‹ Traité des Berakhoth du Talmud de Jérusalem et du Talmud de BabyloneChapitre 4 sur 266 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Analyse et exemples.

Il ne faut pas croire que le Talmud soit seulement et exclusivement un livre de théologie. Certes c'est là son principal sujet et l'objet de ses plus sérieuses élucubrations. L'exégèse, avec ses discussions approfondies, y est amplement traitée et débattue, et l'on y trouvera l'explication historique des rites et des usages religieux. Mais les autres matières scientiGques n'en sont pas exclues. Outre l'intérêt général qu'offre cet ouvrage au point de vue de la linguistique et de la philologie comparée des langues sémitiques, il consacre un grand nombre de traités, et des plus volumineux, à la science du droit, à la jurisprudence. Ainsi toute une section de la Mischnâ parle des rapports matrimoniaux; une autre section est intitulée Nezikin (des dommages), et comprend les développements de la législation mosaïque sous le rapport civil. Le premier traité de cette section comprend les dommages volontaires ou involontaires commis par les domestiques ou les animaux d'un propriétaire, le degré de responsabilité qui incombe alors à ce dernier, les pénalités dont il est passible , etc. ; le deuxième traité parle des objets trouvés; le troisième, des héritages; les traités Synhédrin, Maccàlh et Schehouôth offrent d'utiles renseignements pour les interrogatoires en matière criminelle, et l'on trouve enfin, disséminées dans d'autres traités, une foule de notices sur l'histoire naturelle, l'archéologie, la géographie et l'histoire.

On sait tout cela depuis longtemps, et l'on a déjà dit souvent

' Traite Baba Meltia, fol. 17 b (ib. p. 5i).

INTRODUCTION. xxv

que le Talmud contient d'innombrables documents de la plus haute importance. Mais comment les trouver ? Gomment les aborder ? Si l'on veut se renseigner sur un sujet donné, on a recours d'ordinaire à la voie la plus détournée , au moyen le moins direct : il faut savoir par hasard si un auteur a eu occasion de citer le passage qu'on désire étudiçr, il faut connaître l'ouvrage, le chapitre, la page, et l'on aboutit souvent à une fausse indication. Gomment remédier à ces inconvénients ? En plaçant sous les yeux du lecteur une traduction fidèle et méthodique de l'ouvrage, accompagnée de sommaires , d'analyses explicatives et de plusieurs tables alphabétiques qui facilitent les recherches.

Ge sont surtout les historiens, tant israélites que chrétiens, qui souvent ont éprouvé ces difficultés; et ils ont dû, lorsqu'ils ne se sentaient pas assez au courant du langage talmudique, avoir recours à un intermédiaire : ce procédé a dû provoquer maintes fois de mauvaises interprétations , qui eussent été. évitées si l'auteur luimême avait pu examiner, de ses propres yeux, l'ensemble du passage. L'histoire joue, en effet, un grand rôle dans le Talmud et offre à l'investigateur une mine inépuisable de renseignements, parce qu'elle y occupe un espace de temps de plus de six siècles , c'est-àdire depuis l'existence du second temple jusqu'au m^ siècle après sa destruction.

Ge n'est là qu'une parcelle de cette encyclopédie. L'intérêt qui s'attache à l'antique nationalité d'Israël , à son autonomie et à son indépendance d'autrefois, a donné lieu à des réflexions sur les mœurs et les coutumes de ce peuple , traits distinctifs que le moraliste enregistrera avec satisfaction; on y retrouve, comme en un portrait fidèle , les traits saillants de la vie intime et de l'activité des Hébreux , à côté des études philosophiques vers lesquelles tendait leur nature spiritualiste.

Que l'on nous permette, pour corroborer notre dire sur ces divers sujets, de l'appuyer par quelques exemples pris dans ce volume même.

H y a, entre autres légendes messianiques, une anecdote incon-

XXVI INTROBeCTION.

nue (citée noUepart, autant que nous sachions, pas même par le D' Graeli), qui nous a vivement frappé par son caractère judéochrétien , au point que nous nous sommes demandé si elle n'a pas été intercalée dans ce texte par les premiers adhérents de TEg^se. Qu on en juge par le fragment suivant :

<r R. Josué ben-Lévi dit que le Messie se nommera Cémach (rejeton royal). Selon R. Juda, fils de R. Aïbo, son nom sera Mena hem (consolateur). D Et cet auteur raconte à Tappui de son opinion qu il arriva un jour à un Israélite , au moment oi!l il cultivait son champ , d'entendre sa vache mugir. Un Arabe qui passait l'écoute et dit : (rFils de Juda, laisse là ta vache et ta charrue, car le moment approche où tu seras ruiné, d La vache mugit une seconde fois : (rFils de Juda, dit alors l'Arabe, reprends ta vache et ta charrue, car le roi-messie vient de naître. — Gomment s'appelle-t-il ? — Mena hem. — Et d'où est-il ? — De la ville royale de Bethlehem , en Judée. •« Après d'autres détails qu'on peut lire au complet dans le présent volumes un des auteurs du Talmud ajoute : crA quoi bon apprendre tout cela d'un fait relatif à un Arabe? Un verset textuel d'Isaïe (x, 3/i) le dit aussi : Le Liban tombera avec majesté y et ces mots sont suivis de ceux-ci : Une branche sortira de la souche d^IsaSey c'esl-à-dire que la destruction du temple sera compensée par ]a naissance d'un messie descendant de David, -n

N'estr-ce pas étonnant de trouver là de tels passages, si curieux et pour le moins étranges et nouveaux ? Tandis qu'on ne connaissait jusqu'à présent que des passages antichrétiens qui valurent au Talmud des persécutions, on en découvre maintenant d'autres, d'un caractère tout différent. Est-il une impartialité plus large ?

Maintes légendes feront sans doute sourire le lecteur, et, bien qu'elles ne soient pas destinées aux incrédules , elles verront leur authenticité mise en doute. Mais ces sortes de croyances sont-elies particulières au Talmud, exclusives au rabbinisme seul? N'en trouve-t-on pas en foule dans les Origines du christianisme ou dans

* Chap. II, S 4, p. 56.

INTBODUCTION. xxvii

la Vie des Saints? Et leur caractère mythique n'a-t-il pas pour ainsi dire disparu, pour faire place à une sorte de constatation historique? Prenons un exemple dans ce volume. Au chapitre ii, paragraphe 9, nous lisons plusieurs récits, d après lesquels les injures ou insultes faites à un pieux docteur furent immédiatement punies de la peine de mort par la Providence, quoique ce rabbin n'eût jamais désiré appliquer un tel châtiment à celui qui Tavait offensé. C'est sans doute là un des produits de l'imagination populaire qui, se souvenant de l'influence et de la portée de quelques esprits vénérables, leur attribuait le pouvoir de faire des miracles jusque dans leurs effets pernicieux et au delà des désirs de ces docteurs.

Veut-on maintenant établir un parallèle entre ces légendes et d'autres , prises en dehors du judaïsme ? Il sera inutile pour cela de remonter aux premiers siècles de l'ère chrétienne ou de chercher dans les sombres époques du moyen âge le plus reculé. Que l'on ouvre notre histoire nationale française , un peu avant la Renaissance, qu'on lise les hauts faits accomplis par une jeune fille du peuple, cette héroïne qui arracha la France à l'Anglais et mourut ensuite comme martyre de son patriotisme; on arrivera à ce fait très-sincèrement reproduit par les historiens modernes :

Un jour, à sa sortie de chez le roi , qui la mandait parfois auprès de lui , un homme passant à cheval lui cria des paroles injurieuses en blasphémant le nom de Dieu : cr Ah, en nom Dieu! tu le renies, -n lui répondit aussitôt Jeanne, sans se préoccuper de l'insulte qui ne s'adressait qu'à elle, (ret tu es 9% près de ta mortî-n Une heure après, l'homme tombait à l'eau et se noyait ^

Quel exemple frappant de l'influence exercée sur le peuple par les âmes fortes! On peut l'affirmer, sans sortir des limites de la vérité, l'humble et douce Jeanne Darc n'avait nullement l'intention de vouer à la mort celui qui l'avait injuriée , pas plus que notre docteur du Talmud à l'égard de ses ennemis. Personne ne voudrait

* J. Pasqiierel, Procès, l. III, p. 10a; Jeanne (V Arc , par M. Sepet, p. 60.

xxvui INTRODUCTION.

en douter. Et pourtant il a pu se trouver au moyen âge des gens qui^ n'éprouvant aucun soupçon injuste à Tégardde Jeanne, eussent accusé le rabbin du Talmud , et avec lui tous les Juifs du monde , d'avoir usé de maléfices et de sortilèges contre son adversaire dans un esprit de vengeance I C'est bien mal comprendre ces légendes pieuses que de les interpréter ainsi. Et qui sait si une version textuelle ne contribuera pas à dissiper de telles erreurs?

En outre, comme le disait M. Hallel ^ les allégories et les passages symboliques permettent d'entrer dans les idées théo-philosophiques de l'antiquité et de soulever le voile dont elle aimait à se couvrir. Citons une allégorie où la féerie le dispute au miraculeux, et où (comme partout) le flambeau de la raison nous éclairera à travers les ombres les plus ténébreuses.

«cLes démons, est-il dit, doivent leur naissance aux quatre spectres nocturnes mères, nommées Lilithy Naama^ Aguereth et MahaU. Chacune de ces quatre gouverne pendant une saison de l'année, et elles s'assemblent auprès du mont Natpa (noo^). Elles se dirigent de l'orient vers le nord , et Salomon les domine toutes et s'en sert pour son plaisir, a

Ce mythe, ainsi que d'autres de ce genre, n'est nullement l'effet d'un égarement de l'esprit; et les gens superstitieux ont beau inventer un monde nouveau, peuplé d'esprits malfaisants, l'allégoriste ne nous montre qu'une grande vérité philosophique , présentée dans le style attrayant de la parabole.

La dogmatique entend par démons les vices qui cherchent continuellement à nuire à l'état moral de l'homme, et les vices de l'homme peuvent être attribués aux quatre causes suivantes :

1^ A Tignorance, représentée par Lilith, oiseau ou spectre nocturne, qui ne se piait que dans les ténèbres et qui est l'ennemi mortel de l'enfance. Tel est le vulgaire, dont toute la vie n'est qu'une enfance et qui a l'instruction en horreur.

a^ Aux plaisirs physiques, auxquels succombe même l'homme

' Archives itraélite* , 18A&. Gomp. Presse israéKte, 1869, n* âi. p. A 93.

INTRODUCTION. xm

religieux et instruit; cest ce que dit le Talmud : (r Celui qui surpasse son prochain par le rang, le surpasse aussi par ses passions. Ti

3® A Tégarement de l'esprit par les idées philosophiques, si les dispositions naturelles n'y sont pas favorables; car, de même que, si la vue est dirigée sur un objet trop éloigné ou trop fin, elle ne distingue plus les objets les plus proches placés sou» le rayon visuel, ainsi l'esprit faible, dépassant les limites de sa conception, aliène son esprit; il perd de vue les principes les plus évidents qui l'ont soutenu dans la foi , et tombe dans la plus grande dissolution des idées.

li^ A la superstition, qui est une véritable faiblesse et maladie de l'âme (n^no), qui rend l'homme incapable de toute idée sublime et affaiblit sa croyance à l'unité de Dieu. C'est cette folie qui entretient des vestiges d'idolâtrie dans les croyances et les mœurs de plus tl'un homme sans cervelle (niD 'pn) , en ce qu'ils se représentent la divinité avec des passions et des attributs humains, er Enfin , ajoute l'allégorie, Salomon les domine toutes et s'en sert pour ses plaisirs, -n C'est l'homme sage et religieux qui domine les vices ^ se dirige vers un but louable, afin qu'il tire parti de sa liberté au profit de sa parfaite félicité.

N'est-ce pas cette sentence que l'auteur du Contrat social (ix) semble avoir résumée en ces mots : tr L'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté? i>

Nous avons reproduit ces explications à titre de spécimen; mais il va sans dire que nous ne nous lancerons pas dans le .vaste champ des interprétations, qui entraînent à des séries infinies de commentaires sur commentaires.

En dehors des légendes , on trouve là des renseignements historiques ou du moins des récits fondés sur une base historique. On sait, par exemple, que Simon ben Schetach dut fuir le palais du roi Alexandre Jannée, son beau-frère ou cousin, à cause des divisions nées entre les sectes religieuses et à cause de leur rivalité.

xii INTRODUCTION.

Dans le présent traité \ on attribue ce fait à une calomnie répandue à la cour et accréditée par le roi lors de Tarrivée de trois cents Naziréens, et Ton raconte que, grâce à Tintervention de personnages persans qui avaient conservé de lui un bon souvenir, ce rabbin rentra plus tard en faveur.

De même un peu plus loin, à propos de la récitation des prières et des bénédictions, on raconte les derniers instants d'Âkiba^, ce héros martyr de la dernière guerre de l'indépendance dlsraël, faite sous Barcokhebas contre Adrien ; le Talmud veut démontrer, par un exemple historique , avec quelle ferveur on doit prier Dieu lorsqu'on récite le schéma^ cette profession de foi israélite, et que Ton dit ces mots : Tu aimeras V Etemel ton Dieu de toute ton âme, c'est-à-dire tu lui sacrifieras ta vie. Le vieux Rabbi, comme le rapporte l'histoire, ne se laissa détourner de ses devoirs religieux, ni par les tortures, ni par les supplices , et au moment de perdre la vie il répétait, dans une dernière exclamation, ce creifo sublime. Hélas! combien de martyrs, se souvenant de lui, l'ont imité sur les bûchers et sont morts aussi courageusement pour leur foil

Si du domaine de l'histoire nous passons à celui des sciences exactes, nous verrons qu'elles figurent là avec non moins d'éclat. On y trouve maintes prescriptions hygiéniques et de médecine usuelle, par exemple, l'interdiction de boire de l'eau ayant séjourné toute la nuit dans un vase de métal (p. i36); des notions de physique, comme la pluralité des couleurs de la lumière', et une foule de renseignements sur l'histoire naturelle. L'un des auteurs le plus souvent cités, Samuel, est représenté comme un astronome et mathématicien distingué. On peut en fournir la preuve par deux passages, pris toujours dans ce même volume, et relatant les opinions scientifiques de cet auteur, tout en citant également d'autres opinions que la science repousse au plus léger examen.

' Chap. VII. S â, p. i3o. Au Talmud ' Voir Babli, même traite, foi. 59\ La

Babii, fol. AS", ce rëcit est mutilé. loi de Tëquilibre se trouve aussi dans ce

^ Ghap. IX, S 9, p. 17:1. volume, eh. 11, S 5 (p. 4A).

INTRODUCTION. xxxi

Dans le premier \ Samuel calcule au juste la durée d'un clin dœil, et il dit qu'il représente la 5 6,8 /i 8^ partie de Theure, ou si Ton veut réduire cette fraction en tierces ou 6 o^ de seconde , on aura 56,8^8/2 i6,ooo = moins de k tierces» ou presque un 1 5* de seconde. Il semble quil ait connu les équations algébriques les plus compliquées.

Dans le second passage^, Samuel apparaît en véritable astronome , en érudit consommé dans cette science que les Ghaldéens ont cultivée les premiers avec succès. Si une comète , dit-il , survenait dans le signe du zodiaque qu'on nomme rOrûm, l'univers périrait par ce choc; et, comme quelqu'un prétendait l'avoir vu passer à cette époque , il déclara que cette traversée n'avait dû être qu'apparente, qu'en réalité elle a dû avoir lieu au-dessus ou au-dessous de ce signe; et il affirme son jugement en disant qu'il est aussi bien au courant des voûtes célestes que des rues de Nehardea , sa ville natale. On peut ajouter foi à son assertion , puisqu'il avoue sincèrement, — on pourrait dire naïvement, — qu'il ignore seulement où est le siège de la comète. Et un auditeur de l'école se demanda s'il était monté au ciel pour en connaître si bien les constellations ! On comprend maintenant qu'il ait pu calculer si minutieusement la durée des révolutions lunaires ou mois^, et l'on ne s'étonnera pas de trouver (p. 8) des données de cosmologie et même de géologie, des notes sur les terrains primitif, sur la formation des croûtes terrestres, comme un avant-goût des théories antibibliques de Cuvier, d'Ëlie de Beaumont, etc.

La doctrine morale du Talmud sur le juste et sur le pécheur repentant . nous paraît réunir à un assez haut degré l'élévation et le sens pratique, pour qu'il convienne de la résumer en peu de mots. On verra par là comment il a su se tenir à égale distance des exagérations de tout genre.

' Ghap. I , S 1 , p. 8. Dans te Babii , * Chap. ix , S a , p. 1 6o ; comp. p. 6 à

itid. fol. 7*, la solution est moins précise 8 , pour la rotation du soleil et de la lune. et plutôt approximative (88,888* partie ' Voir notre expose du calendrier juif ,

de l*heure). Almanack perpétuel , pi^éfaçe, p. x.

xwii INTRODUCTION.

D après le Talmud : i ® une faute commise contre son prochain ne saurait s'effacer par la pénitence que quand ce pécheur aura donné pleine satisfaction à la partie lésée ou offensée, et en aura obtenu le pardon. Alors c'est une affaire entre Dieu et lui; à lui la prière, les jeûnes, la contrition, le repentir; à la grâce de Dieu la rémission.

â^ Les péchés contre les abstinences culinaires, la sainteté des fêtes, la débauche, la dureté en fait d'aumônes, etc.; ces fautes, ne regardant que Dieu seul, peuvent recevoir une rémission pleine et entière par un repentir sincère et un changement complet de conduite, opposée à celle que le pécheur avait tenue auparavant. Et non-seulement il sera Fégal àtx juste' parfait ^ niDii pnx, mais par les efforts héroïques de tous les instants qu'il est obligé de faire pour vaincre ses passions et se détourner des plaisirs qu'il avait déjà goûtés , il s'élève à un degré supérieur au Zadic gamour, qui ne ressent aucune tentation pour les fruits défendus qu'il n'a jamais connus.

3^ Celui qui aura péché contre les hommes n'importe de quelle manière devra reconnaître ses fautes, s'en repentir et chercher à tout réparer amplement; s'il y parvient, il recevra de Dieu la rémission de ses péchés et pourra encore prétendre à l'estime des hommes. Mais il ne pourra devenir l'égal, et, à plus forte raison, le supérieur du Zadic gamouvy de celui qui n'a jamais volé, trompé, prêté à usure, frappé, qui a toujours soutenu l'infortuné de sa bourse, de ses conseils, qui a veillé les malades, leur a procuré les médicaments nécessaires , qui a protégé la veuve et l'orphelin , qui a donné des vêtements à ceux qui en manquaient , du bois à ceux qui gelaient de froid, à manger à ceux qui ont faim, car ce pécheur repentant a déjà donné des preuves d'un mauvais cœur ; il en fait le sacrifice par crainte de la punition céleste. C'est fort bien; mais cela n'égale pas la conduite de celui qui avait toujours le cœur bien placé ^

* Voyez Maïmonide, Sehetnoné-Perakim , eh. vi.

INTRODUCTION. xxmu

On y rencontre aussi la mention d'un défaut bien vieux, que les écrivains seront heureux de voir blâmé : il s agit du plagiat ^ et l'on fait remonter jusqu'à David le désir légitime, sollicité par ce roi comme une faveur divine, d'avoir l'assurance que ses paroles seront répétées en son nom par la postérité, dans les synagogues et dans les maisons d'étude. Ce serait un déni de justice d'agir autrement et de ne pas mentionner l'auteur des paroles que l'on cite , chacun le sait; mais combien en est-il qui observent ce précepte religieusement, scrupuleusement?

Cette loi est fort simple, mais on en trouvera qui certes paraîtront encore plus simples et même ingénues. Ainsi, dans la Mischnâ de ce même traité (ix, 5), en parlant de l'entrée au temple de Salomon, on prescrit le plus grand respect dans la tenue et l'on interdit, «r d'y cracher à terre, tî De telles défenses ne choquaient pas nos ancêtres, accoutumés à employer aux heures d'étude, comme en général dans leur langage antique, une crudité d'expressions plus forte encore. Nos habitudes modernes, plus sévères en apparence, respectant plutôt la forme que le fond des idées, ne toléreraient plus de telles expressions, et lorsque nous nous sommes trouvé en présence de divers passages qui traitent soit de questions matrimoniales, soit d'impuretés sexuelles^, nous avons essayé de les rendre aussi clairement que possible, en latin, selon le précepte de Boileau. Il faut observer, à l'honneur de la morale des rabbins, et selon le propre témoignage desavants chrétiens, que, malgré les périls de pareils sujets, ils ont évité les descriptions libertines, les raffinements d'obscénité qui déshonorent mainte autre casuistique. Une seule phrase, relative aux héritages, nous a paru trop vive (non obscène) pour mériter d'être traduite (ix). N'est-ce pas un nouvel éloge à adresser au Talmud de pouvoir affirmer qu'on n'a trouvé dans ce vaste recueil, dans cette collection immense, que quelques avis répréhensibles , et, dans le traité Beror-

' Chap. II, $ 1. p. 3i. suisiique, p. ex. I" partie, ch. ii, S 6, et

* Par ex. p. gS. H arrivera même d'en ch. m, S 6. smpprimer s'ils sont parement de la ca-

xxxiy INTRODUCTION.

khdth, moins d'une ligne à blâmer? £t encore n est-ce qu'une opinion individuelle, sans valeur, qui, par conséquent, n entache pas l'ensemble.

Il convient d'appeler également Tattentioa sur l'avis du Talmud relativement à l'esclavage; et, sur ce sujet, nous ne saurions mieux faire que de laisser la parole à M. le grand rabbin Zadoc Kahn , qui s'exprime en ces termes ^ :

(cli est difficile à un peuple, dit-il, quelque bien gardé qu'il soit par ses lois et ses institutions, de rester toujours fermé aux inSuences du dehors. Gela <levient difficile surtout, lorsque *ce peuple est dépossédé de sa nationalité, livré à une domination étrangère , ou même brisé en mille morceaux dispersés partout. Ses idées, ses mœurs, sa législation se modifient nécessairement au contact d'une civilisation toute nouvelle, toute différente. C'est ce qui arriva aux Israélites, de l'aveu même du Talmud, pendant l'exil de Babylone ; c'est ce qui leur arriva pendant la domination grecque, et surtout après la conquête romaine. Sans doute les croyances du judaïsme restèrent toujours pures, sa morale forte et élevée : sous ce rapport, Rome ne pouvait que recevoir sans rien donner ; mais il n'en est pas de même de la jurisprudence. Cet admirable code civil romain , qui a inspiré tant de législateurs modernes, devait plaire à l'esprit fin et pénétrant des * auteurs du Talmud. Quand on étudie la littérature talmudique, on s'aperçoit immédiatement que l'influence romaine a passé par là. Le droit civil surtout, tel que l'expose le Talmud, reproduit souvent les principes du droit romain, et quelquefois il lui emprunte jusqu'aux expressions juridiques. Nous n'avons à nous occuper que du droit relatif aux esclaves et où l'influence des idées romaines est visible. Ce qui n'était qu'un germe dans la Bible est développé par le Talmud avec une extrême vigueur. Le Talmud, comme le droit romain, dépouille volontiers l'esclave de toute personnalité et l'assimile à une simple propriété. Mais heureuse-

^ L'Esclavage selon la Bible et le Talmud (à la suite da Rapport sur le Séminaire israélite), p. 67-8.

INTRODUCTION. ' nxxr

ment la ressemblance s'arrête là. Si le Talmud prive Tesclave de tous les droits civils, il exige du moins qu'il soit traité comme un homme, que dis-je? comme un frère. Sous ce rapport, le Talmud continue donc dignement la Bible.

(rNous devons, d'ailleurs, signaler une distinction capitale. La constitution mosaïque reconnaît deux sortes d'esclaves qui n'ont ni les mêmes droits, ni la même position : Tesclave hébreu et l'esclave étranger. Cette distinction est formelle dans la Bible; mais elle s'accuse avec plus de précision encore dans le Talmud , qui la ramène à des principes rigoureux et l'étend à des cas très-variés. 11 est vrai que le Talmud ne s'occupe de l'esclave hébreu que dans un intérêt purement historique; il nous apprend lui-même que l'esclavage des Hébreux, tel qu'il est réglé dans la Bible, n'existait plus de son temps. Mais nous n'en devons pas moins faire notre profit des données qu'il nous fournit; car si, quelquefois, il paraît s'éloigner du texte de la Bible, en général il explique utilement les points obscurs de la loi et supplée à ses lacunes. Nous ne séparerons donc pas la Bible de son commentaire obligé, du Talmud, et tout en recherchant le sens naturel du texte de la loi mosaïque, nous nous servirons des interprétations et des développements talmudiques. Nous devrons étudier séparément la condition de l'esclave hébreu et celle de l'étranger; car, encore une fois, leur sort est réglé par des lois toutes différentes. Nous aurons à examiner comment on acquérait l'un et l'autre, quelle situation leur faisait recouvrer la liberté. Cet examen prouvera, nous l'espérons, que le Pentateuque s'est inspiré, dans la question de l'esclavage, du même esprit d'humanité et de justice qui éclate dans toutes ses lois sociales, et que le Talmud, après tout, est resté le fidèle interprète de la Bible, n

Un instituteur primaire, M. J. Hallel, écrivait en i84/i ces lignes qui n'ont rien perdu encore de leur valeur; il espérait la réalisation prochaine du projet de publication d'une traduction du Talmud qui avait dû s'effectuer alors, et il en parlait dans ces termes ':

crTous les esprits se tourneront vers cette curieuse publication

xxx?i INTRODUCTION.

qui, par la diversité de ses sujets, ne manquera pas d'intéresser ses différents lecteurs. Le théologue ne pourra qu'admirer la minutieuse sollicitude pour l'explication de la parole divine, et, dans sa croyance sincère à la révélation, il ne trouvera pas exagérées les privations excessives que veut bien s'imposer celui qui, pour la tranquillité de sa conscience , cherche à satisfaire à toute explication possible du précepte divin. Le jurisconsulte y rencontrera l'esprit chicaneur et rusé des parties en contestation, et les moyens de scruter et de sonder le cœur humain. L'astronome se trouvera transporté , par cette lecture , dans les vastes plaines de la Chaldée, où l'œil observateur du pasteur nocturne se promenait déjà parmi ces armées célestes, dont il suivait la marche régulière, et auxquelles il appliquait les noms du règne animal toujours présents à son imagination. Le géomètre trouvera bien souvent son Euclide ; le disciple d'Esculape et le naturaliste reconnaîtront l'œil pénétrant de l'antiquité dans tous les règnes de la nature. Enfin , l'homme de progrès, mais sincère dans la foi, y aura une large part à la liberté de l'examen et aux réformes accordées à l'esprit du siècle, en harmonie avec la glorification de la religion; car ce n est qu'en puisant à cette source que les réformateurs modernes peuvent apaiser les esprits en fermentation. Cependant, comme la langue hébraïque était déjà oubliée au temps de cette compilation, et que pour les expressions de toutes ces spécialités il fallait avoir recours aux langues étrangères , il serait à désirer que ce fussent de savants orientalistes, des philologues et des archéologues qui se chargeassent de ce travail encyclopédique, -n

Persécution; émancipation.

On s'explique le succès croissant de ce livre, à mesure qu'on le connaît davantage et plus intimement. L'immense compilation de Ravina et de Rab Asché s'est répandue parmi les Juifs avec une rapidité presque miraculeuse; elle fut acceptée, dès son apparition.

INTRODUCTION. xxxyn

comme l'expression vraie et sincère de la loi traditionnelle ^ De nombreuses écoles, où le Talniud fut l'objet de l'étude la plus respectueuse, surgirent tout à coup en Orient et en Occident; ses décisions casuistiques et judiciaires furent acceptées par toutes les communautés, et cette triple barrière élevée par la piété des rabbins de la Palestine et de la Babylonie, autour des préceptes de la Tôrâ, ne rencontra pas un seul téméraire qui voulût la franchir. Gomment se fît cette transmission si rapide? Il serait difficile de le dire; mais le fait est que l'œuvre éclose sur les bords de l'Euphrate fut en un instant entre les mains des Juifs qui habitaient les bords du Rhin, du Danube et de la Vistule.

(t L'attachement des Juifs pour le Talmud devait naturellement signaler cette œuvre gigantesque à l'attention de leurs ennemis; comme ils ne pouvaient s'en prendre aux textes sacrés, ils pensèrent, pour justifier leur haine et les mauvais traitements qu'ils faisaient subir aux pauvres exilés, pouvoir se rejeter sur le Talmud qui devint ainsi le bouc émissaire chargé de toutes les iniquités. On attribua à son enseignement tous les vices et tous les crimes dont on accusait les Israélites, et Ton répandit sur les principes qu'il contient d'épouvantables calomnies, suivies bien souvent de nombreux massacres. y>

En effet, il n'est pas étonnant que le bon capucin dont nous avons parié plus haut (S I) l'ait pris pour un homme. Depuis qu'il existe, presque même avant qu'il eût revêtu une forme tangible, le Talmud s'est vu traité comme aurait pu l'être un homme ^. Il a été proscrit, emprisonné, brûlé plus de cent fois. Depuis Justinien, qui dès 553 après J. G. lui fit l'honneur de le proscrire par une novellc spéciale (novella 166), jusqu'à Glément VIII, et après lui pendant plus de mille ans, les pouvoirs séculiers et spirituels, ]es rois et les empereurs, les papes et les antipapes ont rivalisé à qui lancerait des anathèmes, des bulles et des écrits d'extermination contre ce livre infortuné. Ainsi, durant une période de moins

* Archives iêraélites, i5 juin 1867, p. 544. — * Qmirterly Beview, octobre 1867.

xviHii INTRODUCTION.

de cinquante ans, pendant ]a dernière moitié du xvi® siècle, le Talmud a ét^ brûlé non moins de six différentes fois, et non pas par exemplaires isolés, mais en masse et par charretées à la fois. Jules III promulgua sa proclamation contre ce qu'il nomme grotesquement le Talmud Guhnaroth y en i553 et i555; Paul IV, en iSBg; Pie V, en i566; Clément VIII, en iBgs et 1699. La frayeur que le Talmud inspirait était grande. Pie IV lui-même, en autorisant une nouvelle édition , stipulait expressément qu'elle serait publiée sans le titre de Talmud : (r Si tamen prodierit sine nomine rr Talmud, tolerari deberet. n II semble que le mot ait été une sorte de schibholeth imposé à chaque nouveau souverain pour éprouver la pureté de sa foi. Et cette épreuve doit avoir été rigoureuse, à en juger par le langage dont même les plus hauts dignitaires de TEglise ne craignaient pas d user parfois. Ainsi Honorius IV écrit à l'archevêque de Gantorbéry, en ia86, au sujet de ce livre damnable , l'avertissant sérieusement et le priant avec instance de veiller à ce qu'il trne soit lu par personne, puisque tous les maux en dé- (T coulent. -n En vérité, ces documents font de la peine à lire, et ils n'offrent de variété çà et là que par quelque grossière méprise, qui éclaire comme d'un trait de lumière l'abîme d'ignorance où étaient plongés les ecclésiastiques de cette époque concernant l'objet de leurs colères.

L'inquisition lui accorda les honneurs de ses bûchers, et les exemplaires du Talmud, accompagnés d'une longue suite de commentateurs, fournirent aux auto-da-fé une matière abondante. Plus tard, lorsque ces aimables exécutions furent passées de mode, une censure jalouse, stimulée sans doute par quelques apostats, fit des textes talmudiques un examen minutieux et en expurgea soigneusement tout ce qui pouvait blesser la foi des non-Israélites. Le moindre mot dans lequel il était possible de soupçonner une allusion au fondateur du christianisme fut sévèrement rayé, et l'on alla jusqu'à effacer les règles de la procédure qui semblaient infirmer les idées reçues sur la date de sa mort.

x\ous ne nous rappelons qu une exception au milieu de celle

INTRODUCTION. xxxix

Babel de dénonciations. Clément V, en 1807, avant de condamner le livre, voulut savoir ce que c'était, et ne trouva personne pour le lui dire. Là-dessus, il proposa, mais dans un langage si obscur qu'il se prêtait à plusieurs interprétations, que Ton fondât trois chaires pour enseigner l'hébreu, le chaldéen et l'arabe, comme étant les trois langues les plus rapprochées de celle du Talmud. Il désigna, pour instituer ces chaires, les universités de Paris, de Salamanque, de Bologne et d'Oxford, espérant qu'une de ces universités pourrait à la longue arriver à produire une traduction de ce livre mystérieux . Est-il besoin de dire que cet espoir ne se réalisa jamais? On eut recours au procédé plus expéditif de la destruction; on l'essaya non-seulement dans quelques villes d'Italie et de France, mais dans toute l'étendue du saint empire romain.

Enfin, il se fit un changement en Allemagne. Un nommé Pfefferkom , être assez méprisable , sollicita , sous le règne de Maximilien , un nouveau décret d'extermination contre le Talmud. L'empereur était campé avec son armée devant Pavie, lorsque ce messager à la langue perverse arriva dans son camp, pourvu de lettres de recommandation de la part de Gunégonde, la belle princesse, sœur de l'empereur. Maximilien, fatigué et ne soupçonnant rien, renouvela assez volontiers ce décret antique de confiscation, naturellement suivi de la destruction par le bûcher. La confiscation s'exécuta consciencieusement, car l'apostat Pfefferkorn savait assez bien où ses anciens coreligionnaires gardaient leurs livres. Mais il survint une conflagration d'un genre différent. Pas à pas, heure par heure, la réforme approchait en Allemagne. Reuchlin, le plus éminent des hellénistes et des hébraïsants de cette époque, avait été nommé j>our présider le comité qui devait appuyer de sa savante autorité le décret de l'empereur.

Mais sa tâche ne lui plaisait pas. Il n'aimait pas, disait-il, le regard de Pfefferkorn. En outre, c'était un homme honnête et savant, qui ayant été le restaurateur du grec classique en Allemagne, ne se souciait pas de prendre part à la destruction en masse d'un livre écrit par les plus proches parents de Jésus. Peut-être vit-il le

XL INTRODUCTION

piège adroitemeiibr tendu. Depuis longtemps il était lui-même une épine au pied de ses contemporains. Ses études hébraïques avaient été vues avec une amère jalousie , sinon avec frayeur. On ne songeait à rien moins à cette époque (la faculté de théologie de Mayence le demandait ouvertement) qu à une révision et à une correction complète de la Bible hébraïque, attendu qu'elle différait de la Vulgate. Reuchlin, de son côté, ne perdit jamais une occasion de proclamer la haute importance de ce qu'il appelait énergiquement la vérité hébraïque. Ses ennemis crurent que l'une des deux choses arriverait : eu se prononçant officiellement sur le Talmud, on était sûr qu'il se compromettrait dangereusement (et alors ce serait bientôt fait de lui) , ou bien il réduirait à néant jusqu'à un certain point ses jugements précédents en faveur de ces études. Il déclina la proposition qu'on «lui faisait, disant avec assez de loyauté qu'il ne connaissait aucunement le livre et qu'il n'y avait pas beaucoup de gens au monde qui le connussent. Les détracteurs du livre le connaissaient moins que personne. Mais, ajouta-t-il, si même il contenait des attaques contre le christianisme, ne vaudrait-il pas mieux y répondre? Brûler le livre, disait-il, n'est qu'un argument brutal [Bacchanten argument). Là-dessus, haro général sur Reuchlin : c'était un juif, un judaïsant, un renégat vendu, et ainsi de suite. Reuchlin, sans s'eifrayer, se mita étudier le livre avec la patience laborieuse qui lui était propce. Bientôt après, il en écrivit une brillante apologie. Quand l'empereur lui demanda son avis, il renouvela le conseil de Clément, de fonder des chaires pour l'explication du Talmud. Dans chaque université allemande il devait y avoir deux professeurs spécialement nommés pour mettre les élèves en état de comprendre ce livre, r Quant à le brûler, ajou-: tait-il dans son fameux mémoire adressé à l'empereur, si un fou venait dire : a Très-puissant empereur. Votre Majesté devrait vraiffment supprimer et brûler les livres d'alchimie (ce qui était un «excellent argument ad hominem)^ parce qu'ils contiennent des pas- «r sages blasphématoires, impies et absurdes contre notre religion, d qu'est-ce que Votre Majesté répondrait à un pareil âne? Ceci : Tu

INTRODUCTION. xli

es uii niais, de qui il faut rire au lieu de l'écouter. Eh bien, parce que ce niais ne peut pénétrer les profondeurs d'une science et parce qu'il comprend les choses autrement qu'elles ne sont en réalité, jugeriez-vous à propos de brûler les livres de cette science??) Les clameurs s'élevèrent de plus en plus furieuses, et Reuchlin, le savant paisible, de témoin qu'il avait été devint un accusé. Ce qu'il eut à souffrir pour et à cause du Talmud ne peut se raconter ici. Du procès fait au Talmud naquit toute une littérature de brochures, de feuilles volantes et de caricatures. La Faculté de théologie de Paris ne tint pas moins de quarante-sept séances, qui finirent par la condamnation de Reuchlin. Mais il ne resta pas seul pour combattre. Autour de lui se rallièrent, l'un après l'autre, le duc Ulrich de Wurtemberg, l'électeur Frédéric de Saxe, Ulrich de Hutten, Franz de Sickingen, celui qui, à la fin, fit payer aux habitants de Cologne les frais du procès de Reuchlin, Érasme de Rotterdam et toute la brillante phalange des (r chevaliers de Saint-Esprit, n les tr légions de Pallas-Miner ve , iî les cr Talmudphiles , i) selon les appellations diverses que leur donnent les documents de cette époque, ceux enfin que nous appelons les humanistes. Et leur palladium et leur cri de guerre étaient (ô étonnantes péripéties de l'histoire I) : le Talmud. Être pour Reuchlin voulait dire, selon eux, tenir pour la lai. Combattre pour le Talmud, c'était combattre pour l'Eglise ! Non te y écrit Egidius de Viterbe à Reuchlin, sed legem; non Thalmudj sed ecclesiam^. Cette fois le Talmud ne fut pas brûlé. Au contraire, on en imprimait la première édition. El dans la même année 1 52o, quand cette première édition s'imprimait à Venise , Martin Luther brûlait la bulle du pape à Wittenberg.

ff Peu de gens cependant ont su lire le Talmud et encore moins le comprendre, ce qui ne les a pas empêchés de prononcer contre lui des jugements catégoriques; les plus bienveillants veulent bien reconnaître qu'il s'y trouve un peu de sagesse; les autres l'ont examiné avec une malveillance qu'ils ne dissimulent pas, et ne se

' Voir le res^ de cette histoire dans les premières pages de la Réforme alleles Epistola* obscurorum viroruîn et dans mande.

xLii INTRODUCTION.

font aucun scrupule d appliquer aux chrétiens ce qui, évidemment, ne pouvait avoir trait quaux idolâtres ^ Buxtorf lui-même ne s'abstient pas de ces fausses interprétations, et en traduisant le Araukh de Rabbi Nathan, il a trouvé moyen de lui donner, dans quelques endroits, une teinte anti-juive. Malgré la ressource qu'offrait ce dictionnaire, il n'est pas probable qu'on en ait beaucoup profité pour se livrer à l'étude du Talmud. La cause de cette abstention est facile à deviner, et ceux qui sont quelque peu familiarisés avec ces textes peuvent dire au prix de quel travail ils sont parvenus à vaincre les premières difficultés de la lecture; l'absence complète de ponctuation, les abréviations très-nombreuses, la concision du style, le mélange des langues, la forme du raisonnement sont autant d'obstacles à surmonter avant d'arriver à déchiffrer une page du Talmud. Naturellement, les auteurs du Talmud subirent la mauvaise fortune de leur œuvre dans le monde non israélite; les noms et les paroles de bien peu d'entre eux ont pu franchir le cercle étroit de la famille israélite, et l'on ne cite les noms de deux ou trois tanaim (ou docteurs de la loi) qu'en méconnaissant ou en amoindrissant le rôle qu'ils ont joué et l'importance du rang social qu'ils ont occupé dans le monde judaïco-grec ou romain. Pour être complètement dans la vérité, il faut avouer que Jes Juifs euxmêmes ont peu fait jusqu'à ce jour pour faire connaître le monument talmudique en dehors de la société juive. Ils ont écrit leurs commentaires et leurs consultations dans la langue sainte, et le plus souvent ils se sont servis de l'idiome hébraïco-chaldéen. Maimonides, qui rédigea son More et ses traités de morale et de médecine en arabe, adopta la langue hébraïque pour son Ynàrkor- Hazaka. Une apologie ou une simple analyse du Talmud par un Juif n'aurait peut-être pas, au moyen âge, et même à l'époque de la Réforme, reçu un bon accueil; on acceptait le Juif comme médecin, on avait recours à lui pour l'étude de la langue sainte qu'il enseignait quelquefois aux membres du sacré collège, mais on ne lui aurait certes pas permis de battre en brèche les préjugés domi-

' Archives, L c.

INTRODUCTION. uni

liants. Il faut supposer aussi que, rendus méfiants par les persécutions, les Juifs n étaient pas trop tentés de dévoiler leurs secrets à leurs oppresseurs.

(r La période d'émancipation , qui a commencé avec notre siècle , n a guère été (mais pour d autres motifs) plus favorable aui études talmudiques et à la propagation extra-juive de ce livre. Une noble émulation s'était emparée de tous les Israélites : ils voulaient se mettre au niveau de leurs concitoyens des autres cultes; la fondation des écoles pour la jeunesse, des sociétés d'arts et métiers pour les adultes devint l'occupation principale, l'œuvre aimée et commune des deux partis qui n'avaient pas tardé à surgir. Orthodoxes et réformateurs, tous étaient d'accord sur la nécessité de répondre à l'acte réparateur dont ils venaient d'être l'objet par un zèle patriotique se manifestant sous toutes les formes possibles. L'école primaire supplanta donc l'antique heder; le comptoir, l'atelier et les hautes écoles enlevèrent au bethrluanidrasch la plus grande partie de sa population, et le Talmud, qui jusqu'alors avait compté au moins un adepte dans chaque maison israélite, ne se trouva bientôt plus qu'entre les mains de ceux qui se destinaient à la carrière rabbinique. Enivrés par les effluves de la liberté, ceux que l'on appelait les réformateurs voulaient se débarrasser d'un seul coup de toutes les entraves, et le Talmud, qui depuis son apparition avait joui d'une autorité incontestée, fut dédaigné et repoussé; quelques Israélites , fiers d'avoir, au sortir du Ghetto, pénétré dans les salons dorés, ne craignirent pas de rendre le Talmud responsable de leurs souffrances antérieures, et il se trouva quelques délicats qui, à sa vue, éprouvaient les mouvements du prisonnier mis en présence des chaînes dont il avait été chargé. Le mot de Sieyès, fort à la mode à celte époque, trouva son application dans cette circonstance; on disait : trLe Talmud qu'a-t-ii été? tout. Que doit-il être? rien.D Les orthodoxes, non moins zélés que leurs adversaires pour la cause de l'émancipation, voyaient avec terreur le mouvement anti-talmudique se propager avec une rapidité vertigineuse; ils essayèrent de lutter, mais le vent qui soufflait ne leur

xLif INTRODUCTION.

était pas favarable, les esprits n'étaient pas tournés de leur côté» Les talmudistes , les plus distingués même, durent se borner à l'étude personnelle et à l'enseignement du Talmud. Les publications talmudiques , pendant la première moitié du m" siècle, furent très-rares, en France du moins; en Allemagne, elles furent plus abondantes et jetèrent un certain lustre sur leurs auteurs. Cependant il n'était pas possible que dans un pays où brillèrent les Rascbi, les Rabenou Tarn, les Goucy et toute la pléiade des tossaphistes, les études talmudiques fussent condamnées à une décadence et à une stérilité complètes. La vie des rabbins, auteurs du Talmud, n'est pas étrangère au mouvement politique et social de leur époque; leurs doctrines doivent être conservées : la législation du Talmud, quoique abolie en fait, n'est pas sans intérêt pour le jurisconsulte qui pourra peut-être y puiser quelques bonnes inspirations. D'un autre côté, les préjugés qui existaient contre le Talmud se sont bien affaiblis , et les Israélites , revenus de leur erreur, comprennent aujourd'hui qu'ils n'auront qu'à gagner dans l'esprit public en faisant connaître le vieux et antique monument de leur droit civil et religieux, v En somme, rien ne serait plus facile que de tourner cette œuvre en dérision. Mais ses défauts, ses petitesses» ses ridicules ne peuvent lui ôter la gloire d'avoir lassé l'oppression des siècles.

S VF.

Manuscrits.

Les nombreuses persécutions dont le Talmud a été l'objet en ont rendu fort rares les copies manuscrites, et en France il n'en existe pas un exemplaire écrit. On trouve bien à la Bibliothèque impériale de Paris, parmi les manuscrits hébreux, des sections de laMischnâ avec ou sans commentaires, puis la partie haggadique ou légendaire des traités de matrimoine, par extraits, et une douzaine de volumes plus ou moins étendus de l'Abrégé Talmudique d'Isaac Alfasi ^ outre quelques parties de l'Abrégé d'As-

* Voir notre Histoire des Israélites jusqu'à nos jours, p. i3o.

INTRODUCTION. itv

cher*. A peine cette bibliothèque possède-t-eile un seul volume de Gvemarâ proprement dite , savoir le traité Berakhôthj selon le Talmud Babli *, et quelques feuilles offertes par M. de Saulcy, trouvées par lui dans la garde d'un vieux manuscrit latin. Ces fragments, dont * récriture semble remonter au xn* siècle, sont au nombre de trois feuillets doubles et appartiennent au traité Baba-bathra ^.

Mais en Allemagne, où le goût de ces études a été respecté davantage et où ont eu lieu les dernières persécutions contre cet ouvrage défendu avec autorité par Beuchlin^, on en trouve quelques rares exemplaires dans les bibliothèques publiques , savoir :

1^ Parmi les manuscrits de la^ bibliothèque royale de Munich, deux nous intéressent. D'abord le Talmud Babli, écrit Tan du monde 5io3 (fin iS/is), à Paris, par R. Salomon ben Simson, à Tusage de Ben-Eliézer ben-Samuel ben-Joseph ben-Jochanan ben-Mathatia de Paris. C'est, d'après Lilienthal^, un superbe exemplaire inquarto, qui, en un volume, contient tout le Talmud de Babylone; le traité Berakhéth se trouve à la suite de la section Moédy et la section Zeraim est écrite à la fin du volume. On ne trouve pas en marge les commentaires habituels de Raschi et des tossaphdth (glossateurs). La Mischnâ y est écrite en grands caractères et elle est entourée de tous côtés par la Guemard, écrite en t^aractères bien plus petits, et cependant lisibles; la première et la sixième section de la Mischnâ, qui ne comportent pas de développement tdlmudique, se trouvent réunies à la fin. C'est un unique et seul exemplaire complet du Talmud Babli qui soit connu dans le monde entier. Avant le commencement du Talmud, quelques pages sont

' M. Lebrecht, qai n'a pas examine catalogue générai des manuscrits hébreux,

les manuscrits de vûu, suppose qu'il en n" 671, 3**.

existe plusieurs h Paris : il a été induit ' Supplément i83, ou n" i3i3 du

en erreur par Tancien catalogue de cette nouveau catalogue.

bibliothèque, qui est incorrect. Voir ses * En 1609.

WiuenschaftUehe Blàtter dans la Veitel- ^ Voir YAllg, Zeitung des Judenikume

Heine - Ephraim's Anstak , pages &8- (i833), Homilelisches Beihhu, n* aS,

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