CORPS ÉTRANGERS SOLIDES
L’étude des corps étrangers solides des voies aériennes comprend tous ceux qui se sont introduits accidentellement dans le larynx, la trachée et les bronches. Il semblerait plus naturel d’étudier isolément chacune de ces parties; mais la similitude des symptômes, la difficulté d’un diagnostic précis, et les variations de position que peuvent occuper les corps étrangers militent elï faveur d’une étude unique. Cependant toutes les fois que la clarté du sujet l’exigera, j’aurai soin de séparer ce qui est relatif à chacune de ces parties, imitant en cela la conduite de la plupart des auteurs qui ont écrit sur ce sujet.
Étiologie. — La grande majorité des corps étrangers des voies aériennes y sont introduits par le larynx, mais d’autres y arrivent par la voie du poumon, d’autres par un traumatisme de la trachée; enfin il convient d’ajouter à ces diverses origines, la formation de corps étrangers dans les voies respiratoires surtout dans les bronches. On pourrait encore envisager la question à un autre point de vue et admettre des corps inanimés, des substances organiques et inorganiques, mais la division précédente est préférable, et je la suivrai dans l’exposé des causes qui favorisent la pénétration des corps étrangers.
1° Corps étrangers introduits par le larynx. — Certaines personnes sont plus prédisposées que d’autres à la pénétration des corps étrangers dans le larynx ; chez elles il faut craindre la possibilité de ces accidents. Parmi les causes prédisposantes, les unes générales, tiennent à 1 Age ; les autres fonctionnelles, et les plus fréquentes sont la conséquence d altérations pathologiques des organes et des troubles de la déglutition qui en résultent.
Il est dans la vie deux périodes qui prédisposent davantage à 1 introduction des corps étrangers; ce sont l’enfance et la vieillesse. Sur cent deux cas réunis par Aronssohn, il y en a quarante de un à dix ans, et quinze seulement de dix à vingt, tandis que la proportion se relève sensiblement à mesure que le nombre des années augmente. Les causes de cette prédisposition sont multiples : les principales sont,
pour le jeune âge, l’habitude fâcheuse que les enfants ont de porter à leur bouche tous les objets qu’ils rencontrent, jointe à la mobilité de leurs idées et de leurs impressions qui se succèdent sans suite et leur fait oublier la présence de ces substances étrangères. Chez le vieillard, l’altération de la sensibilité générale, l’affaiblissement progressif de tous les actes fonctionnels, la difficulté et l’imperfection de la mastication jouent un rôle assez grand dans l’introduction des corps étrangers. Sans doute il faudra toujours que quelque circonstance fortuite intervienne, mais elle rencontrera chez l’enfant et le vieillard des conditions plus propices. Si on trouve un nombre considérable de haricots chez des enfants, on rencontre souvent des morceaux de viande peu ou à peine divisés chez des personnes âgées. A cette cause purement mécacanique s’ajoute, chez ces derniers, une atonie toute spéciale du larynx qui ne réagit plus sous l’influence du contact des aliments comme à l’ordinaire, atonie qui engendre des troubles de la déglutition. Enfin, la mauvaise qualité des aliments, leurs impuretés, ne laissent pas que de contribuer à la production de ce genre d’accidents. Rochoux a rapporté le cas d’un homme qui avala le fil qui tenait des poireaux attachés ensemble. La toux, la suffocation, les angoisses du début se calmèrent bientôt pour faire place à des accidents inquiétants de phtisie, jusqu’à ce que quinze ou dix-huit mois après il rendit le fil dans une quinte de toux et guérit.
Depuis longtemps on s’est demandé si l’administration du chloroforme pendant les opérations ne favorisait pas l’introduction des corps étrangers dans le larynx. Déjà Aronsohn avait résolu la question par la négative et fait remarquer avec justesse qu’on ne connaissait pas de fait positif dont on pût accuser 1 anesthesie, tandis qu’il n’est pas très rare de voir des corps étrangers introduits dans les voies aériennes pendant les
cris ou les gémissements dans le cours d’une opération, ainsi qu’on le verra plus loin.
Cependant, le fait suivant prouve qu’il n’y a rien d’absolu à cet, égard, et qu’il faut redoubler de précaution.
I„n r n„ A"eslhes,e f°Ur f d dent. Chute d'un bouchon dam le S,*" “ U"Je“ne hommo de ans fui soumis à l'anesthésie par le pro-
toxyde d azote pour 1 extraction d'une dent. Un bouehon avait etc placé entre les dents pou. maintenir la bouche ouverte. La dent venait d'èlrc extraite, lorsque, échappant
aux pinces, elle tomba, avec le bouchon dans l'arrière-gorge. La dent fut rektée dans un effort do vomissement mais le bouchon do \ 1 . ejeiee dans un
cnffVwinn et in 1 V r intlroduislt dans le larynx et amena uu violent
qcccs cic suiioccilion et mort on une heure I j * < 1 » . ,
thns l irvnv in*, i , , * ai,loPsle démontra la présence du bouchon
dans le larjnx. ( Lmcinnati Lancet, med. Observ. 1867.) *
On en trouve encore un autre exemple dans les annales. 11 s'agit encore d’une dent qui fut ainsi introduite dans les voies aériennes et y détermina de graves accidents.
Observation de Hertz. — Anesthésie pour l'extraction d'une dent. Chute de la couronne dans la trachée. — Une demoiselle de vingt-six ans voulut se faire arracher pendant l’anesthésie par le protoxyde d’azote la seconde molaire inférieure droite. La couronne se rompit. Immédiatement après l’opération, elle eut des accès de toux. Auboulde quinze jours elle ressentit des douleurs dans les poumons. Un corps parut se mouvoir de bas en haut dans la trachée. Le poumon gauche ne devint malade que dans la cinquième semaine. Les deux dernières semaines la malade dut garder le lit, parce qu’elle était trop faible. Vers la fin de la cinquième semaine la couronne fut expulsée dans un violent accès de toux; à la suite il y eut un soulagement immédiat et une amélioration notable. Guérison. [Dental Cosmos. 187,3. Hertz.)
De toutes les causes fonctionnelles, la déglutition est la première, et un grand nombre de ces accidents arrivent en mangeant ou en buvant, sans qu'aucune cause mécanique, morale ou pathologique intervienne. Le seul fait de manger prédispose dans une certaine mesure à cette pénétration et je dois même dire que quelques substances, comme la viande mal divisée, offrent une fréquence plus grande. Les chances de déviation augmentent toutes les lois que le bol alimentai) e est tiès volumineux, que volontairement on répète très rapidement les déglutitions, et qu’on mange avec voracité. En ce cas, en forçant la puissance des parties si complexes qui concourent à la déglutition, on court le risque d’en altérer le rythme et l'harmonie, ce qui se traduit presque toujours, soit par l’expulsion d’une partie des aliments dans 1 arrièrecavité des fosses nasales, quand le bol alimentaire est surpris pendant l’expiration, soit par la pénétration d’une portion dans le larynx, quand ce désordre coïncide avec une inspiration. L’expulsion dans les fosses nasales est elle-même une circonstance qui prédispose à 1 introduction de parcelles alimentaires. En effet, quand des corps étrangers sont poussés dans les fossis nasales, ils y déterminent une irritation qui porte instinctivement à faire une iorte inspiration par le nez. Le cornant d an ainsi déterminé entraîne les substances dans le pharynx et assez souvent dans le larynx, avec l’air qui y pénètre. C’est de cette façon qu’un acte fonctionnel physiologique forcé peut devenir la source d’accidents
multiples.
Cette prédisposition existe encore dans quelques conditions exceptionnelles, quand la déglutition porte sur les substances altérées et qui contiennent des animalcules en suspension. L’existence de sangsues dans l’eau est une de ces circonstances, et elle s’est trouvée réalisée pour
le larynx comme pour l’œsophage, chez des personnes qui avaient hu de l'eau impure des pays chauds, provenant de sources ou de marais. Pendant la déglutition, la sangsue filiforme (Hæmopis vorax) adhère aux replis épiglottiques ou pénètre dans le ventricule du larynx ; elle détermine des accidents fort insidieux, toujours graves, dont j’aurai l’occasion de rapporter des exemples. Ace groupe de faits se rattachent les observations de Vital et de Lacretelle, de Masséi, de démenti, etc.
Causes pathologiques. — Tantôt les causes pathologiques sont générales et sous la dépendance d’une multitude d’affections qui retentissent secondairement sur le pharynx et le larynx, tantôt elles sont locales et tiennent (à quelque altération destructive, d’origine inflammatoire ou diathésique. Les affections générales sont des paralysies intéressant la sensibilité et la motilité, ou toutes les deux en même temps dans une mesure variable.
Certaines maladies générales, comme la diphtérie, la scarlatine, les paralysies cérébrales, peuvent réaliser ces conditions, et plusieurs travaux importants publiés en 1859 sur ce sujet par Roché1, Maingault, Pératé2 et Tardieu, ne laissent aucun doute à cet égard. Le premier de ces auteurs rapporte « qu’une jeune fille de vingt-deux ans, convalescente d’une angine grave, consécutivement atteinte d’une paralysie de la motilité et delà sensibilité du voile du palais, de toute la muqueuse de l’isthme du gosier et de celle qui tapisse l’entrée des voies aériennes, fut subitement prise de suffocation intense en dînant ; elle mourut quatre heures après. Un morceau de viande bouillie obstruait la bronche gauche et l’origine de ses deux premières divisions. Elle n’avait eu eu aucune façon conscience de cette déglutition vicieuse. » C’est de la même façon qu’un morceau de viande dans un autre cas obstruait l’entrée du larynx d’un enfant atteint de paralysie du voile du palais. On a encore constaté les mêmes effets à la suite de l’ingestion de liquides brûlants ou corrosifs qui altéraient la sensibilité de la région. Enfin il est des circonstances où cette insensibilité n’a pas de raison d’être, et on a vu des personnes avaler pendant la nuit des pièces de monnaie, des dents artificielles, des noyaux (Denucé), etc., sans rien sentir.
loutes les affections locales qui apportent quelque gêne dans la déglutition favorisent par cela même l’introduction des corps étrangers solides, parce quelles ont toutes pour effet ultime de gêner sensiblement l'occlusion tic la glotte par l’épiglotte repliée sur elle-même. Il
\. Soc. ana/., 1859, p. 252.