POUSSIÈRES SÈCHES
processus. L'hydrogène sulfuré «t l'acide sulfureux sont sans action l'un sur l'autre; mais si l'on fait intervenir un corps poreui, du charbon, par exemple, il y a formation d'eau et dép6t de soufre (Thénard) ; c'est ce qu'on a appelé provisoirement force de contact, force catalytique. Cette idée nouvelle assimile le charbon à l'éponge de platine. Il est cependant une objection à cette manière de voir. Quand on agite pendant quelque temps avec du charbon certains principes actifs d'origine végétale et qu'on soumet le charbon à un traitement convenable, en vue d'extraire ces substances, on les retrouve telles qu'elles étaient originairement, et sans qu'elles aient subi aucune décomposition, aucun changement appréciable.
M. Stenhouse a proposé d'employer le charbon à la filtration de l'air, de la même façon qu'on l'emploie depuis longtemps à la filtration de l'eau. Il a imaginé, à ce point de vue, un inhalateur, sousforme d'un petit masque s'appliquant exactement sur la bouche et les narines ; ce masque est formé de deux feuilles de toile méialhque, dans l'intervalle desquelles se trouve interposée une couche de charbon animal en poudre grossière. On a pu, de cette façon, permettre l'introduction de sauveteurs et de pompiers dans des milieux contenant des gaz toxiques, ammoniaque, hydrogène sulfuré, sulfhydrate d'ammoniaque, chlore. Dans certains cas, le même appareil pourrait, sans doute, être employé pour se préserver momentanément contre certains miasmes dangereux. Nous parlerons plus loin (Dksinfec- TioN municipale) dcs filtres au charbon disposés à Londres au-devant de toutes les bouches d'égout.
Poussières sèches. — Il y a vingt ans, un vicaire de Fordington, dans le comté de Dorset, le révérend docteur H. Moule, mort en 1880, entreprit des expériences sur la désinfection des déjections humaines au moyen de la terre desséchée et sur l'emploi du mélange
comme agent fertilisant. Voici en quelques mots en quoi consiste le procédé qui porte son nom : on recueille de la terre commune, de préférence de la terre argileuse; on la fait sécher au soleil ou sur des fours; on la pulvérise grossièrement au rouleau et on la passe à la claie; après chaque évacuation, et avant que les matières aient subi un commencement de fermentation, on répand une certaine quantité de cette terre sur les matières, soit directement, soit au moyen d'un appareil automatique très simple et dont il existe un grand nombre de modèles en Angleterre. Au bout de quelques jours, le tonneau mobile ainsi rempli est enlevé ; son contenu n'exhale aucune mauvaise odeur, il peut être répandu sur le sol et servir immédiatement comme engrais ; mais il est préférable de l'abandonner, pendant un mois ou six semaines, sous un hangar à l'abri de la pluie et bien ventilé. Au bout de ce temps, et sans qu'il se soit développé d'odeur sensible, le mélange est intime ; il est difficile, en remuant Tamas, de retrouver l'apparence des matières qu'on y a introduites; elles sont en quelque sorte digérées, assimilées, transformées en humus. Bien plus, ce compost lui-même peut, au bout de deux mois, être desséché, pulvérisé, et servir de nouveau une deuxième» une troisième et même huit ou dix fois, sans que ses propriétés absorbantes et désinfectantes soient notablement diminuées. Ce dernier point a une importance considérable, puisqu'il permet d'augmenter la richesse fertilisante du produit, tout en diminuant les difficultés et les dépenses du transport.
A la suite des succès obtenus par M. Moule, sa méthode prit bientôt une grande extension ; elle fut adoptée presque immédiatement dans les pénitenciers des Indes anglaises, et, plus tard, par plusieurs villes d'Angleterre pour leur service public ; le earth System (ou système à la terre) fut mis en opposition avec le water System (ou système à l'eau). En 1869 et en 1814, le Conseil sanitaire supérieur
POUSSIËRES SËCHE3. w
(te l'Angleterre délégua deux de ses membres les plus distingués, MM. Buchanan et Netten Radcliffe, pour aller étudier le fonctionnement de r-etle méthode dans diiTérentes villes du Royaume-Uni ; nous aurons l'occasion de faire plus d'un emprunt au rapport de M. Burhanan, qui est devenu une monographie aujourd'hui classique en Angleterre (I).
Ces propriétés de la terre sèche, si singulières et si importantes au point de vue de l'hygiène, sont peu connues en France ; à part quelques tentatives faites par deux de nos collègues de l'armée, MM. Fée (2) et Alix (3), à part celles que nous avons poursuivies pendant deux années au Val-de-Gràce, on peut dire que ce moyen n'a pas eu d'application sérieuse dans notre pays.
Nous avons montré, dans un travail inséré dans la Revue d'hijgiène (4) , que cette invention qui nous arrive d'Angleterre, retour de l'Inde, a pris naissance en France, ou tout au moins que la méthode, en honneur en Chine depuis un temps immémorial, a été mise en pratique chez nous bien avant les premiers essais de M. Moule. Chaptal en 1823, Salmon et Payen en 1826, M. Mo!!, par le mélange des matières de vidange avec les vases marécageuses desséchées ou avec de la terre écobuéc, Iransformaient les matières de vidange en un engrais fertile (5).
11 faut toutefois reconnaître aux Anglais, et à M. Moule en |)articulior, le mérite d'avoir vulgarisé et formulé avec
(1) Bucliaaan and Neltcn RadctilTe, On Ihe iry tftttm ofdealing witk excrément. [HtporU efthe médical efpcer of ike Priva Councii, 1810, T. XII, p. 80 et 111. — 1B74, p. 137 el SN.)
{2} F. Fie. De remploi de la terre argileuse comme déiinfectant dei matièret ftcale*. [Itecaeil dei mémoire* de médecine militaire, IBIO, I. XXI.}
(3) D' Atii, Cammunicalion manuterile.
({) E. y Mia, De Ittdéiinfeelion par le* poiuiiiret lèchei. [Bévue d'hfgiine et de police taaitalre, 1879, p. 43 el 106.)
l'ij Leradro, VUlitatioa de* maltère* fwlet au profll de l'agriculture. {Annale» thysiine, 1BJ5, t. XXIU, p. 297.]
précision la désinfection par la terre. Au lieu de s'arrêter au fait expérimental et empirique, ils en ont fait le point de départ d'une véritable méthode. Le système ancien ou actuel consiste à diluer les immondices dans une énorme quantité d'eau qui rend leur putréfaction plus facile, qui les transporte, souvent insidieusement, loin du lieu d'origine, et dont il est toujours difficile de se débarrasser. A ce système, ils en ont opposé un autre, qui consiste à concentrer, en quelque sorte, les matières suspectes sous un faible volume, à les retenir sur place sous forme d'un foyer limité, circonscrit, facile à surveiller. Les matières sont desséchées, momifiées, on s'efforce de restreindre et même de faire disparaître toute humidité ; la putréfaction ou fermentation putride, infecte, nuisible, conséquence presque inévitable de cette humidité, est remplacée par une sorte de transformation humiquequi se fait sans odeur, et probablement sans dégagement de principes nuisibles pour la santé. Non seulement on sait ce que deviennent ces résidus dangereux, non seulement on a la certitude qu'ils n'iront pas souiller l'eau de nos boissons ou l'air que nous respirons; mais encore ils restituent à la terre, sous forme d'engrais, les éléments de la force que nous avons utilisée et qu'ils nous réservent encore.
Il ne s'agit donc pas seulement d'un procédé, mais bien d'une méthode ; ce n'est plus simplement le procédé par la terre sèche, c'est le earth System^ la méthode par la voie sèche. Le principe étant admis, ses avantages hygiéniques reconnus, il importe de rechercher, parmi ces substances ou ces poussières sèches, celles qui permettent le mieux de concilier les nécessités de l'hygiène avec le profit pour Tagriculture.
Nous passerons en revue les matières qui ont été successivement expérimentées et préconisées dans différents pays : la terre, les cendres, les résidus carbonisés, les mélanges artificiels et complexes, etc.
Terre sèche. — L'emploi de la terre nécessite certaines précautions et certaines règles dont la négligence a souvent compromis ta valeur du procédé.
1° La terre doit être répandue sur les matières au moment même de leur émission ; quand celles-ci ont déjà subi un commencement de décomposition putride, l'action neutralisante est beaucoup moindre, et l'on pourrait dire que l'enrobement par la terre sèche prévient, empêche la décomposition, plutét qu'il ne désinfecte les matières déjà altérées et putrides.
2" I«i terre doit être complètement sèche avant d'être répandue sur les matières. En été, il suffit de balayer 1j couche la plus superficielle du sol qui a subi pendant plusieurs jours de sécheresse l'action du vent et du soleil, et d'en garder sous un hangar couvert une provision suffisante pour tout l'hiver. Mais dans les pays pluvieux et froids, pendant une grande partie de l'année, on est souvent obligé de recourir à des moyens artificiels : en Angleterre, dans certains villages où ce système fonctionne, on fait passer de la terre chaque jour renouvelée sur la partie supérieure des fours qui servent à la cuisson du pain; on utilise de la même façon la chaleur perdue des chaudières à vapeur et des fourneaux, dans un grand nombre d'établissements hospitaliers ou industriels. Dans plusieurs villes, on a construit des fours spéciaux destinés à cet us-ige; au camp de Wimbledon, pendant les manœuvres'des volontaires, on chaufTe la terre sur des plaques de fonte au-dessous desquelles on allume des feux, La terre ainsi desséchée est grossièrement broyée au m.iyen de rouleaux de jardin, ou de tout autre appareil; puis on la passe à la claie, on la crible pour retenir les pierres et les corps étrangers. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit réduite en poussière trop fine, et l'on a observe qu'une poudre grossière produisait un 'effet plus rapide et plus complet.
4M ABSORBANTS PHYSiOUBS.
rurinc. Nous avons d'abord établi par des pesées et des mensurations les valeurs suivantes :
Poids d« litre Volome d«
iLilOf . ea ceat. cnhvi.
Argile sérhéo el pulyérisée 1.400 714
Terre (l«f jardin scchôe et pulvérisée . 1.200 833
— sans apprêt, recaeillie
par uu temps sec 1.030 dSO
Terre de bruyère criblée et très sèche. 0.9iS 1.080
i.a neutralisation d'une évacuation solide (150 à 200 gr.), cHt obt4;nue par les quantités minhna qui suivent : argile, un <leini-litr<î ou 700 grammes, et même moins ; — terre de jardin, trois quarts de litre ou 800 grammes; — terre do bni><îr(î ou terreau, 1 litre au moins ou 1 kilogramme.
l/ordn; de cJassement diffère notablement, quant à la d/'Miiifrction d<î Turine; un litre d'urine reste à peu près iiio<lonî (lunnd il est mélangé avec : terre de bruyère, i kilogniinincs et demi ou 2 litres et demi — terre de jiinlin, «) kilogrammes ou 2 litres et demi; — argile, 7 kiloKnnnmr.H on 5 litres.
iNoiiH n'avons trouvé nulle part signalée cette infériorité du pouvoir désinfccUmt de Fargile en ce qui concerne l'in'inc. Nos expériences ont été cependant renouvelées bien d<îH fois, elles ont toujours donné le même résultat. Un litnî de bonne terre de jardin séchée au four peut recevoir jusqu'à 400 grammes d'urine fraîche; le deuxième, le quiitriènu», le huitième jour, on ne perçoit qu'une odeur de r.aviî ou (h» tiîrrr. humide; c'est à peine si, en remuant la niasMïî, on réussit à percevoir de très près, à 4 ou 5 centimètres de distance, une odeur fade, mal définie, qui n'est nullement fétide ; à partir du huitième ou dixième jour, il n'y a pas de différence avec de la terre non souillée. La terre de bruyère peut absorber une plus grande quantité d'urine, jusqu'à 540 grammes pour un litre de terre. Le deuxième ou troisième jour, il se développe parfois une odeur piquante en remuant la terre humide, mais cette
odeur n'est jamais putride, et elle disparait complètement au bout de peu de jours. Au contraire, avec l'argile, dont une quantité très faible neutralise si facilement les matières solides, 200 grammes d'urine, mêlés à un litre d'argile pesant 1 kil. 400, forment un mélange presque pulvérulent ; dès le troisième jour apparaît une odeur de dépôt urinaire ancien, et un peu ammoniacale ; au bout de quinze jours, cette odeur est encore légèrement perceptible, alors que les autres sortes de terre sont depuis longtemps inodores. Quand on 'mélange à 1 litre d'argile 400 grammes d'urine, l'odeur est vraiment désagréable et persiste pendant plus d*un mois.
On voit que la terre moyenne et légère de jardin, ce que les Anglais appellent le loam, tient en somme le premier rang s'il s'agit de désinfecter à la fois les matières solides et liquides. Pour une évacuation complète (1 50 grammes de matières solides 200 grammes d'urine), 1 kilogramme et demi de cette terre est nécessaire; il faudrait au moins 2 kilogrammes d'argile. Il va de soi que dans un hôpital, pour des selles diarrhéiques mêlées à de Turine, ces proportions ne sont plus acceptables, et que la terre doit être en quantité telle que le mélange ne soit jamais difOuent.
Le système à la terre, bon pour les matières solides, est médiocre ou mauvais pour l'urine. Nous verrons plus tard quelles dispositions on a imaginées pour séparer T urine des fèces ; en définitive, il faut partout installer des urinoirs du modèle ordinaire, indépendants des earth-closets, et ceux-ci doivent recevoir tout au plus l'urine émise pendant l'acte de la défécation. C'est dans cette prévision et sous ces réserves, qu'on peut fixer à 1 kil. 500 environ la quantité de terre nécessaire par jour et par personne.
En 1876 et en 1818, nous avons organisé et fait fonctionner pendant plusieurs mois ce système au Val-de- Grâce, et voilà les résultats définitifs que nous avons obtenus : le tonneau qui avait reçu le mélange de terre et
Vallin. — Désisffxtasts. 4
GO ABSORBANTS PHISIQUES.
de matières était pesé plein, puis vide; on savait d'autre pan le poids de la terre qui avait été dépensée ; il était facile, par conséquent, d'en déduire le poids des matières fécales, ainsi (jue la proportion de celles-ci par rapport à la terre. Nous avons trouvé les clùfFres suivants pour 100 kilogrammes du mélange total :
!• Matières. Il kilng. ) Soii une quAnlilù de lerro «gale i
Terre , .
S* Huiere».
Terra. .
3* Hali^rei.
I 4 (ois le poid» des [ Soil B fois le poids des
Dans le premier cas, l'odeur du mélange était désagréable à une courte distance; dans les deux autres cas, elle était presque nulle : nous sommes donc autorisé à conclure qu'en pratique, la proportion de S kilogrammes de terre pour \ kilogramme de matières est suffisante pour assurer la désinfection.
M. le professeur Alex, Millier (1), qui a fait ses expériences S l'Arbeithaus de Berlin, a Obtenu des résultats en apparence différents; il a trouvé que la quantité déterre dépensée par chaque évacuation était égale à H fois et de-
TGRIIË SÈCHE. 01
soit une quantité de terre représentant quatre fois et demi le poids de celles-ci. La désinfection était complète, «t une poignée de poudre prise dans la fosse n'avait qu'une odeur de bois de sapin mouillé, nullement répugnante.
La nature des transformations qui se produisent au conjict de la terre sèche et des matières fécales est encore mal connue. Il feut invoquer sans doute ces phénomènes de fermentation humique, que Liebig a désignés soub le nom d'érémacausie ; l'absence d'une quantité suffisante d'eau empêche peut-être le développement de la fermentation putride ; la terre sèche et poreuse doit retenir les gaz et multiplier les contacts de la matière organique avec l'oxygène. Le mécanisme des opérations chimiques est sans •doute très comparable à ce qui se passe quand on met de la matière organique en contact avec du charbon végétal «u animal. Un fait est certain : quand on sectionne les masses excrémentielles entourées de terre, on retrouve au «entre une matière qui a l'apparence et, à un très faible «legré, l'odeur fécale, mais cette odeur n'est jamais putride ; on y voit une grande quantité de moisissures vertes et blanches, et il ne serait pas impossible que cette végétation cryptogamique jouât un rôle dans la rédaction des matières à leurs éléments chimiques. Au bout de 5 à 6 semaines, les parties centrales ne diffèrent plus, quant à l'apparence, de la couche de terre périphérique.
L'on comprend dès lors un fait dont l'énoncé cause tout d'abord une véritable surprise. Ce mélange, ainsi abandonné à lui-même pendant deux mois, peut être desséché au soleil ou sur les fours et réduit en poudre ; il est sans odeur, il a l'apparence de la terre ordinaire ; en le prenant dans la main on ne soup^nnerait ni sa nature ni sa provenance; il peut être employé de nouveau et désinfecte aussi bien que de la terre neuve. La même opération peut «tre recommencée un grand nombre de fois, et l'on n'a pas
encore fixé le degré de saturation où la désinfcclion n'est plus complète. » Dans certains cas, dit Buchanan, l'expérience a étk continuée 12 fois et plus, et quoique le mélange contint plus de la moitié de son volume de matières fécales, la désinfection était encore parfaite. » Fée a obtenu les mêmes résultats k rh6pital militaire de Biskra en 1873. Nous-méme, nous avons utilisé de nouveau, en 187*7 et en 1878, un mélange provenant d'expériences faites au Valdc-Gràce en 1876 ; la terre ayant servi trois fois produisait encore un bon effet. Nous devons cependant reconnaître que cette terre noire a^'ait une odeur fade, sut generis ; elle prenait un peu le caractère fécaioïde, quand ce mélange au 3' ou au 4° degré était resta pendant plusieurs jours exposé à la pluie.
Nous croyons donc qu'il y a une certaine exagération k dire que la terre désinfecte mieux quand elle a déjà plusieurs fois servi ; c'est une protestation contre l'opinion primitivement acceptée et erronée qui déclarait impropre à cet usage la terre contenant de la matière organique ; l'argile paraissait alors la terre la plus convenable. La matière
terre après a voir bien desséché le mélange, est dans certains cas un avantage précieux. On diminue la maind'œuvre, on augmente la richesse fertilisante et la valeur vénale de T engrais.
Radcliffe a donné le tableau suivant, montrant la composition de la terre provenant des earth closets de West-Riding Prison, à Wakefield ; l'analyse a été faite sur le mélange séché à 100« centigrades.