CHLORE. — CHLORURES, ETC. S
les hôpitaux de Paris produisait des maladies du poumon. C'est là une assertion qui étonnera sans doute beaucoup les médecins de nos hôpitaux. Il est évident que si l'on exposait des malades à des vapeurs abondantes de chlore, on verrait survenir des bronchites aiguës, très profondes, d'un caractère dangereux. Ce n'est pas dans les salles occupées des hôpitaux que ce danger est à craindre. Mais quand on procède à une désinfection énergique par des torrents de chlore, dans un navire, une salle où a sévi une épidémie, il faut empêcher les employés de séjourner dans ces locaux pendant l'opération ; la suffocation et la toux provoquées par ces vapeurs rendent d'ailleurs le plus souvent cette recommandation inutile.
Angus Smith dit au contraire avoir souvent remarqué l'apparence florissante des personnes employées aux travaux de blanchiment par le chlore; c'est à la pureté extrême de l'air, à la destruction constante de toute matière organique qui pourrait le souiller, que l'auteur anglais attribue ce bénéfice. 11 est vrai qu'Angus Smith retrouve ce caractère de santé exubérante dans les papeteries,jusque chez les trieurs des chinons non encore désinfectés par le chlore ! « les bouchers, dit-il, et les brasseurs n'ont même pas cette ampleur de formes et cet air de prospérité. » Si le fait est général dans les papeteries anglaises, il est difTicile d'invoquer ici l'action bienfaisante du chlore, et il ne semble pas que le même résultat soit obtenu dans les ateliers français.
De nos jours , on désigne fréquemment sous le nom de fumigation guytonienne la désinfection par le dégagement du chlore gazeux. Nous avons déjà dit que la méthode de désinfcciion qui a valu à Guyton-Horveau sa réputation et sa fortune, consistait dans l'emploi des fumigations d'acide chlorhydrique. A l'époque où Guyton fît ses premiers essais dans l'église Saint-Ëtienne de Dijon, en 1173, le chlore n'était par encore connu ; ce n'est qu'en
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1174 qu'il fut découvert par Scheele, qui lui donnait le nom d'acide muriatique déphlogistiqué : au contraire, Lavoisier, Berthoict et les partisans de la théorie antiphlogistique désignaient ce nouveau corps sous le nom d*acide muriatique oxygéné. C'est beaucoup plus tard, au commencement du siècle, que Humphry Davy et Gay-Lussac reconnurent la véritable nature du chlore, et lui donnèrent le nom qui lui est resté.
Guyton - Morveau se contentait donc de faire depuis 24 ans des fumigations d'acide muriatique simpU (acide chlorhydrique), à l'aide d'un mélange de chlorure de sodium et d'acide sulfurique, mais sans aucune addition d'oxyde de manganèse, lorsqu'il trouva, dans un ouvrage du D' RoUo sur le diabète, publié à Londres en 1791, la description d*un procédé découvert et employé par Cruickshank. Lui-même le dit à la page 122 de son Traité des désinfectants : t Pour mettre en action Tacide muriatique oxygéné, à la manière de M. Cruickshank, cidevant décrite. . . » Or, l'acide muriatique oxygéné^ c'est le chlore , et le procédé de l'auteur anglais est celui qui est employé actuellement encore dans tous les laboratoires de chimie pour obtenir ce gaz. Voici le procédé indiqué par Cruickshank en 1797 : c On mêle exactement deux « parties de sel commun et une partie de manganèse crisc tallisé réduit en poudre; on met dans une capsule 2 on- « ces de ce mélange, une once d'eau, puis on y verse une € demi-once d'acide sulfurique concentré, ce qui se fiait « en différentes fois... Une de ces capsules suffit pour « une salle de 5 ou 6 lits. »
Guyton-Morveau ne fait pas, dans la 2* édition de son livre publiée en 1805, grande différence entre les fumigations d'acide muriatique (ou chlorhydrique) et celles d'acide muriatique oxygéné (ou chlore) ; il paraît les confondre, et ce n'est que plus tard qu'il donne la préférence aux secondes. Il ne doute pas d'ailleurs que Cruickshank
COLORE. - CULORL'RBS. ETC. us
n'ait apporté qu'une modification accessoire à sa propre découverte, et il ne semble pas croire que l'auleur anglais puisse i-evendiquer pour lui la découverte de la désinfection par le clilore.
Un grand nombre d'ouvrages modernes continuent à entretenir cette confusion regrettable entre les fumigations de chlore et celles d'acide chlorhydrique. On dit généralement que Vicq d'Azir a employé les fumigations de chlore contre les épidémies de typhus contagieux du bétail qui ravagèrent le midi de la France en 111-i ei en ms. Le résultat de ces expériences avait été mauvais, il considérait les vapeurs employées comme un moyen très accessoire et bien inférieur à d'autres procédés de désinfection, notamment aux lavages à l'eau bouillante (1). M. Reynal cite ses expériences comme preuve de l'inefficacité du chlore ; il dit que Vicq d'Azir exposait les linges imprégnés de virus aux vapeurs d'acide muriatique oxygéné, dégagé du sel de cuisine par l'acide sulfurique; le virus, après cette exposition, était inoculable et produisait le typhus contagieux, comme avant la désinfection (2). Mais il est évident que l'acide sulfurique et le sel de cuisine, en l'absence d'oxyde de manganèse, ne pouvaient dégager du chlore; il ne se produisait que des vapeurs d'acide chlorhydrique. Nous pourrions citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion.
Au surplus, voici la formule définitive proposée par Guyton-Morveau {Traité, 1803, p. 381) pour les fumigations de chlore ; les doses suivantes sont calculées par lui pour une capacité de 330 mètres cubes :
Sel commun 300 ftvomet.
Oijile do minganèis polvuriw 60 —
Acide snlfuriqno à es- Unumè MO —
{I) Vicq d'Aiir, Aiiit aux habilanli du campagnet, aeûl 1113. — Expoit de* mogem priirmatift et earatift, etc., 1115.
(S) Reynal, DÉsi^FECTAnrs. [DUtioHttaire de Médecine et de thirurgie vélirinaire d« Bouleg.)
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c Ayant mélangé sans trituration le sel et Toxyde de manganèse, on les mettra dans un vase de verre ou de poterie dure : le vase placé au milieu de la pièce, on y versera, en une seule fois, l'acide sulfurique qu'il faut tenir pour cela dans un flacon à large goulot, ou encore mieux dans un gobelet, a(in que le jet n'en soit pas ralenti, et qu'on puisse s'éloigner avant d'être incommodé par la vapeur. Les portes et fenêtres seront tenues fermées pendant 7 à 8 heures; puis, on les ouvrira, et l'on pourra alors y entrer sans éprouver la moindre incommodité. •
Dès 1787, Halle et Fourcroy {Annales de chimie, XXVIII, p. 269) avaient employé les compresses d'eau chlorée sur une femme attaquée d'un large cancer de la mamelle; ils avaient obtenu la disparition de Todeur, un aspect meilleur de la plaie.
Un médecin français, Dizé, a réclamé contre Cruickshank la priorité de l'emploi des fumigations de chlore : Dizé prétendait s'en être servi pour faire cesser une épizootie qui, en 1773 et 1775, envahit une grande partie du Béarn (1).
Masuyer, professeur à l'école de médecine de Strasbourg, est un des premiers qui ait songé à employer le chlorure de chaux à la désinfection de Tair, de préférence au chlore gazeux. Ses expériences datent de 1807.
L'eau de Javelle ou hypochlorite de potasse a été employée à l*armée du Rhin, par Percy en 1793, en applications désinfectantes contre la pourriture d'hôpital.
En 1815, une épidémie désolait une partie de la Hollande. Thénard en fit cesser les ravages en faisant répandre sur le sol des habitations et laver la surface du corps avec des solutions faibles de chlore ou de chlorures.
11 faut en rabattre un peu des éloges excessifs donnés au chlore par Guyton de Morveau, et des succès qu'il attri-
(1) Journal de chiinie médicale, 18i9, p. 540.
CBLORE. — CHLORURES, ETC. 187
bue à ces fumigations pour éteindre les épidémies de maladies contagieuses.
Déjà Nysten, en 1804, avait démontré par une série d'observations que les fumigations de chlore avaient complètement échoué, et n'avaient en rien arrêté ou suspendu les épidémies de la fièvre jaune, à Halaga et à Carthagène. Les épidémies de typhus qui sévirent en 1813, 1814 et 1821 dans les hôpitaux de l'Yonne et de la CAte-d'Or, n'auraient pas, suivant le même auteur, été modifiées par ces fumigations.
M. Verheyen rapporte que pendant l'épizootift de typhus qui, en 1836, ravagea les colonies militaires du gouvernement de Novogorod , Jessen n'a pu parvenir , avec les fumigations de chlore, à purifier les étables. Le même auteur, dans une communication inédite à M. Reynal, assure également que le chlore a échoué contre le virus de la péripneumonie des bètcs à cornes.
M. Bousquet dit avoir pu racler impunément au virus vaccinal partie égale de chlorure de soude dissous dans de l'eau. Dans 15 expériences, en opérant avec des chlorures fournis par M. Labaritique ou par M. Boullay, et en augmentant graduellement la dose du chlorure de manière qu'elle finit par être égale à celle du vaccin, l'inoculation amenait des pustules de vaccine. Nous entrons déjà dans la voie expérimentale, et nous trouvons ici les expériences faites par Renauld à Alfort.
Nous citons ici textuellement M. Reynal, qui parait reproduii'e lui-même le manuscrit inédit de Renault : « Dans le cours de ces expériences. M, Renault a fait agir, sur des matières virulentes solides et liquides, du chlore gazeux sec et humide et des chlorures alcalins ; l'action s'est prolongée depuis cinq minutes jusqu'à 16 heures; ces matières ont été ensuite inoculées à des animaux sains, et elles ont agi comme si elles n'eussent pas été traitées pr le chlore, f
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De ces expériences, il résulte :
!• Que des chevaux inoculés avec le virus de la morve aiguë, altéré par le chlore, ont contracté la morve;
2** Que des moutons inoculés avec du sang provenant d'animaux morts du charbon et altéré par le chlore et les chlorures, ont succombé au sang de rate ;
3« Que des moutons inoculés avec du virus claveleux, à parties égales de liqueur de Labarraque marquant 2 degrés 1/2 au chloromètre, ont contracté la clavelée ;
4'' Que, dans Tépizootie éminemment contagieuse des gallinacées (choléra des poules), le chlore, à i*état de gaz se(î, de gaz humide et de chlorure, n-a pas détruit réiément virulent.
Nous ne croyons pas possible cependant d*accepter la conclusion suivante que M. Reynal tire des expériences qui précédent : « Ces faits, dit M. Reynal, établissent de /a manière la plus évidente que le chlore et les chlorures alcalins ne possèdent pas la propriété de détruire les virus; leur action se borne à décomposer les matières animales, et à éteindre les sources de Tinfection. » Sans doute, il faut rendre à Renault la justice d'avoir ouvert la voie à rétude expérimentale des désinfectants, en prenant pour base la persistance de Tinoculabilité du virus soumis aux agents réputés désinfectants ; mais, pour nous au moins, qui ne pouvons lire dans l'original son important mémoire inédit, ces expériences sont incomplètes et laissent prise à la critique. Quel volume ou quel poids de gaz chlore, de chlorure, a été mis en contact avec le virus? A quel degré de dilution, sous quelle forme était ce virus? Combien de temps a duré le contact? Il s'agit ici évidemment d'une question de dose, car il est difficile de croire qu'un virus quelconque puisse résister à l'action prolongée d'une dose très concentrée d'un corps aussi actif que le chlore, alors surtout que nous voyons les tissus être détruits et tomber en écailles après des expériences de désinfection poussées trop loin.