‹ Traité des Berakhoth du Talmud de Jérusalem et du Talmud de BabyloneChapitre 3 sur 266 · IV . INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV . INTRODUCTION

encore, des faits qui intéressent la culture de l'esprit humain, dans l'acception la plus large du terme : tableaux de pays variés et d'époques diverses; tableaux de la Grèce et de Byzance, de l'Egypte et de Rome, de la Perse et de la Palestine, du temple et du forum; récits de guerre et de paix, de douleur et de joie; tableaux palpitants de, vie, éclatants de couleur. Voilà vraiment un des signes du temps. Un grand changement s'est opéré dans le monde moderne; nous, enfants des derniers âges, nous sommes avanl tout utilitaires. Quand nous lisons le Coran, le Zend-Avesta, les Védas, ce n'est pas setilement afin de les réfuter; nous considérons toute sorte de littérature, religieuse, légale, ou autre, de tout âge et de tout pays, comme une partie et une portion de l'humanité. Dans un certain sens, nous nous en croyons responsables. Nous cherchons à comprendre la phase de culture intellectuelle qui a donné naissance à ces parcelles de notre héritage, et l'esprit qui les anime. Tout en ensevelissant ce qui est mort en elles, nous recueillons avec joie ce qu elles ont de vivant. Nous en enrichissons le trésor de notre savoir; leur poésie nous émeut, et elles font naître en nous des pensées nobles et pures, lorsqu'elles font vibrer la corde divine dans nos cœurs.

(T C'est dans ce même sens humain que nous parlons maintenant du Talmud. Il y a même un danger : ce sentiment désintéressé, (jui est un des plus beaux traits de notre époque et qui nous porte toujours à offrir des holocaustes aux mânes de ceux que les gêné-

rations précédentes nous paraissent avoir maltraités, peut nous faire exalter le Talmud un peu au delà de ce qu'il mérite. A mesure que les preuves de sa valeur nous apparaissent, nous pouvons en arriver à exagérer son importance pour l'histoire de l'humanité. Cependant un vieil adage a dit : cr^Avant tout, étudiez; car quels que soient les motifs qui vous animent d'abord, vous aimerez bientôt l'étude pour elle-même.^ Ainsi donc, même une attente exagérée de trésors enfouis dans le Talmud n'en aura pas moins son avantage, si elle nous amène à étudier l'ouvrage luimême. Car, disons-le de suite, les indices de son existence qui

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paraissent dans plusieurs publications nouvelles ne sont pour la plupart que des feux follets. Tout d'abord, on s'imaginerait qu'il n'y a jamais eu un livre plus populaire , ou qui ait servi plus exclusivement de centre intellectuel aux savants modernes, orientalistes, théologiens ou jurisconsultes. Et l'intérêt qui s'attache à ce vaste recueil est tel, que bien des littérateurs s'imaginent qu'il a été traduit. Or, quelle est l'exacte vérité? Cela peut sembler paradoxal, mais il n'y a jamais eu de livre plus généralement négligé et dont on ait plus parlé. Nous pouvons bien pardonner à Heine, quand nous lisons la brillante description du Talmud contenue dans son Romancero, de n'avoir même jamais vu l'objet de ses poétiques éloges. Comme son compatriote Schiller, qui, soupirant en vain pour la vue des Alpes, en donna la description la plus brillante et la plus fidèle, Heine devina le vrai Talmud, avec l'instinct infaillible dupoëte, dans des citations partielles. Mais combien parmi ces citations coulent véritablement de la source? Trop souvent et trop évidemment, pour employer la comparaison rustique de Samson, ce ne sont que des génisses anciennes et fatiguées S avec toute leur venimeuse parenté, qui sont une fois de plus attelées à la charrue par quelques savants. Nous disons savants, car, pour le commun des lecteurs, beaucoup d'entre eux en sont encore à croire, comme le capucin Henri de Seyne, que le Talmud n'est pas un livre, mais un nom d'homme: trUt narrât rabbinus Talmud,^ s'écrie-t-il , et d'un ton de triomphe il pousse son argument ^. Or, parmi ceux qui savent que le Talmud n'est pas un rabbin, combien y en a-t-il chez qui il éveille autre chose que l'idée la plus vague? Qui l'a

' Par exemple, les tela ignea Satanœ, ïal^zogener Schlangenbaig (dépouille de serpent).

' Encore de nos jours, la plupart des essais de critique ou d'analyse du Talmud sont faits de seconde main, d'après Buxtorf ou d'autres ërudits, qui n'ont eu eux-mêmes qu'une connaissance imparfaite de cet ouvrage. Ainsi, ouvrons la

plus récente étude sur ce sujet, celle de feu M. Bedarrides : nous y trouverons , par exemple, le titre mischnique DV'?13ÎD traduit par : ffce qui a été taché en ce jour,» au lieu de l'inverse. Sans relever les erreurs matérielles, comme le terme derer erer, notons seulement, dans cette Etude, une note ainsi conçue : traité Bathra, fol. 91, col. 5, p. 9.

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écrit? Quelle en est l'étenclne? Quelle en est la date? Que contient-il? Où a-t-il paru ? Un contemporain l'a comparé à un sphinx vers lequel tous les hommes fixent les yeux à l'heure qu'il est, les uns avec une vive curiosité , les autres avec une vague inquiétude. Mais pourquoi ne pas lui arracher son secret? Jusqu'à quand allons-nous vivre seulement de citations mille fois reproduites et mille fois mal à propos?

crMais où devons-nous chercher les premiers renseignements? Qui nous apprendra l'histoire de ce livre, sa place dans la littérature, son sens et sa portée, les rapports surtout qu'il a avec nousmêmes? Si nous nous adressons aux anciennes autorités, nous vçrrons que, le plus souvent, dans leur empressement à servir une cause, elles ont déchiré quelques lambeaux de ce corps gigantesque et vivant, qu'elles nous ont présenté ces fragments anatomiques défigurés et mutilés, sans forme et sans ressemblance, en nous disant : (f Voyez, voici le livre ;tî ou bien elles ont fait pis encore. Elles n'ont pas mutilé leurs échantillons, elles les ont donnés tels qu'elles les trouvaient, et puis, se rangeant de côté , les ont montrés au doigt d'un air de dérision. Les échantillons étaient en effet risibles et grotesques au delà de toute expression. Mais ces habiles et pieux investigateurs prenaient malheureusement les gargouilles, ces statues de pierres grimaçantes qui depuis mille ans montent la garde sur nos cathédrales, pour les statues des saints qui sont à l'intérieur, et ils s'écriaient avec une méprisante ironie : «c Voilà donc tes dieux, ô Israël!?) Qu'on ne se méprenne pas sur nos paroles; nous ne voulons pas être ingrats envers ces rares esprits dont les noms sont connus de tous ceux qui étudient, et dont les travaux n'ont cessé d'être présents à notre esprit. Car, bien que dans tout le domaine de l'érudition il y ait à peine une branche que l'on puisse comparer au Talmud pour la difficulté, cependant, si un homme a le temps, de la patience et du savoir, il n'y a pas de raison pour qu'en parcourant les bibliothèques anciennes et modernes, il ne recueille pas dans les essais et les traités, dans les monographies et les esquisses, dans les livres et les innombrables

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écrits périodiques, des aperçus grâce auxquels, en étudiant le livre lui-même, il pourrait arriver à une certaine conclusion sur sa substance et ses tendances, son origine et ses développements. Cependant, ce travail hérissé de difficultés n'a pas été fait pour le public en général. Nous avons cherché au loin et au large un livre spécial sur ce sujet, et qui pût servir de thème à nos observations; un livre qui ne fût pas seulement une traduction altérée d'une certaine Inti^oductian du xn^ siècle, émaillée de sarcasmes et parsemée d'erreurs; mais un livre qui, se plaçant au point de vue de la science , prononçât un jugement impartial sur une production dont l'antiquité seule , à défaut d'autre titre , a droit au respect des lecteurs sérieux. Nous n'avons pas trouvé ce livre, ni rien qui en approchât, 'n

Il importe donc de faire connaître cette exposition à la fois variée et concise, dont nous avons pour ainsi dire une sténographie prise sur place. Ainsi, pour citer de suite un exemple de cette concision de termes, le premier traité est intitulé m^ns, Bénédictions; on sait que l'Israélite, ne devant goûter à aucun produit ni jouir de quoi que ce soit sur terre sans remercier le Créateur S est tenu de réciter au préalable (et parfois après) diverses formules de prières ou actions de grâce énumérées dans ce volume, qui commencent toutes pdf les mots: béni soit Dieu I Tout cela est sous-entendu dans le seul mot Bénédictions y formant le titre. Et loin de se renfermer dans ces limites, ce volume traite de divers sujets, mentionnés par à-propos ou même sans à-propos.

En outre, il faut prendre en considération l'aspérité du langage , l'étendue du texte , et il convient de ne pas oublier que les matières discutées sont délicates pour certaines convictions religieuses. Tous ces points contiennent de graves difficultés qu'on n'a pas encore osé aborder. Cependant sont-elles insurmontables? Là réside toute la question. Or, pour bien les comprendre, il importe de se rappeler leur origine.

' Talmud de Jérusalem, traite Berakhôtk, ch. vi, S i; Talniud Babli, même traité, fol. 35**; tr. Synkidritt, fol. ioq*.

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Formation du Taimud.

Un écrivain israélîte a fort bien résumé ce point d'histoire en ces termes :

(T Lorsque , après deux cents ans d'une résistance énergique contre un empire qui devait tout dompter, le peuple hébreu vit s'évanouir sa nationalité politique, il sentit le besoin de resserrer, autant que possible, les liens de sa personnalité, afin de conserver moralement, par l'identité des croyances, l'unité que la dispersion allait matériellement briser. Le moyen qui se présentait de lui-même, c'était de déterminer d'une manière invariable les principes des lois de Moïse, d'en développer le sens, d'en fixer l'interprétation ^

«rMais alors, si je puis parler ainsi, les lumières d'Israël s'étaient éclipsées; dès longtemps la voix des prophètes ne laissait plus tomber sur les peuples la parole dé Dieu, et l'inspiration divine semblait être remontée vers le ciel. D'ailleurs, l'organisation sociale n'existant plus, personne n'était en droit d'imposer son opinion aux autres hommes; l'autorité s'était anéantie avec la puissance. Le seul parti rationnel dans cet état de choies était de réunir les Israélites ou ceux qui seraient appelés à les représenter, et d'en former un synode souverain. C'est ce que tenta le rabbin Juda, tkici de la nation, et qui vivait dans le n^ siècle de l'ère chrétienne. Ce rabbin, plus particulièrement désigné sous le nom de notre saint maître y obtint, dit-on, de l'empereur Antonin, la permission de rassembler un concile composé des plus savants Israélites.

(r L'œuvre de ce concile consista à consigner par écrit ce qui, jusqu'alors, n'avait été livré qu'à la mémoire et ne s'était perpétué que par la tradition, savoir : la jurisprudence hébraïque; les opinions des principaux docteurs sur l'interprétation de la loi et les règles du devoir, c est-à-dire ce que l'on nommait la loioraîe^. Tel,

* Archives Israélites , i8âi, articles de * Disons, en passant, que le synode

M. J. Cohen sur rnutorilc^ du Talmiid. Ii*nn8gressa en ce point nn principe de

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peu de temps avant cette époque, Adrien avait donné force de loi, en les réunissant en un corps de doctrine, aux décisions des jurisconsultes, ou Réponses des prudents Romains, qui formaient avant lui une source du droit non écrit. Le livre qui fut dressé par Juda le Saint à la suite des décisions du synode qu'il avait assemblé reçut le nom de Mischnd cr Répétition de la loi;^ et, fondés ainsi par l'adhésion de la majorité israélite, les principes qu'il contenait devinrent obligatoires pour tous'. ^

Par degrés presque imperceptibles, les explications et les recherches qui avaient pour but d'édifier et d'instruire sur un point spécial firent naître une science qui prit aussitôt les proportions les plus vastes. Son nom technique est déjà contenu dans les Chroniques^ : c'est celui de midrasch (de darasch, étudier, expliquer). Le fait est qu'il y avait des méthodes innombrables pour étudier l'Ecriture'. D'après la manière bizarrement ingénieuse de l'époque, on retrouvait les quatre principales méthodes dans le mot persan pa-radis épelé à la façon sémitique , sans voyelles , P, R , D , S. Chacune de ces lettres mystérieuses était prise mnémoniquement pour l'initiale de quelque mot technique qui indiquait une de ces quatre méthodes. Celle qu'on appelait P {peshat) visait à la simple intelligence des mots et des choses, d'accord avec la loi élémentaire de l'exégèse du Talmud, cr qu'aucun verset de l'Écriture n'admettait pratiquement d'autre sens que le sens littéral,^ bien que, dans un sens familier ou différent, on pût l'expliquer d'une foule d'autres manières. La deuxième, R [remez)^ signifie insinuation , c'est-àdire la découverte des indications contenues dans certaines lettres et certains signes de l'Ecriture, superflus en apparence. On sup-

risraélitisme d'alors, que la loi orale ne devait pas être mise par écrit. De là son titre d^onde,

' C*e8t environ en l'an a 1 9 de Tère chrétienne , suivant la supputation de David Ganz , que la Mischnâ fut terminée. Selon d autres, Juda ie Saint aurait réuni seul les principes de cet ouvragn, et toute In

nation l'aurait approuvé par Tordre de Gamaliel, son fils et son successeur dans la dignité de naci et de chef d'académie. Cela ne changerait rien à Torigine de la Mischnâ (Voy. Touvrage Cémach David, édition princeps, Prague, i5(jq , fol. hT).

* Livre II, xiii, a 9, et xxiv, 97.

* M. Deutsch, /. c.

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posait que ces signes avaient rapport à des lois qui n'étaient pas expressément mentionnées, mais qui existaient dans la tradition ou avaient été récemment promulguées. Cette méthode, appliquée d'une manière plus générale, donna naissance à une sorte de me^ maria technica, à une sténographie semblable au notartkan des Romains. On ajouta des points et des notes à la marge des manuscrits, et ainsi fut jetée la base de la Massorah ou de la conservation diplomatique du texte. La troisième, D [derusch)^ était l'application familière de ce qui avait été à ce qui était et à ce qui serait, de paroles prophétiques et historiques, à l'état actuel des choses. C'était une espèce particulière de sermon, ayant pour auxiliaires la dialectique, la poésie, la parabole, la sentence, le proverbe, la légende, etc. exactement comme cela se voit dans le Nouveau Testament.

La quatrième, S, signifiait <(m/, secret, mystère. C'était la science mystérieuse à laquelle bien peu étaient initiés. C'était la théosophie, la métaphysique, l'angélologie , une foule de visions fantasques et brillantes de choses surnaturelles. De faibles échos de cette science se retrouvent dans le néo-platonisme, dans le gnosticisme, dans la cabale, dans Hermès Trismégiste. Mais bien peu de personnes étaient initiées aux choses de la <r création t) et du cr chariot, t) comme on appelait cette science, par allusion à la vision d'Ëzéchiel. Cependant, là encore, l'attrait du vague et du mystérieux était si puissant, que, à la longue, le tnot paradis ne désigna que cette dernière branche, la science secrète, ésotérique. Plus tard, dans le gnosticisme, il en vint à signifier le Christ spirituel.

Cependant les auteurs eux-mêmes posent en principe que leurs décisions n'ont rien d'absolu ni d'immuable, et peuvent toujours être modifiées par celles d'un pouvoir égal à celui dont ils étaient revêtus ^ Ce qu'ils voulurent faire, ce fut uniquement de fixer le sens et les règles de la loi écrite; car, ainsi que le dit Moïse de Coucy, cfsi l'on n'eût ajouté à la loi écrite l'interprétation de la

' Voir, entre autres, Mischnâ, 5' partie, Ir. Edouyoth, i, I^S 5 et suiv.

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loi orale, toute la loi eût été obscure et sans clarté, parce que TËcriture sainte est pleine de passages qui semblent être en opposition et contradictoires ^ Tî

Poursuivons le cours des événements.

Quelques années après la rédaction définitive de la Mischnâ (en a3o), un rabbin nommé Yochanan^ et qui pendant quatrevingts ans, à ce que dit la chronique, avait été chef d'académie à Jérusalem, entreprit, aidé seulement de Rab et de Samuel, disciples de Juda le Saint, d'augmenter la Mischnâ d'additions personnelles et de diverses discussions. Il en fut fait ensuite un livre entier, qui, réuni aux Mischnaïoth , reçut plus tard, vers 890, le titre plus emphatique que réel de Talmud de Jérusalem^ quoique rédigé à Tibérias. C'était le produit des écoles de la Palestine, écrit dans ce qu'on peut appeler Xaraméen oriental, par opposition au dialecte de la seconde Gnemard, ou Talmud babylonien, écrit par des Araméens occidentaux. Aussi le Talmud de Jérusalem, en parlant de ces écoles-là, les appelle Y Occident. Dans ce Talmud, le texte mischnique porte le nom de Halacha (règle), sans aucune autre distinction.

La Mischnâ, désormais immuable, devint le seul livre légal. Son style pur et clair en rendait l'étude facile à toutes les classes de la société hébraïque. Mais comme tous les livres qui énoncent des principes législatif, elle avait dû exprimer ses décisions sous une forme concise, et en quelque sorte axiomatique, dont tout le monde pouvait ne pas saisir le véritable sens. Un siècle à peine s'était écoulé, que l'on sentait le besoin d'expliquer par des commentaires soit le principe posé, soit l'intention précise de ceux qui l'avaient établi. On commença par prendre des notes, on les développa et on les rédigea.

En l'an 367, Asché était chef d'académie à Babylone. Il eut la pensée, dans le cours public qu'il professait, d'instruire ses élèves par l'étude commentée et écrite de la Mischnâ. Chaque année il

' Semag (grand livre des préceptes) , par cet nuleur.

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interprétait devant eux deux traités de cet ouvrage; et pendant le temps de son professorat, il put finir deux fois Télucidation de ce texte. Il s'aidait, pour faire ce travail, soit des opinions des docteurs que la Mischnâ avait omises, soit de l'avis de ceux qui étaient morts lorsque la compilation de Juda le Saint avait été publiée conjointement avec les notes conservées par les uns et les autres.

Mais afin que ses leçons ne restassent pas ensevelies dans l'oubli , il fit ce qu'à toute époque ont fait tous les professeurs , il se mit à compiler (plutôt qu'à rédiger) le cours qu'il professait; et déjà trente-cinq traités étaient transcrits, lorsqu'il mourut en l'anné'î 627 ^ Mar, son fils, etMarimor, son disciple, lui succédèrent dans le professorat, et ils résolurent de continuer ce que leur père et leur maître avait si péniblement entrepris. Il leur fallut une grande patience et d'immenses investigations pour terminer ce grand travail. Soixante-treize ans furent employés pour mettre la dernière main à l'œuvre. Ils lui donnèrent le nom de Guemarây c'est-à-dire ccmn plémenL

La Mischnd el la Gmmard, confondues dès lors dans un môme corps d'ouvrage, reçurent la dénomination commune de Talmvd Bahlij ou de Babylone, sous laquelle elles se sont perpétuées jusqu'à nos jours.

Telle fut l'origine de la formation du Talmud. Là encore il eût été contraire à la loi de Moïse d'établir sur un autre principe que l'adhésion libre des individus des prescriptions législatives quelconques. La base de la loi mosaïque, c'est la liberté d'adopter ou

' Maîmonides , Préface au Talmud , en tète du traité Zarotm. Maïmouides, dans son Guide ( Introduction , 1. 1 , p. ag ) , dit : Ainsi on trouve continuellement qu'on dit dans le Talmud : frLe commencement du chapitre est en contradiction avec la fin,n et qu'on ajoute celte réponse : «tLe commencement émane de tel docteur et la fin de tel autre. »» On y trouvera de même ces paroles : '^Rabbi Juda le Saint a ap-

prouvé les paroles de tel docteur dans tel cas et en a simplement reproduit Topinion sans le nommer, et dans tel autre cas , il a approuvé les paroles de tel autre docteur. r> Souvent aussi on y trouve celte formule : A qui appartient cette assertion anonyme? Elle appartient à tel docteur.

A qui appartient noire paragraphe de la Mischnâ ? A un tel.

INTRODUCTION. xui

de rejeter ' : J'ai nUs devant vous le bien et le niai, la mort et la vie^ dit le prophète ; cest à vous de choisir (Deutéronome , chap. -xxx , v. 1 5 et 16). Ce principe se retrouve partout dans l'histoire du peuple hébreu. Ainsi, deux fois dans sa vie, Moïse expose la loi devant le peuple, lui en donne lecture pour qu'il l'approuve, et le peuple s'écrie spontanément : Nous exécuterons toutes les paroles que FEtemel a prononcées ^. Et plus tard, Josué réunit à Sichem les tribus d'Israël , et leur montrant le livre, il leur dit : «rEt maintenant craignez l'Eternel et servez-le avec vérité ... ou bien, s'il déplaît à vos yeux de servir l'Eternel, choisissez-vous aujourd'hui celui que vous voulez servir. . . tj Le peuple répondit à Josué : «r C'est l'Eternel seul que nous voulons servir. •» Josué dit alors au peuple : tr Vous êtes témoins vous-mêmes que vous vous êtes choisi FEtemel pour le servir, v Et ils répondirent : trNous en sommes témoins^, i?

Longtemps après, lorsque, à la suite de la captivité de Babylone, la nation isràélite se reconstitua, le principe du libre arbitre était aussi vivace que du temps de Moïse , et le pacte social et religieux fut de nouveau sanctionné volontairement par le serment et la signature de tout le peuple, grands et petits, hommes, femmes et enfants (Néhémie, ix et x).

En présence d'une règle aussi constante, aussi irréfragable, il est évident que nul parmi le peuple hébreu n'avait le droit d'imposer aux autres son arbitraire volonté. La Mischnâ, quelle que fftt d'ailleurs la vérité de ses principes, n'avait donc pu se fonder que sur le libre consentement des masses, ou tout au moins des majorités. C'était de là qu'elle devait tirer toute sa puissance. Là commence l'interprétation, et avec elle la discussion. Selon les uns, il n'y eut rien de divin dans sa formation ; cependant la loi orale qu'elle formulait avait sa source dans la révélation mosaïque, par cet enchaînement de principes qui , depuis les hommes de la grande syna-

* II est bien entendu qu'il s^agit seu- * Exode, xxiv, 3-7; Deutéronome, xxii,

lement ici de l'adhésion aux lois, et non 9 et i3. de la vérité immuable des dogmes reli- ^ Josué, xxiv, lA à i5 et suiv.

gîeux.

m INTRODUCTION.

goguey fait remonter la loi entière jusqu'à la promulgation sinaïque^ D'autres croient que le passage du traité Abdth sur lequel s'appuie cette interprétation s'explique bien plus naturellement dans son sens littéral que dans celui qu'on lui suppose; qu'il parle, en un mot, de la loi écrite et nullement de la loi orale : c'est une question d'exégèse rabbinique, et il serait en dehors du devoir de l'histoire impartiale de vouloir la résoudre.

On sait que , malgré la puissante organisation créée par Moïse , le peuple hébreu, cr peuple difficile à plier, -n se livra souvent à l'idolâtrie, laissant dans un oubli absolu les livres et les principes de la loi de Dieu. Ainsi lorsque, sous le règne du roi Josias, le pontife Hilkia trouve dans le temple le livre de la doctrine^ personne en Israël, à ce qu'il parait, ne se souvenait des prescriptions de Moïse ^. On conçoit dès lors que ce texte, perdu à certaines époques, pouvait devenir l'objet de doutes de la part de plusieurs; que sa vérité pouvait être mise en question. Il est, par suite, tout naturel de supposer que les docteurs aient cherché, dans le passage dont nous parlons, à établir positivement la chaine de la tradition de lauthenticité de ce livre.

De même , lorsque par son More Nebokhim ( Guide des Egarés) Maimonides eut soulevé au xn^ siècle la grande question de ]a liberté d'examen contre le principe absolu de l'autorité , Abraham-ben-Dior composa son Livre de la Kabbale y dans lequel il inséra le nom de tous les docteurs éminents qui avaient reçu la tradition, depuis Adam jusqu'à lui. Plus tard, et dans un but sans doute analogue, Ghedalia fit paraître son Schahcheleth Ha-Kabbala (Chaîne de la Tradition), Abraham Zacouth son livre Youchassin (Chronologie), et David Ganz son Cémach Davidy résumé d'histoire. On voit donc que cette question a été longuement méditée, comme si elle constituait seule l'authenticité et l'autorité de la loi orale.

Nous avons longuement insisté, trop peut-être, pour démontrer,

^ Traité i4M(&^oa Maximes des pères. Livre des Chroniqaes, H, xx\iv, i& et

I, S 1. - 8UÎV.

* Livre des Rois, II, xiii, 8 et suiv. et

INTRODUCTION. it

l'histoire à la main, que la liberté de penser a présidé à la formation du Talmud ; nous retrouverons le même principe lorsque nous analyserons sa doctrine. Rappelons seulement , pour conclure en ce qui concerne la partie agadique , que le Talmud lui— même ^ ne lui attribue ni autorité ni caractère légal; et cette appréciation est confirmée par tous les rabbins postérieurs , tels que Maïmonides*, Juda Halévi, Ibn-Ëzra, Scherira Gaon, Isaac Israeli, etc.

Contenu.

Nous avons eu un jour occasion de soumettre notre projet à un docteur en droit qui, par ses études, savait quel est Tamalgame bizarre d'opinions contraires émises dans cette vaste encyclopédie; il nous a adressé cette question : cr Est-ce bien un service que vous nous rendrez ? ^ C'est une question à laquelle il attachait ce double sens : ce projet est-il utile? et peut-on révéler tout? Voici ce que nous lui avons répondu : C'est parce qu'on ignorait quel était le contenu du Talmud et parce qu'on ne pouvait le lire qu'on lui attribuait les maximes les plus insensées et qu'on prétendait, par exemple, qu'il autorise à boire le sang humain. Il importe donc de le faire connaître entièrement, sans réticence.

Figurons-nous un instant que , depuis des siècles , le Talmud eût été accessible à tous les écrivains non juifs qui se sont occupés du judaïsme; que ces auteurs, dans les doutes nombreux qui ont dû se présenter à leur esprit en écrivant sur ce sujet, au lieu de consulter quelques extraits, quelques pamphlets ou l'avis de quelques gens convertis, aussi impies qu'ignorants, eussent eu à leurs ordres une version du Talmud, combien de faux jugements et de contradictions eussent été écartés de leurs ouvrages. On peut dire avec certitude que la plume de ces savants aurait déjà suffisamment éclairé les écrits rabbiniques et imposé silence à leurs détracteurs.

' Talmad Jérasal. traite Peâ, ii, S k; traite MaasserSth, m, S h ; traite Sahbaîh, xvi, S t.

XVI INTRODUCTION

Parfois ce livre a été comparé, et avec juste raison, à un coure de jurisprudence à l'état embryogénaire. On y rapporte , on y discute toutes les suppositions les moins pratiques , les moins imaginables. La variété des idées, la multiplicité des opinions, la liberté d'exprimer sa pensée poussée jusqu'à la licence, ont fait que l'on y trouve, à titre d'avis contraires, les théories les plus étranges, les moins admissibles et même les moins avouables. Le bien et le mal s'y coudoient sans se confondre ; mais l'un sert de contrôle à l'autre et constate, par voie de réciprocité, l'authenticité de l'ensemble. Expliquons-nous plus clairement, en rappelant un passage du Midrasch* :

Une matrone romaine demanda à R. Yossé : tr Se peut-il que rhistoire de Joseph, ce garçon qui était alors dans toute, sa jeunesse, soit vraie? 7) Le rabbin lui ouvre la Genèse ^ lui montre l'histoire de Ruben et Bileah, celle de Juda et Tamar; et, ajoute-t-il, cr comme la Torâ n'a pas caché l'un , elle a dit vrai de l'autre, n Ne peut-on pas appliquer cette déduction au Talmud ? Et ne peut-on dire de lui comme de la Genèse, que la rare mention d'opinions choquantes pour la morale prouve la franchise avec laquelle nos ancêtres y ont enregistré des avis plus sains et des traits de vertu dignes d'imitation?

Dans cet amas de sujets, il faut distinguer les uns des autres et opérer un classement dans les matières.

D'abord le texte de la M ischnâ se divise en six grandes sections , qui sont :

1** Celle des semences ^ D'»y")T, ou Traité des lois sur l'agriculture, commençant par les formules de bénédiction ou prières. Cette section traite des dîmes et donations aux prêtres, aux lévites et aux pauvres , prises sur les produits de la terre; puis il s'agit de Tannée sabbatique, des mélanges interdits dans les plantes, dans la réunion des animaux , et des vêtements hétérogènes.

2** Des fêtes, ^i^^D , ou des cérémonies à accomplir en ces jours et des travaux défendus pendant ce temps .

* Berewhith rabba, section Lxxrvii.

INTRODUCTION. xvii

3° Des femmes y o'^vi , ou du mariage et des devoirs de la famille, ainsi que du divorce et des vœux d'abstinence.

ti^ Des dommages y ppns, ou de la législation civile et criminelle. Elle parie des lois sur les choses trouvées , des achats et des ventes , et des transactions pécuniaires ordinaires; du plus grand crime que la loi connaisse, Yidolâtrie; puis des témoins, des serments, des punitions légales et du synhédrin ou tribunal lui-même. Cette section se termine par les sentences dites des pères^ qui contiennent quelques-unes des maximes morales les plus élevées que Ton connaisse dans l'histoire de la philosophie religieuse*

5^ Des saintetés y D^c;ip, ou des sacrifices qu'on offrait au Temple de Jérusalem, et des dimensions de cet édifice.

6° Des purifications y nnno, ou de la pureté et de l'impureté légales , des lois lévitiques et autres prescriptions hygiéniques.

Puis ces six sections sont divisées en traités inégaux d'étendue, qui se subdivisent en 5â5 chapitres ou ti^iS'] paragraphes.

Le développement de ces traités, ou la Guemardy forme avec la Mischnâ ce corps étendu qu'on nomme le Talmudy et dans lequel se trouvent mêlées (ou figurant côte à côte sans méthode) la partie parabolique, ou nun, et la partie dogmatique, ou n:hr\ .

(( La Hagada se compose de ces récits légendaires que l'on trouve épars çà et là dans le Talmud, sans ordre et sans choix, de ces apologues qui, sous une forme étrange, cachent souvent des vérités utiles^. Chaque peuple, chaque religion conserve soigneusement ses vieilles traditions symboliques, qui se perpétuent à travers les âges, en se grossissant de nouveaux faits et de détails prodigieux. Qu'on se reporte aux époques naïves et crédules du moyen âge; qu'on lise les légendes des saints, admises encore par l'Eglise catholique comme d'incontestables vérités, on y trouvera une foule de récits qui, outre qu'ils n'ont aucune sanction historique, sont encore empreints d'une tendance immense vers le mysticisme et le surnaturel. Quoi donc d'étonnant de retrouver aussi chez les Hé-

* J. Cohen, Archives iêraélites (i8/ii), p. 990.

xviii INTRODUCTION.

breuxy dans un livre fait en des temps où certes la civilisation et l'esprit de critique étaient encore dans les langes de lenfance, de ces antiques paraboles auxquelles le génie oriental imprimait son esprit d'exagération merveilleuse?

Hâtons-nous de dire, néanmoins, que les nn^n sont bien peu nombreuses dans la Mischnâ. Cet ouvrage , justifiant son but et son origine historique, ne contient guère que des ' discussions approfondies sur la législation et sur les rites (non sur les dogmes). Les légendes se trouvent, au contraire, en abondance dans les autres parties du Talmud; et, en se reportant à l'histoire de leur création, on en comprend aisément la cause.

En effet , à l'exception de la Mischnâ , le Talmud est en grande partie le résultat des leçons publiques que R. Asché professait à Babylone. Or il est peu de professeurs, — et surtout en Orient, cette terre classique du surnaturalisme , — qui ne sentent le besoin , pour distraire leurs auditeurs , de parier souvent à leur imagination plutôt qu'à leur intelligence; qui n'emploient l'apologue comme -moyen d'instruction plus simple, plus attrayant, et parfois plus saisissant que la pensée philosophique nue.

La présence de nombreuses agadôth dans le Talmud n'a donc rien qui doive surprendre, ni surtout rien qui puisse exciter une sainte indignation contre les auteurs de ces fables innocentes, simples récréations pour l'esprit, sans autorité. Il faut la rechercher dans la Haîacha seule, qui se divise en plusieurs parties :

1** Dogmes et interprétations, que l'on prétend dériver directement de la promulgation faite sur le mont Sinaï;

Q^ Principes résultant de discussions entre les sages d'Israël et les pères de la synagogue, ou décisions rabbiniques;

3^ Rites, usages ou formes particulières du culte, établis à diverses époques, intitulés o'^anao. — Tels sont les éléments généraux à discerner dans ce grand corps de doctrine , avant de pénétrer plus avant. Il faudrait appuyer sur certains points , comme la comparaison des lois qu'il contient avec les nôtres, ou avec les lois contemporaines des Grecs, des Romains et des Perses, ou avec

INTRODUCTION. xu

celles de Tislain , ou niéine avec son code fondamental , la loi mosaïque; on aimera à retrouver plusieurs de ses points de morale, de liturgie et de doctrine dans la religion de Zoroastre, dans le chnstianisme, dans le mahométisme; une grande partie de sa métaphysique et de sa philosophie dans Platon, Aristote, les pythagoriciens, les néo-platoniciens et les gnostiques, pour ne rien dire des Spinosa et des Schelling de notre temps ; une grande partie de sa médecine dans Hippocrate ou dans Galien et les Paracelse d'il y a quelques siècles. C'est donc en lisant le texte qu'on y trouvera toutes ces données indiquées, et Ton comprendra alors pourquoi Ton ne saurait établir une esquisse même imparfaite de ce singulier mouvement intellectuel qui a fait, en dépit de toute opposition, que les plus grands esprits d'une nation ont employé, pendant mille ans, toutes leurs facultés à écrire, et pendant mille autres années , à commenter ce livre unique.

Le Talmud, comme tout autre phénomène, afin de devenir compréhensible, ne doit être considéré qu'en rapport avec des objets de même nature; ceci étaitune vérité méconnue jusqu'à nos jours. Comme c'est essentiellement un corpus juris, une encyclopédie de la loi civile, pénale, ecclésiastique, internationale, humaine et di-^ vine, on ne peut bien le juger que par analogie et en le comparant avec d'autres codes, et surtout avec le code de Justinien et ses corn* mentaires. Ce que les profanes ont pris pour des subtilités excep* tionnelles et rabbiniques, ou, dans les chapitres qui ont rapport aux deux sexes, pour des violations grossières de la délicatesse moderne, ressortira plutôt à l'avantage du Talmud. LesPandectes et les Institutes, les Novelles et les Responsapnulentium, devraient ainsi être constamment consultées et comparées.

La culture de l'esprit est le cachet dominant du judaïsme ; c'est par l'instruction, par l'acquisition de la science, que les docteurs talmudistes veulent s'élever à la connaissance de Dieu et des grandes vérités que la religion enseigne ^

' Bëdarrides, Etude êur k Talmud, p. 35 et suiv.

XX INTRODUCTION

Le Talmud n admet pas la piété ignorante : «rNul ignorant, y est-il dit, ne saurait être pieux ^-n — rr A Bude, est-il dit ailleurs [Kiddamchin j ch. i), on discutait sur le point de savoir si l'étude était plus grande que l'œuvre. R. Tarphon dit que l'œuvre est plus grande. Akiba répond que l'étude vaut mieux encore. Tous alors ont répondu : L'étude est vraiment plus grande, car l'étude mène à l'œuvre. iî

L'amour de l'étude était poussé si loin qu'on lui sacrifiait les richesses. Le Talmud raconte que le rabbin Johanan, se promenant avec ses élèves, leur montrait tantôt un champ, tantôt une vigne, en leur disant : trJ'ai tout vendu pour me consacrer à l'étude de la Loi ^. -w

cr L'étude, ajoutent les docteurs hébreux , est plus méritoire que le sacrifice, t)

(f Un savant est plus grand qu'un prophète, t) (f L'école ne doit pas être fermée, même pour rebâtir le Temple, w

(T Le monde n'est sauvé que par le souffle des enfants qui vont à l'école. ■»

(c Jérusalem fut détruite parce que l'instruction de la jeunesse avait été négligée. "»

(T On doit respecter son maître encore plus que son père, n ff Heureux le fils qui a été instruit par son père ; il le vénérera comme son père et son maître. Heureux le père qui a instruit son fils, rt

Quel est le peuple de l'antiquité chez qui l'instruction a été ainsi en honneur?

Chez tous les peuples de l'Orient, l'instruction était le privilège exclusif d'une caste.

A Lacédémone, à Athènes, on s'occupait de développer le corps plus que l'esprit.

* Benamozègh, Morale juive et chrét. p. 167. — * Pirké Abôth [Maximes des Pères), ch. II, S 6.

INTRODUCTION. xxi

A Rome, cherchait-on à instruire Je peuple? Que seraient devenus les augures si l'instruction avait été répandue dans toutes les classes de la société païenne ?

Il n'en était pas ainsi à Jérusalem, ff Quiconque ne croît pas en science, dit Hillel, décroît, if)

La science est placée en première ligne parmi les devoirs sociaux, tf Ce qui soutient la société, disent les Maximes des Pères, c'est la science religieuse, le culte ( c'est-è-dire l'adoration de Dieu) et la charité, -n

Cette instruction que préconisaient les rahbins, ils ne la voulaient pas oisive, contemplative; la science s'alliait chez eux à l'exercice d'une profession.

Le travail sous toutes ses formes était également honoré. En cela les talmudistes s'éloignent des idées qui avaient cours dans la Grèce et à Rome, où l'exercice des arts mécaniques était regardé comme indigne d'un homme libre ^ (rll est bon, disent-ils, d'ajouter un métier aux études, n

(T L'artisan à son ouvrage n'a pas besoin de se lever devant le plus grand docteur, d

(T Celui qui gagne sa vie par son travail est plus grand que celui qui se renferme dans une piété oisive, -n

Ces préceptes n'étaient pas une lettre morte ; ils étaient mis en pratique par les plus éminents docteurs, qui étaient de simples artisans et passaient de l'atelier à l'école.

Lorsqu'on ouvre aujourd'hui des cours d'adultes, où l'on appelle les simples ouvriers à s'instruire, on ne fait que reproduire en partie ce qui se passait à Jérusalem.

Les plus savants rabbins qui ont concouru à la confection du Talmud exerçaient des professions manuelles.

Les talmudistes se partagent en deux écoles souvent rivales : celle d'Hillel et celle de Schamaï. Hillel, remarquable par son humilité, par son esprit de charité et de bienveillance envers tous les

' Monlcsquicu , Esprit des lois, liv. IV, cli. viii.

XXII INTRODUCTION

hommes; Schamai, inflexible dans ses principes, souvent emporté, inclinant vers la sévérité.

Au fond, les deux écoles s accordaient, mais elles différaient sur l'application.

On trouve dans le Talmud un grand nombre de passages où Hillel et Schamai sont mis en présence ^

(rJe me convertirai à ta religion, dit un païen à Schamaï, si tu parviens à me l'enseigner pendant que je me tiens debout devant loi sur un seul pied.-n Schamaï, irrité, le repousse avec violence.

Cet homme alla auprès d'Hillel, à qui il fit la même demande. Hillel Taccueiliit et prononça ces magnifiques paroles : a Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu on te fît; c'est là toute la loi, le reste n'en est que le complément et le commentaire, v

Dans une autre circonstance, un païen se présente à Schamai et lui dit : (r Avez-vous plus d'une loi? — Oui, répond Schamai, nous avons la loi écrite et la loi orale. — Je consens, dit le païen, à accepter la première, mais je ne saurais adhérer à la seconde.?) Schamaï le repoussa.

Il fit la même question à Hillel, qui consentit à l'instruire; il lui enseigna d'abord par leur véritable nom les lettres de l'dphabet, alephy hethy guimel, dakth

Le lendemain , il donna à ces lettres d'autres noms, ^r Que signifie ce changement, demanda le néophyte? — Quoi! répondit Hillel, tu te fies à la tradition que je te transmets, et tu ne veux pas accepter celle qui nous est transmise par nos sages ! v

Les deux chefs des deux écoles différaient d'opinion sur beau* coup de points.

Ainsi l'école de Schamaï disait : (r Au jour du jugement, trois classes d'hommes se présenteront devant Dieu : celle des justes, celle des méchants, celle des hommes tenant le milieu entre les deux.

cr Les justes seront inscrits au livre de vie éternelle; les méchants

' Vie (le Hillel, par M. le grand rabbin Trënel (1867).

INTRODUCTION. xxm

seront condamnés à lenfer; les autres, comprenant la grande majorité des hommes, iront au purgatoire, et là, purifiés par les tourments, la pénitence et la prière, ils deviendront, avec le temps, dignes d'entrer dans l'asile des justes, n

crNon, dit Técole d'Hillel, Dieu est grand par la miséricorde, sa justice doit toujours incliner vers la clémence. Les hommes de la classe intermédiaire ne traverseront pas le purgatoire; leurs mérites effaceront leurs fautes, n

Une grave question agitait les écoles d'Orient : on se demandait si l'existence était un bien&it pour l'homme et si la mort ne serait pas préférable. Cette question fut débattue pendant deux ans dans les écoles d'Hillel et de Schalnaï.

Il vaut mieux, disait l'école de Schamaï, ne pas exister. Celle d'Hillel dit : L'existence est une grâce pour l'homme.

La majorité des docteurs talmudistes prit un moyen terme : (t II vaudrait mieux pour l'homme ne pas avoir été appelé à la vie; mais , puisqu^il existe , qu'il accepte courageusement la vie avec les obligations qu'elle impose; qu'il examine sans cesse l'importance de l'œuvre qu'il doit accomplir, y^

On voit, par ces citations, que les questions qui s'agitaient dans les écoles talmudistes ne roulaient pas toujours sur des cas de conscience dégénérant en puérilités; les plus hautes spéculations de la philosophie y étaient abordées.

Les décisions d'Hillel, comme chef du sanhédrin, portaient l'empreinte de son caractère.

Une des plus remarquables est celle qui supprime toutes les formules dans les conventions et veut que les actes rédigés dans le langage du peuple, en dehors de toute prescription légale, soient valables et obligatoires : c'est le droit prétorien des Romains supprimant les rè^es du droit mesquin pour faire prévaloir les principes d'équité. On doit à Hillel des décisions qui témoignent de l'élévation de son esprit.

11 se montrait sévère contre l'usure. Il allait plus loin : il voulait qu'il ne fût pas permis de rendre une valeur supérieure à celle

vxiv INTRODUCTION.

qui avait été prêtée. trLe prêt, dit-il , ne peut pas être une cause de dommage pour l'un et de profit pour l'autre ^ d

Des hommes tels quHillel, qui avaient consacré leur vie à l'étude, n'étaient étrangers à aucune des grandes questions qui ont exercé l'esprit humain.

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