‹ Traité des désinfectants et de la désinfectionChapitre 51 sur 138 · IC · texte numérisé non relu

IC

Nulle trace de putrébction I au 30* Jour.

Si Ton tient compte de la dilution dé6nitive, on verra que la putréfaction n'a été complètement empêchée que par une dilution à 11 p. 100, c*est-à-dire en ajoutant 15 milligrammes d'acide phénique cristallisé à 1«',30 de liquide total.

Dans des expériences ultérieures, MM. Gosselinet Bergeron ont vu qu'on arrivait à un résultat beaucoup plus sur en ajoutant chaque jour une goutte de solution phéniquée au liquide qu'on veut préserver : c'est une confirmation des opinions précédemment émises par Dougall, Béchamp^ Neubauer; on fait cesser ainsi l'accoutumance des bactéries à une solution phéniquée déterminée ; on remplace en outre, et au delà, l'acide phénique qui s'évapore incessamment d'un jour à l'autre.

M. Jalan de la Croix, à la suite de 54 expériences faites avec l'acide phénique, est arrivé aux résultats suivants. Pour empêcher le développement des bactéries dans da jus de viande préparé aseptiquement, et dans lequel on fait tomber 2 gouttes de jus fourmillant de bactéries, il faut ajouter au premier liquide une dose d'acide phénique égale

à i sur 669. Mais pour que les germes contenus dans quelques gouttes de ce liquide ainsi désinfecté, portées dans un milieu de culture approprié, ne soient plus capables de reproduire les bactéries, il faut qu'ils aient subi Faction d'une solution d'acide phénique à 1 sur 33, soit près de 5 p. 100.

Dans du jus de viande, les bactéries qui y ont pullulé après ensemencement direct à l'aide de quelques gouttes de jus chargé de bactéries, ne sont tuées que par une dose d'acide ^égale à 1 sur 22. Pour être sûr que les germes contenus dans ce liquide ne se reproduiront pas dans un milieu convenable, il faut que la proportion de l'acide ait atteint la dose énorme de 1 partie pour 2, 6 parties du mélange, soit près de 40 grammes d'acide phénique cristallisé pour 100 grammes du liquide ! Pour empêcher du jus de viande, abandonné à l'air libre, de se remplir de bactéries, il suffit d'une proportion d'acide de 1 pour 402, soit 25 centigrammes d'acide pour 100 grammes du mélange,quand le jus de viande a été soumis à l'ébuUition ; et cette fois encore, il faut 1 partie d'acide sur 22, pour empêcher les germes de se reproduire. Quand, au contraire, le jus de viande a été préparé à froid, non bouilli, il ne faut plus que 1 d'acide pour 802, soit 2 p. 100; mais les germes ne sont pas définitivement stérilisés, même par une solution àl pour 10!

Il est impossible d'accepter sans réserves ces chiffres un peu extraordinaires. Tout d'abord, il est presque inconcevable qu'il faille une dose moindre d'acide phénique pour préserver le bouillon cru, que pour préserver le bouillon qui a subi une ébuUition d'une demi-heure. C'est le contraire qui devrait avoir lieu, puisque l'ébuUition a dû détruire tous les germes qui existent presque inévitablement dans de la viande de boucherie. Nous trouvons d'ailleurs souvent mentionnée cette différence en faveur du bouillon cru, dans le tableau général de Jalan de la Croix;

c'est un motif pour ne pas accepter aveuglément les conclusions de Tauteur, et pour craindre qu'il n'y ait là qu'un simple hasard d'expérience. En outre, le chiffre de 1 sur 2,6 dépasse toute mesure. L'acide phénique nous fournit un curieux exemple d'accoutumance, on pourrait dire d'acclimatement, des protorganismes et des ferments à un milieu toxique. Neubauer (l)a démontré pour l'acide salicylique, et M. Béchamp de Montpellier (3) pour l'acide phénique et la créosote, que ces agents antiseptiques entravent, suspendent l'action du ferment sans le détruire. Quand la dose de l'antiseptique n'est pas trop forte, la fermentation qui était déjà en plein développement s'arrête ; mais c le ferment se fait peu à peu à sa nouvelle situation ; la fermentation s'accomplit lentement, et la multiplication continue à se faire si les matériaux de nutrition sont suffisants ».

Le D' Cheyne (3), qui a été interne de Lister en 1876, a commencé à cette époque, avec son maître, des recherches intéressantes dont il a donné le résultat en 1879. Les bactéries n'apparaissent que très rarement sous les pansements antiseptiques bien faits ; mais les micrococcus y sont très communs, presque habituels, et comme il est difficile de reconnaître au microscope la présence de ces spores ou germes de bactéries, M. Cheyne a cherché à en démontrer l'existence, en inoculant, avec le pus recueilli sous les appareils, une solution aseptique et bouillie de concombre, qui est un milieu très putrescible. En cultivant ainsi les micrococcus et les bactéries , M. Cheyne a reconnu que les protorganismes

(1) Neubauer, Udfer die gahrungshemmende Wirkung der Salieyisaure, [Journal fur prak. Chemie, 1878^ i. XI.)

(2) Béchamp. Observation» sur les antiseptiques. {Montpellier médical, Dov. 1875, janv. et février 1876.)

(3) T. Watson Cheyne, Remarks on the occurenee of organisms under antiseptic dressings, (Médical Timesland Gazette^ 24 mars 1879, p. 561, 564 e 574.)

ACIDE PHÉNIQUE. f65

nés dans une solution à 1 p. 500 pouvaient donner naissance à d'autres spores ou bactéries capables de vivre dans une solution à 1 p. 400, puis successivement à 1 p. 100.

Nous admettrons volontiers que les chiffres précédents puissent être dépassés, mais qui ne yoit la différence incroyable qui existe entre ces chiffipes et le dernier chiffre .mentionné par Jalan de la Croix: 1 sur 2,6? Non pas que nous nous exagérions les vertus antiseptiques de Facide phénique ! cet agent a eu et conserve encore aux yeux du public une valeur usurpée comme désinfectant : on juge de sa vertu d'après son odeur, et cette odeur est si flagrante, même à très faible solution !

Les expériences faites en 1819, au Val-de-Grâce, par MM. Perrin et Marty (1), prouvent qu'il ne faut pas trop compter sur les vapeurs, ni sur les pulvérisations de solutions phéniquées pour rendre aseptique l'air des salles et l'atmosphère qui entoure un blessé. Ces auteurs ont opéré sur des liquides facilement fermentescibles, l'eau d'orge, le lait, le sang, l'urine. Des vases remplis de ces liquides étaient exposés dans Tair provenant des salles de malades; d'autres étaient conservés à l'abri de toute souillure ultérieure, sous une grande cloche de verre, dans laquelle on pulvérisait une solution phéniquée à 5 p. 100. Les deux groupes de liquides se remplirent rapidement de bactéries, dans l'atmosphère purifiée par le spray phénique aussi bien que dans l'air impur des salles, ce qui prouve tout au moins combien il est difficile de débarrasser par l'acide phénique, une atmosphère même limitée, de tous les germes qu'elle contient. Une telle pulvérisation peut bien détruire à la rigueur les bactéries adultes qui sont à la surface du liquide, mais non pas les corpuscules germes qui peuvent en souiller toute l'épaisseur; ce sont

fl) M. Perrin, Sur la valeur comparative du pansement de Lister et du pansement alcoolique . {Bulletin de la Société de [chirurgie, séaoM du 18 février 1879, t. V, p. 153.)

ces germes qui, arrivant plus ou moins rapidement à Tétat de bactéries, envahissent tout le liquide.

John Dougall, l'un des auteurs qui ont le mieux étudié les désinfectants, a conclu d'expériences nombreuses, c que Tacide phénique n'est pas un désinfectant, qu*il ne détruit pas la matière organique ; ce n'est qu'un antiseptique, il la conserve et Tembaume, il arrête et empêche la putréfaction et la fermentation, il suspend Faction zymotique ; mais bientôt, en se volatilisant, en abandonnant la matière infectante ou contagieuse sur laquelle il s'était momentanément fixé, il restitue à celle-ci toute son activité » . Nous verrons plus loin, en parlant des antivirulents, que Baxter et Dougall n*ont obtenu la neutralisation de certains virus, qu'en les soumettant à des doses très élevées d'acide phénique, et encore ne réussit-on pas toujours.

Parkcs fait l'expérience suivante, pour prouver que Tacide phénique suspend le développement des protorganismes, mais qu'il ne les détruit pas, si ce n'est à des doses très concentrées. Il fait passer sur des matières fécales firaiches, de l'air qui se lave dans Tacide sulfurique ; les matières se remplissent de protorganismes ; puis, on fait arriver sur ces matières ainsi cultivées de l'air chargé de vapeurs d'acide phénique; très rapidement, l'on voit les parasites s'arrêter, se flétrir, devenir brunâtres, languissants, ou être en état de mort apparente; enfin, on fait de nouveau passer de l'air débarrassé de tout germe en barbottant dans de l'acide sulfurique ; et de nouveau les parasites reprennent leur activité et leur développement. (Army médical Report for i866, T. VIII, p. 318.)

Dans les expériences très minutieuses et très intéressantes qu'il a faites sur la désinfection des matières de vidanges, il a vu qu'il fallait au moins 3 grammes 88 centigrammes d'acide phénique cristallisé du commerce par jour, pour désinfecter les déjections solides d'un homme; même cette quantité relativement énorme, par une tem-

pérature de -f- 14« C, ne fait pas disparaître complètement l'odeur fécale, et n'arrête pas tout développement de vibrions à mouvements rapides. A une température plus haute (-[- 30* C), l'effet est encore moins puissant, et il faut une dose plus forte d'acide phénique. Parkes a aussi remarqué que les préparations liquides d'acide agissent mieux que l'acide cristallisé lui-même, et que les acides impurs du commerce semblent plus puissants que l'acide très purifié.

Lorsqu'on volatilise l'acide phénique en le soumettant à une chaleur de-f- 188» C, les fumées qu'il produit n'ont pas une action beaucoup plus certaine. Schotte et Gartner (1) ont fait leurs expériences dansune cave mesurant 45 mètres cubes, et éclairée par une fenêtre n'ayant que i 1/2 mètre carré. Ils faisaient vaporiser dans des vases émaillés, chauffés au gaz, des quantités déterminées d'acide phénique cristallisé et recherchaient si, à la fin de l'expérience, des bandes de flanelle imbibées d'un liquide riche en bactéries, étaient encore capables d'ensemencer un liquide de culture préparé aseptiquement ; ils recher* chèrent si les bactéries, contenues dans des vases placés à diverses hauteurs de la chambre, avaient continué à vivre ; quelle était l'action de ces vapeurs d'acide phénique sur les matériaux servant à fabriquer la literie, son action sur le cuir, l'acier poli et d'autres objets servant sur les navires de l'État. Leurs expériences furent au nombre de 15, et leurs conclusions, en ce qui concerne l'acide phénique, sont les suivantes :

L'acide phénique ne se volatilise pas facilement. Il bout à 180* C. Il faut une source calorifique assez considérable {la flamme d'un bec de gaz avec tirage), pour volatiliser 300 à 600 grammes d'acide phénique en une heure. Six

(1) Schotte und G&rner, WU viel CarboUaHre oder wie viel schweflig Saure in Gatform iêt nothig zur Todtung kleinsten Lebent ? (DeuUche VierU^, fur offenUiche Geêundhpflege, 1880, t. XII, p. 337 à 376.)

i68 ANTISEPTIQUES EN PARTICULIER.

heures après que la combustion est terminée, on pouvait séjourner et travailler dans la chambre sans être incommodé. Les bactéries des liquides contenus dans des vases largement ouverts, placés à 2 mètres au moins au-dessus du sol, n'étaient détruites que par la volatilisation rapide (300 grammes en 28 minutes), de 1«%50 d*acide phénique par mètre cube ; quand la volatilisation se faisait lentement, 300 grammes en 1 heure 15, la destruction était moins certaine. Quand on plaçait les liquides bactérifères sur des tablettes supérieures, dans un placard à demi entr'ouvert, il fallait brûler i5 grammes d'acide phénique par mètre cube pour détruire sûrement les bactéries : pour détruire les bactéries dans les liquides placés sur les tablettes inférieures, cette dose, par mètre cube, était insuffisante.

La désinfection est plus facile et plus sûre, quand les tissus exposés sont humides, que lorsqu'ils sont bien secs. Les tissus secs ne sont désinfectés que par l'exposition dans une chambre où Ton a vaporisé 15 grammes au moins d'acide phénique par mètre cube, tandis qu'une dose de 12 à 13 grammes suffit pour les tissus humectés. La rapidité de la volatilisation assure le succès de la désinfection, parce qu'il se fait une déperdition moindre des vapeurs par les fissures des fenêtres et des portes , la porosité des murailles, etc. L'épaisseur des objets à désinfecter augmente notablement la difficulté de la désinfection des parties centrales.

Schotte et Gartner font remarquer combien serait coûteuse cette désinfection des chambrées par Tacide phénique en vapeurs. Une petite salle d'hôpital, de 8 malades, mesurant 300 mètres cubes, nécessiterait l'emploi de 4kil. 500 d'acide. Les auteurs, qui sont médecins de la marine, en concluent que l'acide phénique ne peut être employé pour désinfecter les vaisseaux ; nous admettons leur conclusion, mais il faudrait des expériences contra-

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