‹ Traité des corps étrangers en chirurgieChapitre 16 sur 304 · PHARYNX ET ŒSOPHAGE — ESTOMAC — INTESTIN — RECTUM · texte numérisé non relu

PHARYNX ET ŒSOPHAGE — ESTOMAC — INTESTIN — RECTUM

ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

Comme Ici plupart des corps qui séjournent anormalement clans le tube digestif pénètrent par la bouche et le pharynx, il est naturel de réunir dans un chapitre général tout ce qui est relatif à leur étiologie. Au milieu de l’infinie variété de causes qui exercent une influence plus ou moins grande sur la production de ce genre cl accidents, il est assez difficile d’établir des classes, de grouper les observations, soit que l’origine soit obscure, soit qu’elle se rattache a des influences multiples. Cependant, je crois que le meilleur moyen d’envisager la question est de ranger dans un groupe tous les corps qui proviennent de l alimentation, et dans un second, tous ceux qui sont anormalement introduits dans le tube digestif, par suite de la perversion des idées, par imprudence, forfanterie, malveillance, etc., etc.

1. Causes <1 origine alimentaire. — - DcilX factCUl'S jOUCnt le l’oie

principal dans la production des corps étrangers des voies digestives d’origine alimentaire; ce sont : d’une part, le tube digestif, de l’autre, l’aliment. Toutes les fois que l’équilibre qui existe entre eux vient à être compromis, l’arrêt des aliments a lieu ; si le canal est sain, il faut le plus souvent que l’aliment présente quelque particularité, quelque imperfection qui prédispose à son séjour et modifie la régularité de la fonction; de même, si l’aliment se trouve dans les conditions ordinaires*

ce sera le tube digestil qui par quelque altération organique ou fonctionnelle favorisera l’arrêt et déterminera des accidents.

Il serait assez dilficile de dire quelle est la part qui revient à chacun de ces deux éléments, et 1 on ne peut pas comparer ces deux sources qui toutes deux donnent naissance à une infinie variété de faits.

fresque toutes les affections du canal alimentaire prédisposent plus ou moins à 1 arrêt des corps étrangers, qu’elles soient congénitales ou acquises, inflammatoires ou néoplasiques, fonctionnelles, nerveuses ou organiques. Mais il en est quelques-unes qui y prédisposent plus que les autres et qui par des voies différentes arrivent au même but. Si je suis la voie naturelle des aliments, je n’aurai pas de peine à en rencontrer de nombreux exemples. Tout le monde connaît la gêne que la perte des dénis apporte dans la division et la mastication des aliments, et le vieillard se trouve par ce seul fait plus exposé qu’une autre personne à leur arrêt dans le pharynx ou l’œsophage. Ici, l’altération organique provoque un trouble lonctionnel sérieux, et les aliments hors de proportion avec les parties rétrécies du tube digestif sont plus facilement arrêtés. Si l’on se rappelle le mécanisme si complexe de la déglutition, et le trouble trèsgrand que la moindre affection inflammatoire ou autre du pharynx engendre, il ne sera pas surprenant de voir des substances alimentaires être dévoyées, ou arrêtées dans l’isthme du gosier. Mais combien plus importantes encore sont les altérations pathologiques de l’œsophage ; il n’en est pas qui ne retentissent avec une énergie très-grande sur la lonction, depuis la simple ulcération ou plaie jusqu’aux rétrécissements néoplasiques ou cicatriciels. Ici encore, l'élément nerveux intervient quelquefois, provoquant tantôt des spasmes redoutables, tantôt des paralysies, d’origine exanthématique le plus souvent, qui amènent presque infailliblement l’arrêt du bol alimentaire.

Si l’estomac est assez fréquemment un lieu de séjour anormal de masses alimentaires, ce n’est pas que la cavité très régulière de ce viscère y prédispose; mais cela tient à l’état des orifices rétrécis qui y donnent accès, et le pylore est beaucoup plus souvent que le cardia un obstacle à l’expulsion des aliments. Témoins les cancers du pylore, qui allèrent assez promptement cet organe à tel point qu’aucun aliment ne peut le franchir et que l’inanition en est la règle. — Par sa nature, l’intestin grêle est peu prédisposé à l’arrêt des aliments ; mais en raison de sa mobilité, il arrive qu’il peut affecter des dispositions vicieuses d’où résultent des obstructions. Est-il paralysé, les matières concrètes stagnent plus facilement et s’accumulent en un même point, dans la majorité des

ÉTIOLOGIE GENERALE. 81

cas au niveau du cæcum et du colon. Enfin, les diverticules naturels ou accidentels, les compressions extérieures jouent encore un rôle dans la production de l’arrêt des matières et partant prédisposent aux corps étrangers.

Cette rapide énumération suffira pour montrer au lecteur toute l’importance de ce facteur, le tube digestif. Mais combien d’autres affections, (|ue je ne puis citer ici, produisent les mêmes effets De son côté, l’aliment prête à des considérations très-intéressantes. Et d’abord, suivant qu’on envisage la question dans tel ou tel point du tube digestif, on 11e tarde pas à s’apercevoir que les causes qui l’arrêtent dans les uns diffèrent de celles qui causent son séjour prolongé ailleurs. Ainsi, dans la première partie du tube digestif, c’est le volume du bol alimentaire qui empêche sa progression, tandis que dans les parties inférieures, c’est beaucoup plutôt son insolubilité dans les sucs intestinaux qui favorise son arrêt. Un exemple rendra encore plus saisissante l’idée précédente; un gros fragment de viande s’arrête-t-il dans l’œsophage, c’est son volume qui l’y retient, et quand par suite de l’intervention chirurgicale ce corps aura été repoussé dans l’estomac, tout danger est passé, et sa transformation lente mais assurée en chyme le rend inoffensif pour l’intestin. Au contraire, les petites graines des fraises, les pépins de raisin, les noyaux de certains fruits qui pénètrent aisément toutes les premières parties des voies digestives, s’arrêtent assez souvent dans l’intestin, où iis restent inattaqués et éminemment bien disposés pour se loger, en s agglutinant, dans les vacuoles, les diverticules, les appendices.

Cependant, en parcourant /histoire des corps qui ont été rencontrés dans les diverses portions du tube digestif, la 'fréquence des corps étrangers d’origine alimentaire arrêtés dans les premières parties est bien évidente, et plus des trois quarts d’entre eux deviennent fixes dans le pharynx ou l’œsophage.

, 1>our flll’un CürPs d’origine alimentaire s’arrête dans le pharynx ou 1 œsophage, il faut, si c’est un aliment (viande, iégume ou fruit), qu’il j°it lumineux, et alors il est introduit involontairement pendant a mastication par la gloutonnerie des personnes qui mangent avec avuite. Quelquefois, après de vains efforts pour diviser des portions de viandes fibreuses, elles sont avalées entières et arrêtées dans l’œso- I ^e, etc Le manque de proportion entre les dimensions du bol alimen die e e tube digestif s’observent encore chez les enfants dont œsop lage es loin d’avoir les proportions qu’il atteindra plus tard.

Mais ce sontsurtout les imperfections des aliments qui, mal préparés,

TRAITE UES CÜRPS ÉlRANCERS EN CHIRURGIE. (j

mal cuits, deviennent la source d’accidents. D’une façon générale, tous les mets qui n’exigent pas pour être déglutis des efforts de mastication, et qui pénètrent d’emblée dans le pharynx, sont plus que les autres dangereux à ce point de vue. C’est ainsi que dans la soupe, dans les légumes, se trouvent des débris d’os, des arêtes dans la viande de poisson, des corps étrangers les plus divers dans les boissons (verre, cire, sangsues, etc).

Avant 1830, à l’époque où Bégin écrivit ses mémoires sur les corps étrangers de l’œsophage et sur l’œsophagotomie, les exemples de coips étrangers ingérés étaient relativement tres-fréquents dans I armée, et depuis longtemps, l’attention avait été attirée sur ce point par les médecins régimentaires. Presque tous les accidents étaient dus à l’arrêt de fragments d’os dans l’œsophage, et en cherchant à expliquer les causes de ce singulier accident, ils n avaient pas taidé à les 1 apporter à l’imperfection de l’alimentation. En ellet, pour faire le bouillon, les os étaient brisés avec de lourdes masses, et les éclats passaient avec le liquide dans la gamelle commune. Rien d’étonnant dès lors à ce que les soldats aient avalé quelques-uns de ces Iragments, d autant plus que pour défendre leurs portions, ils devaient tous faire pieu\c d’émulation et d’une grande avidité. Aussi, les mémoires des médecins de cette époque concluent-ils tous à l’application générale de trois mesures indispensables, à savoir : scier les os au lieu de les briseï, passer le bouillon au lieu de le verser directement dans un vase commun, enfin, donner à chaque homme sa gamelle particulière pour éviter la gloutonnerie. Grâce à l’adoption de ces sages mesures, les accidents de ce genre ont en grande partie disparu, et 1 on ne rencontre aujouid hui pas& plus de cas de corps étrangers dans la population militaire que

civile.

Ces faits prouvent combien est grande l’influence de l’imperfection des aliments. Certains légumes, comme les choux, recèlent assez volontiers des fragments d’os de mouton, de gibier, de volaille, qui s’arrêtent ensuite dans l’œsophage. Mais de tous les aliments, les poissons prédisposent plus que tous les autres aux accidents, parce que les aretes assez nombreuses qui se trouvent dans leur chair sont souvent introduites dans la cavité buccale, malgré toutes les précautions, et il arrive que le travail de séparation instinctif, mais fort curieux de la langue, ne suffit pas pour en débarrasser complètement le bol alimentaire. Elles sont donc entraînées avec lui et peuvent s’arrêter tout de suite, ou bien ne rencontrent aucun obstacle. Il n’est pas très-rare de les voir traverser

ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE.

impunément toute la longueur du tube digestif et ne devenir la source d’accidents qu’à l’extrémité inférieure du rectum.

La mauvaise habitude qu’ont certaines personnes et particulièrement les enfants d’avaler les noyaux des fruits a eu plus d’une fois des résultats très-fàcheux. Tels sont, entre autres, les noyaux de pêche, d’abricots, de pruneaux qui sont dangereux par leur volume, dans toutes les parties du canal; les noyaux de cerises, de prunes qui, par leur accumulation, peuvent devenir l’origine de masses stercorales, ou s’insinuent dans les appendices vermiformes. Mais à côté de ces corps qui sont volontairement avalés, il en est bon nombre d’autres plus petits, qui sont ingérés avec le bol alimentaire, ordinairement rejetés avec les autres matières réfractaires à la digestion, mais qui, dans des circonstances rares, ont été le point de départ d’accidents graves. Parmi eux, je citerai les pépins de pomme, poire, melon, les pépins de raisin, d’orange, des graines de fraises, de mures, etc. Quelques graines de légumineuses cà périsperme épais se comportent encore de la même façon. Il est évident que leur introduction est tout à fait inconsciente, et que les dispositions favorables à leur arrêt de certaines parties du tube digestif jouent dans ce cas un rôle prépondérant. Non-seulement des noyaux de fruits sont avalés, mais encore des fruits avec leurs noyaux, et plus d’une fois des cerises entières, des quartiers d’oranges ont été cause d’accidents. Dans

un exemple rapporté par Maisonneuve, une cerise avait déterminé 1 étranglement d’une hernie, et, j’ai vu une personne très-effrayée par l’expulsion de corps assez volumineux, qui n’étaient autres que des quartiers d oranges entiers, avalés longtemps auparavant et qui avaient échappé à la digestion.

bertains aliments prédisposent encore par leur nature et leur composition a la formation de masses étrangères, de pierres stercorales. Ainsi la farine d avoine, qui entre dans l’alimentation de quelques peuples (Ecosse, Irlande, Bretagne), prédisposerait tout spécialement aux tumeurs stercorales, et la richesse phosphatique plus grande du chyle favoriserait l’agglutinement des glumes qui se trouvent encore dans la pâte. Mais cette source de concrétions très-importante chez les animaux, et surtout le cheval, est bien restreinte chez l’homme.

A côté tles aliments solides ou demi-solides, il font encore placer les (»rps etrangers qui sont introduits dans le tube digestif avec les boissons.

ne saurait être question ici des corps qui peuvent se trouver accidentellement dans le vin, l’eau, etc., mais de ceux qu’on y rencontre quelquefois dans des conditions identiques. Ainsi des fragments de liège

provenant des bouchons, de cire à cacheter, etc., ont pu s’arrêter dans le pharynx et l’œsophage, mais l’intérêt de la question est presque exclusivement dans l’ingestion des sangsues avec l’eau, accident qui n’est pas très-rare dans les pays chauds (Italie, Afrique, Espagne), dont les eaux contiennent des sangsues. Les mémoires de la chirurgie militaire renferment de nombreux exemples de ce genre d’accidents, qui sont dus à l’espèce de sangsue filiforme qui porte le nom d ’Hémopis Vorax et qui en raison de ses petites dimensions passe assez facilement inaperçue dans l’eau. D’ailleurs, ce sont les soldats qui sont plus spécialement victimes de ce genre d’accidents, et c’était après des marches fatigantes sous un soleil torride que les hommes, pour calmer leur soif, buvaient en se couchant à terre et en aspirant avec la bouche l’eau saumâtre et trouble de petites flaques d’eau. La sangsue aspirée avec l’eau se fixait dans le pharynx, l’œsop'hage, et y devenait la cause d’accidents bizarres parfois graves. Chaque année, les journaux enregistrent quelque nouvel exemple de sangsue arrêtée dans les premières voies ; mais ces faits sont devenus beaucoup plus rares dans l’armée, grâce à l’introduction du gobelet qui permet au soldat de voir jusqu’à un certain point ce qu’il boit, et grâce aux mesures hygiéniques dont les chefs de corps expéditionnaires, a l’instigation des médecins, ne doivent jamais se départir.

11. Corps étrangers aî’origiaie «on alimentaire. — Les Causes étrangères à l’alimentation sont très- nombreuses, mais les principales peuvent rentrer dans le cadre suivant

1 0 Instinct ;

2° Perversion des idées ;

3° Habitudes vicieuses;

4° Introduction volontaire

5° Imprudence ;

(ju Malveillance;

7° Origine accidentelle;

8° Origine chirurgicale.

L instinct qui pousse les petits entants a porter à leur bouche tous les objets qu ils trouvent est trop connu pour qu il soit nécessaire d insister sur ce fait, et il est assez fréquemment le point de départ d’accidents; c’est lui qui permet d’expliquer comment on a pu rencontrer les corps les plus bizarres dans les voies digestives, un pied de roulette par exemple. Il y a peu de temps, les journaux modernes mentionnaient encore un accident fort bizarre survenu à un enfant qui avait avalé un cheveu.

ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE.

Observation. Un enfant âgé de moins d'un an souffrait depuis plusieurs semaines des convulsions qui se répétaient fréquemment, sans que sa santé parût autrement alléree. On avait épuisé tous les moyens usités quand par hasard la mère remarqua le bout d un cheveu logé entre les deux incisives de l’enfant. La mère en le retirant constata qn un cheveu de près de 90 centimètres de longueur pendait dans la gorge de 1 cnlant. Dès que le cheveu fut enlevé, les convulsions cessèrent comme par enchantement. [Jouinal des Sciences méd. de Louvain, 1878.)

Chez les personnes âgées, tombées en enfance, cet instinct reparaît quelquefois et peut avoir des conséquences assez graves. Ainsi on a \u des vieillards avaler du plâtre, de la terre, etc., qu ils prenaient pour des aliments.

Chez les adultes, la perversion des idées est une des causes les plus fréquentes, et elle se mamteste de mille façons ddférentes. Tantôt, c est un fou qui sans motif appréciable s’introduit un grand nombre de corps dans l’estomac; tantôt, c’est un maniaque qui pour attenter à ses jours s’adresse à de volumineux corps, couteaux, fourchettes, lunettes, etc.; enfin ce sont encore des malades en délire qui dans leurs mouvements inconscients et désordonnés avalent les corps les plus divers.

Observation. Sonderland de Barmen a observé le cas remarquable de deux fourchettes en fer avalées dans le délire de la fièvre typhoïde et sorties par suppuration du bas-ventre d’une jeune fille de vingt- deux ans. ( Neue . Jahrbuclier den deutschen Medizin und Chirurgie, 1825.)

A ce groupe, dans lequel l’irresponsabilité morale est absolue, il faudrait encore rattacher tous les faits qui ont V ivresse pour origine, et ce ne sont pas les moins nombreux, parce que dans la période d’excita lion première, les individus surexcités se livrent aux actes les plus déraisonnables, engagent les gageures les plus excentriques. C’est par centaines que l’on compterait les exemples d’individus ivres qui avalent des corps étrangers. Ilévin rapporte, entre autres curiosités, que des gardes du roi, après une orgie où l’on but beaucoup, brisèrent leurs verres et en avalèrent les morceaux, ce dont ils moururent.

bon nombre de faits recueillis dans les asiles d’aliénés ont été la conséquence d’une manie de suicide chez des individus privés de raison, car rarement les hommes sains d’esprit s’adressent à ce genre de tentatives pour s’ôter la vie. Cependant, des faits existent qui prouvent que ces essais échouent le plus souvent. On a vu un individu avaler une petite cuiller d’or, sans réussir à se faire mourir; un autre auteur rapporte l’histoire d’un homme qui avait dans un but de suicide avalé sept morceaux de bois de quatre pouces et demi, sans parvenir à

se tuer, il se pendit, et l’on trouva ces énormes fragments dans l'estomac.

En lisant les observations des auteurs, relatives aux corps arrêtés dans les voies digestives des aliénés, on est même surpris de la tolérance exceptionnelle de leur tube digestif, qui est devenu maintes fois le lieu de rendez-vous des corps les plus bizarres. Pour en avoir une idée, il suffit de se rappeler le jeu de dominos qu’un fou observé par Foville avala tout entier, les couteaux, les pieds de marmites, les morceaux de bois, de fer, etc., qui abondent dans les journaux. Et le nombre estassez souvent considérable, comme chez cet aliéné observé dans un asile anglais dans l’estomac duquel on trouva plus de 1000 clous de soulier sur 1841 corps qu’il contenait! Le peu de confiance qu’on accorde aux paroles des fous a souvent fait méconnaître des accidents de ce genre, et l’on n’a reconnu qu’à l’autopsie la vérité de leurs assertions qui étaient en désaccord complet avec leur état.

Observation . Chopart raconte que le poète Gilbert devenu fou fut traité pour ce fait à rilôtel-Dieu de Paris. En raison de son état mental, on n’ajouta pas foi au récit qu’il fit de l’introduction dans sa gorge de la clef de sa chambre. Il mourut peu de temps après, et l’on trouva la clef dans l’œsophage, l’anneau situé en bas et le panneton accroché sur les cartilages aryténoïdes dont les parties molles étaient enflammées et ulcérées. ( Cho part, Traité des voies urinaires, t. 2, p. 151.)

Il est assez curieux de signaler comme origine des corps étrangers des voies digestives la manie qu’ont certaines personnes, d’ailleurs saines d’esprit, de manger tous les jours les mêmes corps non alimentaires et de mâcher quelque chose. Évidemment cette catégorie renferme beaucoup moins d’exemples que les autres, mais ils sont remarquables par leur analogie. Dans un cas, par exemple, il s’agit d’un individu qui avalait continuellement depuis seize ans des écorces de cacao et qui en mourut. Ailleurs, c’est une jeune fille dans l’estomac de laquelle on trouva de la ficelle et dix livres de cheveux pelotonnés ensemble. A ces exemples, j en ajouterais facilement d’autres relatifs à des clous, des épingles, etc.

A vrai dire, les individus qui sont ainsi victimes de ces habitudes vicieuses agissent sous l’impulsion d’une manie inconsciente; mais il y a une grande catégorie de corps introduits volontairement dans les buts les plus bizarres. Je citerai d’abord les individus qui par profession avalent les corps les plus indigestes, afin d exploiter la curiosité à leur profit ; ce sont les cullrivores, ou avalcurs de couteaux, sabres, etc.; les lithophages qui journellement pour uu maigre pécule courent les foires et hantent les places publiques pour faire admirer leur habileté à avaler des cailloux, des clous, du verre.

ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE.

L’ histoire de quelques-uns de ces singuliers acrobates a été conservée, et je ne saurais en donner une idée plus exacte qu’en reproduisant l’observation et la fin misérable de l’un d’eux. Elle démontre combien par suite de l’habitude la tolérance des voies digestives peut être grande, puisque pendant quarante ans ce malheureux put sans trop de souffrances continuer son métier d’acrobate forain et vivre aux dépens de

organes.

l’élasticité de ses

Observation. Henrion dit Cassandre, naquit à Metz en 1761. Peu satisfait des diverses professions qu’il avait entreprises dans sa jeunesse, il commença à s efforcer des 1 âge de 22 ans d’avaler des cailloux. Tantôt il les prenait entiers et sans aucune préparation, tantôt il les broyait entre ses dents après les avoir fait rougir aufeu d abord, puis plonger subitement dans l’eau froide; de cette manière, il se faisait passer pour un sauvage venant d’Amérique. Depuis plusieurs années, il avait fixé sa résidence à Nancy, et il y continuait le même «enre de vie qu’il n’avait pas interrompu, avalant chaque jour un grand nombre de cailloux, quelquefois jusqu’à trente ou quarante. Les cailloux les plus gros égalaient en volume celui d'une grosse noix; mais ils étaient ordinairement plus petits, et Henrion démontrait leur présence dans l’estomac par la collision qu il obtenait en se percutant la région épigastrique. Il les rendait par les selles dans 1 espace de vingt- quatie lieuies et°souvenl les faisait servir pour le lendemain. 11 avala aussi des souris vivantes, mais une seule dans le même jour, ainsi que des écrevisses de moyenne grosseur après leur avoir coupé les pinces. Quant aux souris, quand elles étaient introduites dans sa bouche, elles se précipitaient d’elles-mêmes dans le pharynx où elles étaient bientôt étouffées, et leur déglutition était facilitée ensuite par celle d’un caillou; le jour suivant, elle sortait du rectum écorchée et enduite de matière muqueuse. Dans une autre circonstance, trois gros décimes furent successivement employés pour le même usage, et Henrion put les remarquer plus tard mêlés aux matières fécales et parfaitement décapés.

Il continua ce métier jusqu’en 1820. A cette époque, après des cailloux il avala une cuiller en fer étamé ayant cinq pouces et demi de longueur sur un de largeur pour l’appàt d’une modique somme. Il mourut sept jours après. On trouvera plus tard l’autopsie de ce curieux acrobate. ( Arch . gén. de mèd., 5° série , 1859, p. 555.)

Quelques-uns de ces acrobates ont eu une réputation très-grande, et je citerai à l’appui l’exemple de ce fameux Sichard qui, au dire d’IIévin, avala en présence du roi d’Angleterre Charles 1er des couteaux , des rasoirs, des clous, sans en éprouver d'accidents. Que de fois de volumineuses pièces de monnaie, comme des écus de 6 livres, des pièces de cinq francs ont été avalées par gageure ! Mais comme on le verra à propos des corps étrangers de l’œsophage, ces malheureux ont bien souvent payé cher une innocuité passagère. Quelquefois des individus, pour exciter la curiosité de leurs spectateurs, s’introduisent des corps très-longs (couteaux ouverts, lames) dans l’œsophage, les retiennent en fermant les mâchoires, et les retirent ensuite discrètement. Malheureusement, il est anivo à quelques-uns de lâcher prise en voulant causer, et les objets déglutis sont devenus le point de départ de graves accidents.

On ti ouvc aussi dans la science un nombre assez respectable d’exemples de pièces ue monnaie d or ou d argent avalées par des personnes qui s adressaient a cette mesure extrême pour soustraire leur argent aux voleurs, ou pat des voleurs qui avaient intérêt à cacher momentanément Lun laicin. Jusqu a cent louis d or ont été ainsi introduits dans les voies digestives. Hévin rapporte entre autres exemples curieux le cas d’un médecin qui plusieurs fois prisonnier des Barbaresques, ne dut la conservation,de son petit pécule menacé par des corsaires qu’à ce subterlugc. Aillcuis, c est un soldat qui avale une petite cuiller a café qu'il avait volée pour la soustraire aux recherches et détourner les soupçons qui pesaient sur lui. Elle lut retirée par la gastrotomie avec un plein succès, à quelque temps de là.

Enfin, c est quelquefois par dévouement et par devoir que des corps étrangers ont été avalés. Je veux parler des dépêches dont les estafettes peuvent être les dépositaires et dont la connaissance peut compromettre plusicuis personnes, un camp, une armee. Il était de règle d’entourer de papier d étain les dépêches pliées et roulées comme des boulettes et de recommander aux porteurs, au cas où ils ne parviendraient pas à franchir les lignes ennemies, de les avaler plutôt que de les laisser aux mains des ennemis. Le danger évité ou passé, on dut plus d’une fois recourir aux conseils des hommes de l’art pour hâter l’expulsion du précieux corps étranger. Quelques-uns ont même un intérêt historique1.

I. Napoléon a laisse 1 histoire ri un cas de ce genre: « Quand je commandais au siège de Mantoue, peu avant la reddition de cette forteresse, un Allemand fut arrêté au moment où il tentait de s introduire dans la ville. Les soldats qui le soupçonnèrent d être espion le fouillèrent sans rien trouver; ils le menacèrent alors dans leur langue qu’il ne comprenait pas. Enfin on amena un Français qui parlait un peu allemand et qui le menaça en mauvais allemanu de le tuer s il ne disait pas a I instant meme Lout ce qu’il savait. Il accompagna cette menace de gestes furieux, tua son sabre, lui en dirigea la pointe sur le ventre et dit qu’il allait le fendre. Le pauvre Allemand, effrayé et ne comprenant pas bien le jargon du soldat français, s’imagina, quand il se vit menacer le ventre, que son secret était découvert et s’écria qu’il n’était, pas nécessaire de le fendre; que si on voulait attendre qnplqucs heures on l’obtiendrait par le cours naturel des choses. Cela donna lieu à de nouvelles questions; il avoua qu il était porteur de dépêches pour Wurmser et qu’il les avait avalées aussitôt qu il s’était vu en danger d’être pris. On l’amena sur-le-champ à mon quartier général, où l’on fit venir quelques médecins. On proposa de lui administrer quelque purgatif, mais ils dirent qu’il valait mieux attendre l’opération de la nature. Il fut donc renferme dans une chambre sous la surveillance de deux officiers d’état-major dont un resta constamment auprès de lui. Au bout de quelques heures, on trouva l’objet que l’on attendait. Il était enveloppé de cire de la grosseur d’une noisette. Quand il fut déroulé, on vit que c’était une dépêche écrite de la main de l’empereur François et par laquelle il lui disait de ne point se décourager, de tenir encore quelques jours et qu'alors il serait secouru par une forte colonne. » Napoléon, sur ces indications partit avec ses troupes et battit complètement Alvinzi au passage du Pô. (Mémorial de Sainte- Hél'ene, t. II, p. 4G8).

ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE.

L'imprudence est de toutes les causes signalées comme origine des corps étrangers des voies digestives, l’une des plus Iréquentes. lantot, c’est l’inattention, l’ignorance qui jouent le rôle principal, comme dans le cas de cette nourrice qui donnait à un entant une dragée a sucer , l’enfant avale l’amande qui va dans l’œsophage déterminer des accidents asphyxiques. Tantôt, c’est pendant le sommeil que des corps imprudemment laissés dans la bouche tombent dans le pharynx et sont avalés. Témoin l’histoire de ce jeune homme cité par Ilévin qui ayant placé un ducat d’or dans sa bouche pour calmer une névralgie dentaire, avala la pièce pendant son sommeil. Ailleurs, il s’agit d’un homme qui s’endormit ayant entre ses dents un canif dont le grattoir long de 0,05 était ouvert et qui l’avala et le rendit par l’anus trois jours après G

Que de fois des aiguilles ou des épingles, placées par mégarde entre les lèvres, ont pénétré dans les voies digestives ! Ce qui est vrai de ces corps ne l’est pas moins d’un grand nombre d’autres qui sont moins

communs, mais plus curieux. Anthoniesz2 a rapporté l’histoire d’un pêcheur qui venait de prendre un poisson de quatre pouces et demi sur un demi de large. 11 le plaça négligemment dans sa bouche pendant qu’il amorçait son hameçon. Par un mouvement brusque, le poisson sauta dans le pharynx, entra dans l’œsophage, où il resta fixé par ses nageoires. Ce malheureux ne put guérir que par l’œsophagotomie.

Deux autres accidents analogues survenus avec le même poisson dans des circonstances semblables ont attiré l’attention sur ce singulier animal, qui est Vanabas scandens des bords du Gange et qui jouit de la curieuse propriété de faire des sauts, grâce à ses nageoires convenablement disposées3. Dans l’un de ces cas, après seize heures de souffrance, le poisson put être refoulé dans l’estomac (Stewart).

De ces faits d’origine exoliquo, il convient de rapprocher celui de ce garçon de' café qui en débouchant une bouteille de vin de Champagne avec ses dents, avala le bouchon projeté violemment dans le pharynx par l’explosion du gaz. Il faudrait des volumes pour enregistrer tonies les curiosités de ce genre trop peu connues, éparses dans les annales scientifiques. Ces quelques exemples en donnent une idée.

Quant à la malveillance, elle n’a été que trop souvent la cause des plus fâcheux accidents. Ainsi, Ilévin rapporte que des malfaiteurs introduisirent de force, sans doute pour s’assurer de son silence, un

Page 1