HISTORIQUE DU PANSEMENT DES PLAIES ET DES HÉMORRHAGIES
On peut dire, sans crainte de s'éloigner trop de la vérité, que les plaies furent les premières lésions dont les hommes cherchèrent à procurer la guérison. En effet, dans l'état primitif des peuples, l'art de panser les blessures constitue la chirurgie. Dans Homère , Podalyre et Machaon ; mais surtout ce dernier, sont chargés de panser les blessures des héros. Ce n’est pas une attribution spéciale et exclusive, car ils combattent: aussi à la tête de leurs soldats. Ménélas est blessé d’une flèche par Pandarus; Machaon arrive, retire l’arme, suce ou essuie la plaie (les traducteurs ne sont pas d'accord à cet égard), et y verse des sucs dont son père, Esculape, avait appris le secret de Chiron (Iliade, liv. IV). Ailleurs, c’est unschef grec, Euripyle, dont la cuisse est percée d’un trait, et qui se confie aux soins de Patrocle, parce que Machaon était lui-même blessé ; Patrocle couche Eurypile sur des peaux, résèque le trait avec son coutelas, l’arrache, lave la blessure avec de l’eau tiède, et y applique une racine amère qu'il a broyée entre ses mains (Iliad.; liv. XI, ad finem). C'est là, comme on le voit, l'enfance de l'art : telles sont les connaissances chirurgicales que les voyageurs ont rencontrées chez les peuples sauvages. Passons sur ces premières périodes, et arrivons de suite à Hippocrate. Le traité apocryphe des ulcères, dont nous avons déjà parlé(Y. Historique du pansement des ulc.), renferme plusieurs documens sur les plaies. Il faut, suivant l’auteur, les faire suppurer le moins possible, et pour cela employer les dessiccaüfs. À ce propos, il fait observer que dans les plaies fortement contuses, ou avec perte de substance, la suppuration est inévitable. Dans les blessures récentes, à moins qu’elles
n’occupent le ventre, il faut favoriser l'écoulement sanguin: c’estun bon moyen d'éviter l’inflammation. Le sang arrêté, où appliquera des éponges fines et molles, coupées par morceaux, plutôt sèches qu'humides , et par-dessus beaucoup de feuilles; du reste, il rejetteles corps gras (Lib. des ulc., t. IV, p. 107 et suiv.). Dans le livre plus authentique des plaies de tête, il ne veut pas que l'on emploie le cataplasme et les bandages, excepté pour le front ; il ne veut même pas qu'on fasse des lotions, füt-ce avec du vin (Lib. de capit vuln.,t. 1, p. 441). Ainsi, généralement, on avait plutôtrecours aux dessiccatifs qu'aux émolliens. Celse, s’occupant d’abord de l'hémorrhagie, fait remplir la plaie de charpie sèche recouverte d'une éponge imbibée d'eau froide ; si cela ne suffit pas pour arrêter le sang, on trempera la charpie dans du vinaigre. Mais il craint que si on ne laisse pas assez couler de sang, il survienne de linflammation; c’est pourquoi il rejette le cautère et les escarrotiques qui suppriment brusquement l’hémorrhagie; si cependant on est obligé d'y avoir recours, il faut choisir ceux qui agissent avec le moins de violence. Si ces moyens ne peuvent arrêter l'écoulement, il conseille la ligature. Voici ses propres paroles : « Quod si illa quoque profluvio vin- «cuntur, venæ, quæ sanguinem fundunt, ‘apprehendæ,; « circaque id, quod ictum est, duobus locis deligendæ in- «tercidendæque sunt, ut et in se ipsa cocant, el nihil- « ominus ora proclusa habeant. » Un bon moyen d'arrêter le sang dans une partie où il n’y a ni nerf, ni muscle considérable, eomme par exemple, au crâne, c'est d'appliquer une ventouse du côté opposé. Relativement à l’inflammation, Le meilleur remède est l'écoulement spontané du sang de la blessure. Si l'écoulement est trop peu considérable, on saignera du bras, surtout chez les sujets jeunes et Vigoureux. Quant à l'agglutination de la plaie, si celle-ci
occupe une partie molle, le nez, l'oreille, les lèvres, etc. il faut la coudre; mais si elle intéresse les chairs, qu'elle soit fort large, il faut-se servir de boucles (éyxtñoaç) qui rapprochent peu à peu les lèvres de la solution de continuité. Les détails de ces opérations sont donnés avec beaucoup de soin. »
On pansera toute plaie avec une éponge imbibée d'eau, de vin, ou même de vinaigre, sile malade peut le supporter. Quand on veut avoir recours à des moyens plus compliqués et plus recherchés, alors on emploie divers médicamens topiques, que Celse désigne sous les noms d’emplâtre barbare, d'emplâtre alexandrin, le sphrogis, le ruptos, etc. Les meilleurs bandages sont en toile de lin, et l’auteur fait voir qu'ils ne doivent être ni trop serrés, ni trop lâches ; les bouts de la bande seront cousus plutôt que noués. L'appareil ne sera levé que le troisième jour ; on lave avec de l’eau froide, et on applique les mêmes topiques: Lecinquième jour, l’inflammation est arrivée à son apogée: il convient alors de renouveler le pansement. Si l'irritation est vive, que la plaie ne suppure pas, on emploiera l’eau tiède, enfin lemplâtre tétrapharmaque. Celse insiste sur les différens signes qui doivent faire craindre un retard dans la cicatrisation. L’inflammation disparue, on détergera avec de la charpie enduite de miel, et par-dessus on mettra l'emplâtre ernéapharmaque ; enfin Celse conseille divers médicamens composés, qu'il regarde comme propres à la régénération des chairs, touten proscrivant l’usage du vin, des alimens âcres, etc.; les chairs fongueuses seront réprimées au moyen des escarrotiques (Celse, lib. V, cap. xxvi). Remarquons ici que les agglutinatifs dont parlent les anciens sont des substances qu’ils croyaient douées de la propriété de favoriser le recollement des parties divisées.
Les renseignemens qui nous restent de Galien sur les
DES PLAIES ET DES HÉMORRAGIES. 6e)
plaies sont épars dans son traité de Methodo medendi et dans son traité des bandages. Tout ce qu’il dit sur ce sujet n'a rien de bien neuf, et il est au-dessous de Celse, que nous venons d'analyser.
Aucun des trois auteurs précédents, Hippocrate, Celse et Galien, ne parle de l'emploi des emplâtres comme moyen unissant ; cependant ils faisaient un grand usage de ce topique. PRE on veut rapprocher des parties qui s’éloignent, dit Hippocrate, on met la bande à deux globes ( laboratoire du chir. $ 8).» Si l’on ne peut rapprocher avec des linges, on doit mettre des agrafes ou faire une suture (ibid). Il y a, suivant l’encyclopédiste latin, deux moyens de réunion : si la division est profonde et béante, si les lèvres en sont difficiles à rapprocher , la suture ne convient pas ; préférez les agrafes (lib. 5, $ 23, e. 26). Pour Galien, le bandage, la suture, les agrafes, voilà les trois moyens de réunir les plaies. De ces trois moyens, le dernier nest pas bien connu, quoique Celse nous apprenne que les agrafes ou la boucle, pour être solide et ne pas rompre les tégumens, doit embrasser la peau et quelque chose des parties sous-cutanées; qu'il n’y a rien de mieux pour la boucle que du fil doux; que les agrafes, comme les points de suture, ne doivent être ni trop près, ni trop éloignées l’une de l'autre, etc. (1. 5, e. 26, $ 23\ (x). J'ai cité textuellement, pour montrer que les anciens ne comptaient pasleurs emplâtres au nombre des moyens qu'ils employaient pour rapprocher les lèvres d’une plaie, et que Sprengel, ou son traducteur, s’est probablement trompé en rendant dein (la gastroraphie étant faite) glutinantia injicienda, de
(4) Voyez cependant à ce sujet Montfaucon, antiq. expliquée, t. 3, part. 1, 1. 2, pl. 27, 30.