ARTICLE V\ — DES NEUTRALISANTS EN GÉNÉRAL
Les neutralisants sont les désinfectants par excellence. Us ne se bornent pas à retenir, emprisonner, absorber les produits nuisibles, non plus qu'à en prévenir la formation, ce qui n*est que rarement réalisable ; ils les détruisent, ils les rendent inertes, ils les 7ieutraUsent, Cette expression de neutralisants a l'inconvénient d'être moins précise, moins expressive que celle de antivirulents, mais elle a l'avantage de s'appliquer aussi bien aux miasmes qu'aux virus : les vapeurs d'acide hypoazotique ne sont pas seulement capables de détruire les virus, elles neutralisent les principes nuisibles de toute sorte, qu'ils s'appellent miasmes, effluves, ou virus. Pour la commodité du langage, il n'y a pas d'inconvénient à confondre ces deux expressions ; les anti-virulents ou neutralisants des virus sont en même temps des neutralisants des miasmes : ici encore, qui peut le plus peut le moins. Nous emploierons donc indifféremment ces deux expressions, mais sous les réserves que nous venons d'indiquer.
DES NEUTRALISANTS.
La médecine aura réalisé un immense progrès, le jour où elle saura détruire ou éliminer les poisons morbides, les virus, qui ont déjà pénétré dans l'organisme par les voies de l'absorption. Une telle espérance n'est point une utopie; qui oserait dire qu'elle n'est pas légitime? Sans
EXPÉRIKNCRS SUR LKUR VALEl U COMPARÉE. %n
doute, de grandes différences séparent encore les poisons morbides et les poisons à composition chimique bien déterminée : mais ce n'est pas, selon nous, par des dissertalions métaphysiques sur les déviations de la force vitale, qu'on arrivera à jeter beaucoup de lumière sur le mode de développement des maladies virulentes et sur les moyens de les guérir.
La neutralisation des virus au sein même de l'organisme est du domaine de la thérapeutique, et nous aurons l'occasion d'y insister plus loin (Désinfection interne). L'hygiène doit se contenter d'un rôle plus modeste, plus facile sans doute, mais non moins utile. Si l'on veut donner une base rigoureuse à nos connaissances sur la valeur pratique des désinfectants, il faut commencer par savoir comment chaque virus se comporte au point de vue de l'inoculation, quand, sur la lancette même qui doit servir à rinserlion sous l'épiderme, il est mélangé avec telle ou telle substance réputée désinfectante. Est-il donc sans intérêt de savoir quelles sont les substances qui, ajoutées aux virus varioleux, syphilitique, morveux ou charbonneux, vont rendre stérile, inoffensive, l'introduction de ces virus dans les voies de l'absorption ?
Et qu'on ne dise pas que ce sont là des expériences de laboratoire, que jamais dans la pratique on n'a eu à neutraliser ainsi des virus dans un verre de montre ; autant vaudrait-il nier la désinfection hygiénique. N'a-t-on jamais à désinfecter une salle, un lit occupé par un varioleux, une stalle ou une mangeoire ayant servi à des chevaux morveux, des ustensiles, parfois même des instruments de chirurgie, souillés par des syphilitiques? Sur quelles preuves positives repose notre confiance dans telle ou telle substance réputée désinfectante? Sans doute, de l'efficacité d'un agent désinfectant sur un virus traité in vitro, on ne devra pas conclure à la même neutralisation, quand le loup aura déjà pénétré dans Torganisme ; car, suivant une
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expression pittoresque de M. Bouley, ce loup fait des petits dans Vorganisme, tandis que Tagent neutralisateur se dilue, s*affaiblit et s'élimine incessamment dans le torrent de la circulation. Mais n'est-on pas en droit d'espérer que, de temps en temps, par une exception heureuse, en multipliant ces tentatives de neutralisation externe, on découvrira quelques substances faiblement ou nullement toxiques, capables d'être introduites à haute dose au sein de l'organisme et d'aller détruire ou éliminer le virus, de la même façon qu'en ces dernières années on a trouvé, dans l'essence de térébenthine et peut-être dans l'oxygène, un neutralisant efficace du phosphore qui imprègne déjà les tissus d'un sujet vivant.
Les recherches sur la neutralisation externe des virus sont faciles, sans danger (on n'en peut dire autant de celles qui ont pour but la neutraUsation interne); c'est donc par là qu'il faut commencer l'étude hygiénique des désinfectants. Le principe de ces expériences est très simple, il a été nettement formulé jadis par Renault, plus récemment par Davaine, dans un mémoire que nous aurons souvent l'occasion de citer. Étant donné un virus inoculable, en prendre une quantité minime, mais bien déterminée; mêler à la dilution un agent chimique en proportion exactement dosée; au bout de 15 à 30 minutes de contact, injecter le mélange dans le tissu cellulaire, et voir si le virus ainsi modifié produit ses effets ordinaires. Telle est la méthode qui a été suivie par Renault, Davaine, John Dougall, Baxter, Mecklenburg, Schmidt-Rimpler, Hoffmann, et un grand nombre d'auteurs dont nous rappellerons ici les travaux.
Les expériences de cette sorte n'ont d'intérêt que si elles portent sur des substances réputées neutralisantes, qui soient en même temps d'un emploi facile dans la pratique. Il est certain que les acides sulfurique et azotique concentrés détruisent les virus, mais ils détruisent aussi
EXPÉRIENCES SIH LKUH VALEUR COMPARÉE. Sl9
les tissus; d'autres substances sont toxiques pour rhomme à un haut degré et n'ont, par conséquent, qu*une importance secondaire au point de vue des applications à ce point de rhygicne.
D'autre part, on ne peut expérimenter que sur des virus ou sur des principes inoculables, reproduisant toujours et identiquement la maladie dont ils proviennent. Ces maladies sont peu nombreuses, et les difficultés d'expérimentation sont extrêmes. Il n'est donné qu'à un petit nombre de chercheurs de pouvoir étudier l'action des virus de la péripneumonie bovine ou de la clavclée, inoculables seulement sur de grands animaux tels que la vache ou le mouton. Ces études coûteuses ne sont possibles que dans les écoles vétérinaires, ou dans quelques situations exceptionnelles; au médecin abandonné à ses propres ressources, dépareilles recherches sont absolument interdites; c'est ce qui explique que jusqu'à présent elles n'ont été que rarement tentées.
Enfin, pour certaines maladies virulentes, l'étude est presque impossible, parce que les animaux sur lesquels on pourrait expérimenter sont réfractaires à l'inoculation provoquée, non moins qu'au développement spontané de la maladie. Sur qui expérimenter les neutralisants du virus syphilitique, puiscjuc la sy[)hilis semble jusqu'ici le triste et exclusif privilège de l'espèce humaine? Si nous connaissions un animal rpii put contracter la fièvre typhoïde, soit spontanément, soit par inoculation d'une parcelle de matière typhoïde, n'est-il pas probable que nous aurions fait un grand pas vers la découverte des moyens capables de prévenir ou de guéi'ir cette maladie, la plus meurtrière après la tuberculose. Quant à cette dernière, n'est-on pas en droit d'espérer qu'il sortira un peu de lumière, au point de vue de la prophylaxie, de la voie nouvelle dans laquelle les premiers travaux de M. Villemin nous ont fait entrer? et faut-il se laisser décourager par Vinsuccès
2Î0 NEUTRALISANTS EN GÉNÉRAL.
des tentatives faites h l'aide des pulvérisations de benzoate de soude?
Il serait prématuré de vouloir dès aujourd'hui classer les neutralisants d'après leur efficacité. La question est à l'étude depuis quelques années seulement, et bien qu'il soit déjà démontré que la chaleur, les fumigations d'acide sulfureux, d'acide hypoazotique, etc., viennent au premier rang, tout classement définitif est encore impossible. En effet, la plupart des expérimentateurs se sont bornés à établir la valeur respective des neutralisants sur un ou deux virus pris comme types. Les résultats obtenus par des observateurs différents sont très souvent contradictoires ou discordants. Par exemple, il est impossible d'adopter le classement qui résulterait des recherches très nombreuses faites aux États-Unis, à l'instigation du Conseil national d'hygiène de Washington, par le D"" Sternberg. Les résultats qu'il a obtenus avec le virus septique diffèrent souvent, et parfois d'une façon très inattendue, de ceux fournis par Texpérimentation sur le virus vaccin, par exemple. Sternberg (1) a dressé le tableau suivant, indiquant la dose de chaque désinfectant, qui neutralise le virus septique. A 100 parties en poids de la dilution virulente qui amenait toujours la mort en 24 ou 48 heures, on ajoutait une quantité variable de chaque désinfectant; les chiffres ordinaires indiquent les doses qui assuraient la neutralisation; Iss chiffres gras indiquent les doses trop faibles qui n'empêchaient pas r inoculation d'être suivie de mort.
I. Dcsinfcclanls eflicaccs à la dose de un demi (0,5) pour 100, soit 50 centigrammes du désinfectant pour 100 grammes du liquide virulent.
Iode 1,25 — 0,5 — 0,45 — 0,2— 0,i (mort le 9* jour).
Acide chromiqne. . . 1—0,5 — 0,2 — 0,1.
Sulfate de fer 1,25 — 0,5 — 0,25 — 0,12 — 0,i«.
1 Sternberg, Expérimenté wiih disinfectant t. {Bulletin of National Board of health (Washington), 23 juillet 1881, T. III, p. 21.)
Sulfate de cuivre. . . l — 0,5 — O.to — 0,i. Thymol (dissous dans
l'alcool) 1 — 0,±"> — 0,i .
Soude causliquc . . . 2,o — 1 — 0,5 — 0,i?3 — 0,«.
Acide nilriquc .... 1,25 — 1 — 0,o — 0,2 > — 0,«.
Acide sulfurique . . . 1,25 — 0,5 — O^'tG.
Scsquichlorure do fer. 1 — 0,5 — O,9o.
HyposuliUo de soude . 1 — 0,5 — 0,!25 .
Acide chlorliydriquc. . 0,3 — 0,tBo.
II. Désinfoclauls iueflicacea a la dose de 0,5 pour KX), mais qui neutra-
lisent à moins de 2 [mur 100.
Acide plu-nique 2,5 — 1,25 — O,o.
Acide salicylique (à Tclat do
salicylale de somlo .... 2,5 — 1,25 — O,o.
Chlorure de zinc 2,5 — i — 0,5 ?
Potasse caustique 2,5 — 1 — O,o.
Alun ferrugineux (/roM-ff/w/w.i 2 — I.
Sulfate de zinc 1,25 — O,o.
Sulfite de potassium 2 — 0,5.
Acide tannique 1 — 0,S.
Acide horique 2 — i.
Permanganate de potasse. . .2 — i .
Bihorate de soude 2,5 — i,1^.
III. Substances qui n'ont pas produit la dosiufccliou À la doso do
2 pour KX).
Nitrate de potasse. . 4.
Chlorate de potasse, i.
Chlorure de sodium. 2,5.
Alun i,«5 — 4.
Acétate de plomb. . 2.
Glycérine 25 — 12.5 — iO.
Alcool à 95- ... . 25 — i«,5 — iO.
Eau camphrée (parties égales d'eau camphrée cl de virusy : désinfection nulle.
Acid<î pyro^allique. . i.
Huile essentielle d'eucalyptus iO? imort lo 8" jour, sans pyémie.;
On le voit, beaucoup de ces résultats sont encore incertains ou incomplets, notamment en ce qui concerne Thuilc essentielle treucalyptus : comment cette dose énorme de 10 p. 100 est-elle restée inerte? Comment a-t-on pu mélanger une partie d'huile d'eucalyptus à neuf parties de virus.
iH NKUTItALlSAKTS KN (iËNKIlAL.
(|ui ivi tlissoul pas l'essence? Le U' Slei-tilicrg reformait luimême que s(s travaux ne sont pas terminés, bien qu'ils 8e poursuivent depuis plusieurs années; ces travaux, en effel, ne peuvent jamais être termines, ils sont toujours iwrfectibles.
Toutefois ces recherches semblent dos k présent capables d'ouvrir des vues nouvelles sur un mode parliculipr de ructioii des désinfectants, qui a été à peine soupç^nnû et auquel nous devons consacrer un paragraphe spécial.
■f, i. — ATTÉNUATION DES VIRUS l'AR LES DÉSLNFKCTANTS.
En étudiant l'action des désinfcctanlii par les réi^uluiis de l'inoculation des sérosités septiqucs, le IK Slci'nbvrg (1) a observé un fait remarquable: certains agents ne délruiscnt pas complètement la virulence, mak ils l'atténuetiL et retardent l'époque de la mort. C'est ainai qu'en injeclant sous la peau d'im lapin un derai-cenlimèlre cube de \\v\\> M'jiliqiie diuis lequel on a dissous, à l'aid'' d'un |i.>u il nnliiir, ( d'iode pour 100 du volume total (dnM' l'uni nio.
ATTÉNIATION DES VIRUS. 2M
venait de mourir de septicémie. L'injection est faite sous la peau d'un lapin de grande taille, à qui Ton avait injecté le 13 mai, sans produire d'accidents, un mélange de 1 partie de virus sur 3 parties d'alcool à 95 degrés.
Le résultat de la seconde inoculation fut nul, peut-être parce que le premier virus avait été atténué par son mélange avec l'alcool, et que <e virus atténué avait donné à l'animal l'immunité contre une seconde inoculation.
Dans d'autres cas, cette seconde inoculation faisait bien périr ranimai au bout de 8 jours, mais alors le sang et les sérosités ne contenaient pas les micrococcus qu'on rencontre dans tous les cas de septicémie. Sternbcrg croit que la mort a eu lieu alors non plus par les microbes septiques, mais par l'action d'un poison chimique, comparable à la sepsinc.
Il y a là [)cut-étre l'ébauche d'un emploi nouveau des agents désinfectants, et les résultats obtenus par le D*" Sternberg méritent assurément d'ètic contrôlés. N'est-ce pas d'ailleurs par réchauffement à -]- o()° centigrades que M. Toussaint avait d'abord réussie atténuer le virus charbonneux et à le transformer en vaccin préservatif du sang de rate? n'est-ce pas à l'aide d'une destruction incomplète par l'oxygène de l'air que M. Pasteur atUMiue les virus? Il y a là un rapprochement dont on ne saurait méconnaître l'importance.
Nous croyons ne pouvoir mieux clore ces considérations générales, qu'en résumant les conclusions par lesquelles Baxter (1) terminait son important mémoire sur la désinfection, (Ml 1815 :
1° L'acide phénique, l'acide sulfureux, le permanganate dépotasse, le chlore, ont une véritable action désinfectante, mais à des degrés différents.
2° Il ne faut pas oublier que antiseptique n'est pas syno-
(1) Baxicr, Report on an expérimental study of certain dininfectanls. Report of the médical of'ficer ofthe PriVy Conncilt t. VI. 1H15, p. a.>4.)
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nyniG de désinfeclant , quoique, pour ces quatre agents, Tune des propriétés soit proportionnelle à Tautre.
3** L'action désinfectant^ du chlore et du permanganate parait dépendre beaucoup plus de la nature du liquide où sont suspendues les particules infectantes, que du caractère spécifique de ces particules elles-mêmes. (Xous avons vu que les expériences de Kûhn , de Buchoitz , de Haberkorn, etc. confirment, en particulier pour l'action des antiseptiques sur les protorganismes, la judicieuse observation faite ici par Baxter.)
4*» Quand un de ces quatre agents est employé pour désinfecter un liquide virulent contenant beaucoup de matière organique, ou quelque composé capable de se combiner avec le chlore, ou enfin de décomposer le permanganate, la désinfection n'est pas assurée si, après que l'action chimique a eu le temps de se bien faire, il ne reste du chlore libre ou du permanganate en excès dans le liquide.
5° Un liquide virulent ne peut être considéré comme dûment désinfecté par l'acide sulfureux, s'il n'a été rendu définitivement et fortement acide. La grande solubiHté de cet acide le rend préférable, cœtevis paribus, au chlore et à l'acide phénique pour la désinfection des liquides.
6° L'acide [)hénique ne désinfecte les liquides virulents qu'à la dose de 2 p. 400 d'acide pur.
1® Les désinfectants n'agissent réellement que si la matière virulente est exactement incorporée avec eux : il faut être sûr qu'aucune matière solide ou coagulée n' empêche le contagium d'être en contact immédiat avec l'agent destructeur.
8" La désinfection de l'atmosphère, si communément pratiquée dans les chambres des malades, est inutile et n'est pas sans inconvénients, i)armi lesquels est celui de doimer une sécurité trompeuse. Se contenter de développer dans une chambre une forte odeur en répandant un peu de