffetas gommé de manière à opposer une digue à ces fluides ou même s'abstenir tout-à-fait de ce médicament. Par la même raison, on devra bien se garder de faire des lotions autour de la partie malade , pour calmer le gonflement inflammatoire dont nous avons parlé ; loin de calmer le mal on l’augmenterait. L’escarre produite par la pâte de Rousselot, est livide, dure, épaisse , et met un temps assez considérable à se détacher complètement. La chute a rarement lieu avant le dix-huitième ou vingtième jour; on l'a vue se faire attendre un mois ou six semaines ; dans tous les cas, la cicatrice se fait de la circonférence au centre, à mesure que la portion gangrenée s'en isole ; de sorte que, lorsque le départ est long à se faire, l’ulcère peut être cicatrisé au moment où il a lieu. Si une première application n'a pas suffi pour guérir le mal, une seconde devient nécessaire ; il est rare qu'on ait recours à une troisième, Non-seulement l'oxide blanc d’arsenie ainsi employé détermine des accidens phlegmasiques locaux , souvent fort intenses ; mais 1l peut encore être absorbé, agir comme toxique et faire périr le malade. S. Cooper en rapporte deux exemples : l’un est emprunté à M. Roux, qui l'a consigné dans sa médecine opératoire ; l'autre appartient à un chirurgien anglais, M. Cross. Dès Le lendemain de l'application de la pâte arsenicale, dit M. Roux, la malade se plaignit de coliques et éprouva de violens vomissemens. Deux jours après, elle périt au milieu des convulsions et des plus vives angoisses. Le cadavre se putréfia très promptement. La surface interne de l'estomac et une grande partie du canal intestinal étaient phlogosées et parsemées çà et là de taches noirâtres. L'observation de M. Cross est tout-à-fait

142 MÉVDICAMENS TOPIQUES.

semblable (S. Cooper, Dict. de chir., t. I, p. 195). Enfin il en exisle encore quelques autres exemples. Lorsque de pareils accidens se manifestent, la première chose à faire c’est d'enlever l'appareil et de détacher l’escarre qui pourrait contenir de l’oxide d’arsenic dans son épaisseur; puis on fera prendre abondamment au malade des boissons douces et mucilagineuses d’eau de lin ou de guimauve; on pourra, avec succès, donner de l’eau de chaux. Enfin les lésions phlegmasiques rencontrées dans l'intestin, autorisent à employer avec activité les émissions sanguines, comme si l’on avait affaire à une gastro-entérite intense. J’ai dix fois, au moins, employé la pâte arsenicale, contre des ulcères cancéreux de la peau, en suivant les règles tracées plus haut, et je l'ai toujours fait sans accidens et avec succès.

Il est une autre préparation arsenicale connue en Irlandeet en Angleterre, sous le nom de caustique de Plunket, et dont S. Cooper a donné la formule dans son dictionnaire de chirurgie (t. I, p. 194). « Ce topique se compose d'un gros d'oxide blanc d’arsenic , de cinq scrupules de soufre auxquels on ajoute, en les pilant et en les mélant ensemble, le ranunculus acris et le flammula vulgaris , la grande et la petite renoncule, dans la proportion d’une once de chacune de ces plantes. On fait une pâte du tout, et après en avoir formé des espèces de boulettes, on les met sécher au soleil. Quand on veut en faire usage, on bat ces boulettes avec un jaune d'œuf, et on étend le caustique sur un morceau de vessie de cochon. Le ranunculus acris, qui entre dans cette composition, n’est ici que pour détruire l'épiderme sur lequel l'arsenic n’aurait aucune action.» Ce caustique parait avoir été employé avec quelque succès contre des tumeurs et des ulcérations cancéreuses. $S. Cooper vante son emploi dans le cas de cancers qu’il appelle anormaux et surtout contre le lupus (Esthiomène de M. Albert). Le même auteur donne

encore quelques autres formules de préparations arsenicales , soit dans ce même article arsenic, soit au mot noli me tangere (t. IT, p. 170). En voici une qui semble avoir réussi entre les mains du célèbre sir À. Cooper. Oxide blanc d’arsenic , fleur de soufre , de chaque un gros, onguent de blanc de baleine, deux onces.

2° Pommade avec la potasse ( caustique de Vienne ). L'action lente de la potasse caustique dans l'application des cautères et les accidens qu’elle occasionne quand elle vient à se liquéfier trop vite et à couler, ont engagé quelques praticiens à adopter un nouveau caustique connu sous le nom de poudre de Vienne, dont voici la formule : potasse caustique à la chaux, cinq parties; chaux vive calcinée et pulvérisée, six parties. On fait du tout une poudre que l’on enferme aussitôt dans un flacon à large ouverture bouché à l’'émeri et bien sec. Quand on veut établir un cauière on délaie une petite quantité de cette poudre avec quelques gouttes d'alcool ou d’eau, de manière à obtenir une pâte demi-liquide, que l’on place dans l’ouverture d’un morceau de sparadrap appliqué comme il a été dit en parlant du cautère établi avec la potasse solide. On panse de la même manière. L'action sur la peau est vive quoique peu douloureuse , et se termine presque toujours en moins d’une demi-heure; la peau désorganisée représente exactement la forme et l'étendue qu'avait le caustique au moment de son application (Journal des connaissances médicales, t. IE, p. 582).

Pâte de chlorures de zinc et d’antimoine {Pâte de Canquoin}. Le chlorure de zinc, suivant M. Canquoin, jouit de la propriété de détruire les tissus vivans, sans déterminer de trop vives douleurs, ni d'absorption vénéneuse, et enfin de pouvoir être limité dans son action en profondeur et en largeur.

Il en fait trois sortes de pâtes simples, ayant chacune un degré différent; puis la pâte antimoniale qui a pour propriété d’être ne souple, plus élastique, et de pouvoir par conséquent se mouler plus exactement sur les parties. La pâte n° x est la plus active; celle du n° 3 est la plus faible. La première est formée de farine deux parties, chlorure de zinc une partie; celle n° 2, de farine trois parties, de chlorure de zinc, une partie ; celle n° 3, de farine quatre parties, et chlorure de zinc, une partie. Pour les préparer, on mélange le chlorure de zinc avec la farine, en ajoutant le moins d'eau possible, et on laisse la pâte à l'air pour qu’elle puisse en aturer l'humidité etacquérir lélasticité convenable. L’addition du beurre d’antimoine se fait dans les proportions suivantes : chlorure d’antimoine une partie, et chlorure de zinc deux parties. C’est ce qui constitue la pâte antimoniale, Au rapport de M. Canquoin , cette pâte escarrotique agit rigoureusement sur la surface qu’elle recouvre à une profondeur proportionnée à sa force et à son épaisseur. C’est pour les surfaces creuses ou convexes qu'il faut spécialement recourir à la préparation antimoniale. On peut, en graduant l'épaisseur du caustique suivante volume des parties à détruire , le faisant mince sur les parties déprimées, épais sur les parties saillantes , détruire en une seule fois une tumeur cancéreuse (Journal des connaissanc. méd. pratiques, 2° année, janvier 1835).

Ayant déjà souvent employé la pâte Canquoin , je parlerai de ses effets d’après mes observations.

On remarquera surtout combien a varié l'activité dè ce caustique; comme en couche légèreila détruit, dans certains cas , avec facilité, la peau et les parties sous-acentes ; les cartilages du nez, des paupières et leur épaisseur entière,

tandis que dans d’autres il a agi avec beaucoup moins d’énergie,

Le nommé Legros , journalier , âgé de 71 ans, d’une vigoureuse constitution , n'ayant jamais eu de parens cancéreux, n'ayant jamais été malade , entra à l’hôpital Saint- Louis le 9 mars 1835, pour se faire traiter d’un ro/i me tangere, qui s'était formé depuis six ans sur le côté du nez. Il y avait une ulcération inégale, raboteuse, dentelée, à bords coupés à pic, remontant jusqu’à la partie inférieure des os propres de cet organe; de plus, vers la pointe du nez était un tubercule saillant de la grosseur d’un pois, et un autre moins gros vers la partie supérieure de l'ulcère. En résumé, cezoli metangere offrait 2 1 lignes d’étendue transversale et 13 de haut en bas. Les douleurs lancinantes y étaient rares et ne se faisaient sentir que trois ou quatre fois dansles 24 heures. Le 12 mars on coupa les végétations eton fit sur toute l'étendue de la solution de continuité une application avec la pâte de Canquoin. La couche de caustique était épaisse d’une fraction de ligne et dépassait un peu les Jimites du mal: Dans la journée, le malade éprouva des douleurs assez vives , mais non intolérables. Le lendemain etle surlendemain une rougeur érysipélateuse occupa tout le nez, ‘puis elle disparut. La pâte, convertie en croûte dure, ne tomba que le 28 mars avec toute l’aile du nez, sans le moindre accident. À sa chute, il était encore quelques points non cicatrisés qui ne tardèrent pas à se fermer, et le malade sortit guéri le vingt-séptième jour pis DL plication du caustique.

2° Je: fis encore appliquer la pâte de Canquoin chez un jeune homme de 19 ans, d’une constitution molle et lymphatique, qui portait à la face dorsale du pied droit‘une tumeur ovalaire de 26 lignes de long sur 23 de large / ressemblant à une collection de granulations rouges , dures, de mauvais aspect, faisant une saillie de deux lignes envi-

ron atsdessus de la peau. De plus, une tumeur exactement JT. 10

semblable se: voyait à la malléole externe du même fif8mbre. Je fis recouvrir les deux tumeurs d’une couche mince de la pâte préparée :commé dans le cas précédent, jusqu'à la chute de l’escarre qui eut lieu. 21 jours après l’application. Il ne survint aucun accident, le malade mangea: la portion entière. Quelques points nonscicatrisés retinrent le, malade à l'hôpital :pendant.une huitaine de j Fos) ne lesquels il sortit très bien guéri. |

39 Le 23 juin 1838 est entrée à l'hépital Sainte Louis'une femme de 50 ans, présentant une ulcération cancéreuseà. bords saignans et renversés, de deux pouces environ de diamètre , occupant le: front , s'étendant jusqu'à la racine du nez ; envahissant la paupière supérieuré droite et menacant le globe de l'œil d’une destruction très! prochaine. La maladie avait débuté par un petit bouton, quitétait resté fort long-temps stationnaire, et qui, déchiré à plusieursrer prises, s'était ulcéré etavait fait les progrès que nous venons d'indiquer. Après quelques jours d’un traitement émollient pour. observer la maladie, et voyant qu'elle faisait-des progrès continuels, j'appliquai sur toute l'étendue du mal:une couche excessivement mince de päte de Canquoin formée d’une. partie de-chlorure de zinc sur huit de farine afin de diminuer l’activité du topique. Commeil'eautérise profondément les parties, et que je craignais qu'il ne détruisit la paupière. ulcérée à son angle interne ‘et n'atteignit le globe de l'œil lui-même, j'avais pris la double précaution de. Faffaiblir beaucoup plus que:ne le fait M: Canquoin et ded’amincir autant que,je l'avais pu. Aussi-je lemployaisous forme: de, pellicules aussi minces que le papier:le ‘plus fin, Néanmoins, à la suite de cette application, toutela surface de l’ulcère a été frappée de mort, l’'inflammation s’ést même étendue jusqu’à l’œil droit eta déterminé uneropacité de la cornée. Le frontal a été atteint, et plus tard la-couche :su-

DÉS CAUSTIQUES, 147 perficielle de l'os a été en partie résorbée, en partie soulevée et détachée par des granulations fongueuses sous-jacentes.

Persuadé qu'un 8° de chlorure était une proportion trop forte pour des parties aussi délicates, je ne lai employé que dans.la proportion d'un 16° sur un homme qui vint en Juillet de la mêmeannée réclamer mes soins pour un ulcère ‘cancéreux de l’angie interne des paupières ; et éclairé par l'expérience précédente, j'eus cette fois le fi heur de guérir mon malade sans léser l'organe de la vue.

Depuis , la même pâte, préparée par un autre: pharmacien: des hôpitaux , m'a donné des résultats tout différens. Je m'en suis-plaint plusieurs fois, ét ce pharmacien m’a chaque fois assuré qu'il avaitexactement suivi ma prescription. Chaque:fois:il m'a fallu revenir aux ‘proportions de M. Canquoin qui m'ont très bien réussi. Il est donc probable que les résultats divers que J'ai obtenus sont dus à la différence des préparations, et que celles de M. Canquoin ne sont pas si actives que Je l'avais cru.

30 Pates et pommades d'oxyde rouge de mercure. L'oxyde rouge de mercure, mélangé avec d'autres substances et transformé en pâte ou en pommades qui prennent différens noms, est surtout employé pour combattre certaines ulcérations chroniques affectant le bord libre des paupières. On s’en sert aussi pour détruire des fongosités qui recouvrent la surface des ulcères nat à ou de mauvaise nature; mais, dans ces cas, 1l fautagir avec beaucoup de précautions , car le médicament peut être absorbé et donner lieu à des accidens généraux.

De ces compositions , la principale.et la plus connue est la pommade de Régent ainsi formulée dans les auteurs : Oxyde rouge de mercure, acétate de plomb, camphre, de chaque, cinq grains; beurre frais layé à froid avec l’eau de roses un gros. Pelletan, Dupuytren, etc., ont varié à

l'infini cette composition , en augmentant ou en diminuant les élémens qui la composent, en en retranchant ou y ajoutant des substances.

On fait usage de la pommade de Régent, dans les ophthalmies, en enduisant légèrement les paupières malades et tenues renversées en dehors , avec un peu de pommade, la grosseur d'une tête d'épingle environ. Il faut avoir bien soin de suspendre l’action de ce remède, s’il détermine une stimulation trop vive.

Il est encore d’autres compositions escarrotiques que l'on peut obtenir par le mélange d’une substance corrosive avec un corps gras ou liquide, ou une substance inerte ou douée de propriétés peu actives: ainsi on combinera /’acide sulfurique avec le soufre en poudre. On fait avecle deutochlorure de mercure des trochisques ainsi composés : Sublimé corrosif, 2 gros ; amidon 4 gros ; mucilage de gomme adragante, q.s.La pommade ammonicale ou deGondret n’est escarrotique que lorsque l’on a prolongé son action au delà du temps nécessaire pour la vésication , but ordinaire auquel on la destine habituellement ; aussi en parlerons-nous à propos des substances vésicantes molles; nous indiquerons alors et la manière de la préparer et celle de s’en servir.

Page 1