DES PANSEMENS EN GÉNÉRAL
Les pansemens sont destinés tantôt à guérir, à soulager, à affaiblir des maladies ou des symptômes locaux, comme la douleur; tantôt seulement à diriger, à favoriser la guérison en combattant les obstacles qui l’entravent ; tantôt, enfin, à nettoyer des abcès, des ulcères , des fistules, des plaies salis par la suppuration ou d’autres matières infectes ou irritantes. Et ils sont indiqués dans tous les cas où l’expérience à prouvé qu'ils peuvent remplir ces usages.
On a pu voir, par Les cas généraux dans lesquels on les emploie, et que nous avons successivement parcourus d’une manière rapide pour ne pas donner trop d'étendue à ce volume, qu’on les met en usage contre les inflammations, les abcès , les fistules , les ulcères, les productions et dégénérations morbides qui font tumeur à l'extérieur, les rétrécissemens des canaux naturels , les plaies et les hémorragies. On a dü voir qu’ils sont très diversifiés. Je n’ai rien dit du pansement que réclament les douleurs nerveuses et rhumatismales, parce qu'il est fort simple et peu chirurgical ; ni de celui qu'on fait pour le traitement des fractures ou pour contenir les hernies, parce qu'ils consistent essentiellement dans l'emploi des appareils décrits dans le 1er volume sous le nom de bandages herniaires ou appareils de fracture.
À la rigueur, toutes les heures du jour peuvent convenir pour les pansemens. Cependant, comme il est des cas où les malades souffrent quand il y a un peu de temps qu’ils n'ont été pansés, il serait préférable de le faire le soir pour leur rendre les nuits plus calmes, et leur procurer un sommeil plus tranquille. Ce serait d'autant plus raisonnable,
dans une foule de circonstances, que les nuits sont souvent troublées par l’exaspération des maladies , à ce moment de la journée , en sorte qu'au lieu de réparer les souffrances, des malades, comme ils pouvaient l'espérer, la nuit ne fait que les aggraver encore. Néanmoins, c’est une habitude prise dans les hôpitaux, pour la commodité du, service, de, faire les pansemens le matin , et quard on. les fait le soir, c’est seulement par exception el parce que les malades doivent être pansés deux fois le. jour. À l’aide de cette précaution , les malades qui, au bout de dix ou douze heures, éprouvent une augmentation de gène ou de souffrance. dans les parties pansées, doivent être pansés de. nouveau. C'est un baume salutaire qui, versé sur leurs maux, rend. de la douceur à leur sommeil et favorise la guérison.
Avant de commencer le pansement, l'appareil du pansement doit toujours être préparé en entier, surtout en ville , où on ne peut compter sur son exacte préparation que lorsqu'on a eu le soin d'en faire apporter sous ses Yeux toutes les parties et d'en réunir tous les élémens. Cet appareil, vous le savez, se compose des pièces et des choses destinées à être appliquées aux parties malades , ainsi que des objets et des instrumens destinés à enlever les pièces du pansement précédent et à en réappliquer de nouvelles. Les pièces et les choses destinées à être appliquées sont les premières et les deuxièmes pièces d'appareil : charpie, compresses et bandes ; les instrumens et les médicamens topiques dont nous avons parlé dans la troisième et la quatrième sections de ce 28 volume. Les instrumens et les objets destinés à renouveler les matériaux des pansemens sont les instrumens décrits dans la première section de ce même volume, et en outre les éponges, l'eau , et les linges destinés à nettoyer les parties malades.
Non-seulement tout l'appareil doit être préparé. par le
chirurgien ou par un aide sur lequel il puisse compter, il faut encore placer toutes les parties de l'appareil sur une table, sur un plateau de bois, etc., dans l’ordre suivant lequel on doit les appliquer. En procédant ainsi, on distingue mieux ce qui manque, et on met plus aisément la main dessus lorsqu'on en a besoin. |
Le chirurgien doit encore, avant de procéder à un pansement, réunir les aides dont il peut avoir besoin , quoiqu'il puisse souvent se passer de tout secours. Il vaut mieux qu'il en ait trop que pas assez, surtout en ville, mais on doit être prévenu que les personnes de la maison : les gens du monde sont souvent plus propres à nous embarrasser qu'à nous servir. Aussi faut-il souvent les éloigner, dans certains pansemens qui mettent à découvert de vastes plaies, de grands délabremens. La sensibilité des personnes étrangères à l’art, inaccoutumées à considérer un semblable spectacle, leur cause parfois des émotions si vives, qu'au lieu d’un auxiliaire pour un pansement vous pourriez avoir une personne en défaillance, c’est-à-dire un malade de pius qui vous empêcherait de terminer un pansement commencé. Souvent, dans les campagnes, et même à la ville, on est accablé d’importuns et de bavards, attirés beaucoup plus par la curiosité que par le besoin d’être utiles; il faut les obliger à se retirer. Les aides réunis, le chirurgien doit leur indiquer les fonctions qu'ils auront à remplir, afin que, le sachant à l'avance, ils puissent agir avec ordre et précision.
Pendant le pansement, qui se compose comme toute opération d'actes principaux et plus difficiles que les autres, le chirurgien doit exécuter lui-même les actes les plus importans et les plus délicats. Il ne doit méme confier aux aides, quand il en a besoin, que l'exécution des manœuvres qu'il ne peut lui-même accomplir.
D'ailleurs, ses aides et lui ne doivent agir qu'avec
douceur, je ne dirai pas jucunde, comme répélaient les anciens, car Je serais obligé de me commenter, et le chirurgien ne doit pas avoir la prétention d'agir agréablement. Il doit, ainsi que ses aides, faire aussi promptement que possible, sans compromettre la bonne exécution du pansement, sans s’exposer à blesser le malade ou aggraver ses souffrances. Si l'extrême lenteur est un défaut chez un chirurgien , parce qu'il fait souffrir un peu glus long-temps, l'extrême rapidité en est un plus grand encoreiparce qu'il compromet la santé et quelquefois la vie. Aussi, défiezvous de tous les chirurgiens qui précipitent leurs mouvemens et escamotent les manœuvres d’un pansement ou celles d’une opération. Les prestidigitateurs sont des chirurgiens qui s "occupent bien moins de leurs malades que des spectateurs , et qui ont toujours beaucoup de malheurs ou de esecs à à compter ou à cacher. J'ai souvent entendu parler d’un chirurgien qui, un jour, découvrit d’un seul coup de bistouri un intestin étranglé. Un pareil trait n’est pas de l'adresse, c’est un acte de folie ou d'inhumanité- plein d'impudence. On raconte qu'une autre fois, ouvrant avec la même rapidité un abcès de la paupière supérieure, le cristallin sortit avec le pus. Voilà ce que peut produire une précipitation téméraire. On ne saurait donc s'élever trop vivementcontre les escamoteurs des manœuv res opératoires. Une rapidité qui échappe à l'œil par une soudaineté brusque est une estimable qualité chez un bourreau, mais la prudence doit toujours être la première règle des chirurgiens. Il doit en étre ainsi, parce que la süreté des opérations est la première qualité qu’on réclame de l’art. Il faut donc agir aussi sûrement qu'il est possible de le faire, et ne Jamais sacrifier la sûreté d’une manœuvre à la rapidité de son exécution.
Ce n’est pas tout : dans beaucoup de premiers pansemens,
et particulièrement dans ceux des grandes'et vastes plaies où des vaisseaux nombreux sont ouverts, il faut, après avoir lié soigneusement les artères principales et toutes celles que l’on distingue, faire un pansement provisoire, puis attendre une ou plusieurs heures avant de panser définitivement le malade. Ce mode de pansement est:très avantageux dans les grandes plaies des amputations, parce que les petiteslärtères cessant souvent de donner du sang pendant Œ@’on lie les plus grosses , il devient impossible de les trouver toutes quand on en a fini avec les premières , et qu'une, deux ou trois heures après, quand la circulation $e ranime, ces petites artères recommencent à donner du sang, et causent une hémorragie. Cet accident oblige de renouveler le pansement, de nettoyer la plaie des caillots dont elle est remplie, et de chercher plus ou moins longtemps et péniblement les vaisseaux ouverts. Ces recherches sont souvent d'autant plus difficiles que les hémorragies arrivent la nuit, et qu'il est très malaisé de distinguer à une lumière artificielle les artères qui sont la source de l’écoulement du sang.
Un autre avantage du pansement provisoire au premier pansement , c'est de permettre à la plaie de se réunir immédiatement ou plus promptement, parce qu’elle contient moins de sang au moment du pansement définitif.
Les artères ont dü être liées ou tordues, mais plutôt liées, soit avec un fil de soie, soit avec un fil de lin qu’on a noué successivement deux fois sur le vaisseau, et dont ensuite on a coupé l’un des bouts-pour n’en conserver qu’un seul. Les fils ont dû en étre réunis en un ou plusieurs faisceaux. Les uns sont portés du côté le plus déclive de la plaie ; sur le bord de laquelle on les maintient avec un petit emplâtre , après avoir rogné les fils qui s'étendent au delà. On peut aussi les enfermer dans un petit linge, comme on le
EN GÉNÉRAL. 623 fait si souvent. D’autres fils sont dirigés sur le bord le plus voisin et fixés aussi pour permettre de distinguer toujours dans les pansemens les ligatures des vaisseaux d'avec les brins de la charpie, et n’être pas exposé à les arracher. Je me borne souvent à conserver les deux ligatures principales et je coupe les autres contre les artères quand je ne réunis pas la plaie immédiatement.
Aprés le pansement, il faut quelquefois protéger la parüe pansée au moyen d’un cerceau qui tienne soulevées les couvertures du lit. Ensuite on ne touche plus à l'appareil, tant que, le pansement remplissant son objet, le malade est calme, ne souffre point ou souffre peu et n’éprouve aucun accident inattendu. Cependant il Me parfois quelques précautions particulières à prendre ; j'en indiquerai quelquesunes comme exemple. Après lepansement des inflammations des parties déelives, il faut placer celles-ci dans une situation élevée, si cela est possible ; pour les abeès, il faut en incliner autant qu'on le peut l'ouverture en bas ; pour les plaies fraiches, qui causent après le premier pansement une cuisson fatigante de six, huit, dix heures, plus où moins, suivant les cas, il faut administrer au malade une potion calmante, par cuillerée, d'heure en heure, en commençant par deux ou trois Mile pics: par exemple la potion suivante : Infusion de tilleul, 10 SAT CES (énviron 3 onces) ; sirop diacode , 6 due (près de 2 onces); sirop de guimauve, 3 der eagr.; eau de fleur d'oranger, 8 gram (près de 2 gros).
S1au contraire le malade souffre beaucoup;sil'appareil mal appliqué, lepansement ne répond pasaux intentions du ‘chirurgien, et laisse continuer, par exemple , ‘une hémorragie quai devait arrêter; s’il contient mal les médicamens qu'il devait maintenir; ou si ; après avoir satisfait à nos intentions d’abord, les pièces de l'appareil, relâchées, déplacées ou altérées d une manière quelconque, ne remplissent plus leur
destination ; si seulement, même, les pièces du pansement se sont salies, et infectent le malade par suite de la suppuration ou de la sueur, comme il arrive sous les aisselles, il y a lieu à recommencer le pansement, puisque son renouvellement est utile.
Comme ces effets, la gène, la douleur ou un accident quelconque, l'impuissance de l'appareil à remplir sa destination , son altération où sa malpropreté, arrivent plus tôt ou plus tard dans des maladies semblables, parce que les malades ont plus ou moins de soin et de précautions, parce qu'ils sont plus ou moins raisonnables, dociles, sévères dans leur conduite, et provoquent ou préviennent les accidens , on ne peut pas établir de règles générales plus précises sur la fréquence des pansemens que celles que j’ai formulées en en posant les indications.
Si, par exemple, il s’agit d’un pansement contentif de fracture, et que le malade, par son indocilité, ait déplacé les fragmens des os cassés, il faut bien absolument renouveler le pansement. Il le faut bien encore s'il s’agit seulement d'une plaie simple, que le malade, par étourderie, se soit heurté violemment, et que les agglutinatifs puissent être dérangés ; S'il s’agit d’une plaie qui suppure abondamment et répande une odeur infecte pour le malade et ses voisins, dans une salle d'hôpital.
M. Larrey,qui s’est prononcé, d’une manière générale, pour les pansemens rares, cite, à l'appui de la règle, des bles- sés, des amputés qui ont guéri sans rechanger l'appareil, et ’ qui ne l'ont ôté qu'après la cicatrisation entière de la plaie. «Nous avons vu, dit-il, un assez grand nombre d'amputés à l'épaule ou au bras, parcourir des distances immenses, du champ de bataille à leur dernière destination, sans qu'il leur füt fait aucun pansement. Ils se contentaient seule-
ment d'éponger tous les jours l'extérieur de l'appareil, et
EN GÉNÉRAL. | 625 de le couvrir d'un morceau de peau , de toile cirée, ou de tout autre vêtement, et néanmoins, à leur arrivée, ces sujets voyaient leurs moignons cicatrisés ou très avancés dans la cicatrisation. Les ligatures et les escarres, détachées d'elles-mêmes, se trouvaient dans l’ im Un chef de bataillon, entre autres, amputé à l'épaule, s’est rendu de la bataille de la Moscowa à Paris, sans avoir été pansé une seule fois, et a trouvé, à son arrivée dans cette dernière ville, son moignon entièrement cicatrisé. Il absorbait journellement, au moyen d'une éponge, la suppuration qui traversait l'appareil que j'avais appliqué après l'opération. Le général Janin, l’un des guerriers de l’ancienne armée, ayant eu, au combat d'Elsberg, en Prusse, la mâchoire fracassée, et une grande portion dela lèvre inférieure et de la joue détruite par un biscaien , assura le succès de l'opération que je lui fis sur le champ de bataille, en en respectant l'appareil méthodiquement appliqué , jusqu'à son arrivée à Paris, où il fit couper les points de suture qu'on trouva sur la cicatrice déjà consolidée. » ( Larrey, clin. chir., [, p. 56).
Il faut nous arrêter un instant à ce passage, qui ne prouve pas, autant qu on pourrait le croire, l'avantage des pansemens rares , et qui surtout ne détruit point la règle posée plus haut: de renouveler le pansement quand l'appareil, sali par la suppuration , infecte le malade et ses voisins même, dans une salle d’ hépital.
En effet, si les pansemens n’ont pas été refaits en entier dans les cas cités par M. Larrey, ils l'ont été en partie, et précisément pour répondre à la règle de propreté et de salubrité que j'aiétablie. De propreté, ce caractère de la règle n’a pas besoin d'explication , tant il est évident; de salubrité, peut-être dois-je expliquer ma pensée à cet égard ! Bien que les vidangeurs et beaucoup d’autres gens de sale