CHAPITRE VI
DU SORT DES CORPS ÉTRANGERS. — TERMINAISONS
Les corps étrangers introduits dans l’oreille et abandonnés à eux~ mêmes peuvent subir diverses évolutions qui rentrent presque toutes dans l’une des quatre terminaisons suivantes:
1° Tolérance.
2° Expulsion spontanée.
o" Ils peuvent séjourner cl produire des troubles fonctionnels ou organiques persistants.
4° Ils amènent la mort.
I rolérance îles corps étrangers de l'oreille. — J’ai déjà eu l’oCCüsion de dire que la tolérance absolue n’existait pas. et que sous ce nom
on avait coutume de ranger un certain nombre de cas dans lesquels 1 indolence complète, la simple diminution de la fonction auditive, il attiraient pas 1 alteiition des malades. Elle a pu être assez manifeste pour que des personnes soient restées pendant quarante années sans sc douter que leur oreille était le siège de quelque grain de chapelet ou de quelque corps de ce genre. Rarement la tolérance s’établit immédia tement, surtout quand l’introduction de la substance étrangère est un phénomène accidentel susceptible d’attirer l’attention, et d’irriter la muqueuse du conduit; mais il n’en est plus de même, si le corps est peu irritant, s’il passe inaperçu, comme le font les petits tampons d’ouate que certaines personnes portent avec une religieuse superstition. D’autres fois, les accidents du début suivent leur cours régulier, leur période d'accroissement, puis,- peu à peu, diminuent pour disparaître et faire place à une dureté d’oreille insignifiante. A partir de ce moment, cet état de choses pourra persister pendant de longues années, toute la vie même, à moins que quelque circonstance fortuite n’attire l’attention de ce côté, ou que, pour des motifs divers, l’irritation se réveille. Témoin le fait de Winterbotham1 cité par Colin, Dupiay, dans lequel on voit un noyau de cerise séjourner pendant soixante ans dans l’oreille d’un homme sans déterminer d’antre accident que de la surdité. Ce n’est qu’à l’àge de 70 ans que des injections firent sortir le noyau en question. Viendrait ensuite T exemple de Marchai de Cal vi concernant un officier de cavalerie qui avait un grain de chapelet dans l’oreille depuis plus de quarante ans, avec surdité intermittente; une molaire cariée a été tolérée par le conduit pendant 40 ans2, une dent de lait pendant de longues années, et un cylindre de graphite pendant 11 ans3. Rigollot a vu un pois qui séjournait depuis 7 ans dans l’oreille d’un enfant de douze ans; Berlin (de Gray) a retiré de l’oreille un chaton de hêtre introduit quinze mois auparavant et qui ne provoquait que de la surdité. Ces exemples ne sont pas absolument rares dans la littérature médicale française et étrangère, et, presque toujours ou a trouvé ces corps recouverts d’une couche de cérumen durci qui les isolait de la muqueuse et, prévenait ainsi l’irritation. D’ailleurs la tolérance n’est pas égale pour tous les corps; il y a un certain nombre de conditions qui la favorisent, tandis que d’autres s’y opposent.
Assurément le pouvoir hygrométrique de la plupart des corps étran-
]. Winterbolhatrr. Med. Times and. Gazelle. n° 855. 180G. 2. Algm-Wiener-Méd. Zeit.
7t. Preuss, Vercinszcifvnf/, '1802, iv 75.
gers réguliers d’origine organique s’oppose à la tolérance de plusieurs manières. D’abord, ils sont susceptibles de s’altérer en s’imbibant, et leurs transformations successives les rendent moins inoffensifs. Le gonflement est de toutes ces modifications celle qui nuit avec la plus grande efficacité à l’établissement de la tolérance. Voilà pourquoi les noyaux de cerises, les pépins, les haricots qui gonflent et doublent de volume, provoquent presque toujours des accidents. Albucasis, Fabrice de Ililden, A. Paré, connaissaient déjà cette singulière influence de la nocuité des corps étrangers organiques. Non-seulement les ailleurs anciens n’ignoraient pas ce phénomène, mais encore ils admettaient que des noyaux de cerises pouvaient germer dans le conduit ; c’est ce que tendrait à prouver le fait de Tulpius rapporté par Itard, si son authenticité était suffisamment démontrée.
Observation. — Germination d'un noyau de cerise dans l'oreille. — « Un enfant jouant avec ses camarades poussa dans son oreille un noyau de cerise dont 3n ne put faire l’extraction. Au bout de quelque temps, le noyau poussa un germe qui se montra au dehors et qu'on saisit avec ménagement pour entraîner le noyau. Il n’en vint que la moitié, l’autre partie resta et l’on fit d’inutiles tentatives pour la saisir. Il fallut pour atteindre ce but pratiquer derrière 1 oreille une incision semi-lunaire parce que la douleur augmenta au point de faire craindre l’inflammation et par suite les convulsions et la mort, selon le pronostic d’IIippocrate. »
Quoi qu’il en soit, les cas de séparation de noyau ne sont pas absolument rares ; il n’y avait pas alors de couche de cérumen autour d’eux, tandis que cette condition existait toutes les fois que le séjour était très prolongé. Voilà pourquoi un pois sec a pu être toléré par une oreille; mais en dehors de ces considérations, il faut encore tenir grand compte de la forme plus ou moins régulière et du siège occupé par les corps. En principe, ceux-ci sont d’autant mieux tolérés qu’ils sont situés plus loin de la membrane du tympan ; cela se conçoit aisément, si on réfléchit aux chances beaucoup plus grandes d’irritation, à mesure qu’on se rapproche de cet organe, et aussi à l’existence d’un plus petit nombre de glandes cérumineuses dans cette partie du conduit.
Quand elle existe, la tolérance n’est pas toujours indéfinie, car il suffit d’un choc ou d’un déplacement du corps pour réveiller tous les accidents du début.
Tous lesauleurs (pii ont écrit sur le sujet et récemment Tillaux 1 ont attiré l’attention sur ce point de pratique et démontré que les accidents les plus graves pouvaient apparaître après une très longue pé-