Courage et grandeur dame dans t adversité
C'est ici le caractère le plus marqué du peuple romain, et qui montre davantage une force et une constance que rien ne peut abattre ni ébranler.
Jamais ce caractère n'a paru d'une manière plus merveilleuse qu'après la bataille de Cannes. Elle mit le comble aux défaites précédentes, qui avaient déjà extrêmement affaibli l'État. Deux consuls, avec leurs armées, avaient été entièrement défaits. La république se trouvait sans soldats et Svins chefs. Plusieurs des alliés s'étaient rangés du côté du vaiiJqiieur. Annibal était maître de la Fouille % du Samnium , et de presque toute l'Italie. Un tel coup, un tel malheur aurait accablé tout autre peuple». Cependant, ni la défaite de tant d'armées, ni la défection des alliés, ne purent porterie peuple romain à vouloir entendre parler de paix. Nulle trace de faiblesse , nul signe de découragement ne parut. On vit une conspiration générale au bien public. La résolution fut aussi prompte qu'unanime de se défendre, et de ne prêter l'oreille à aucune proposition d'accommodement.
Ce que dit Polybe^, à l'occasion d'une autre bataille , se vérifia bien pour lors : que les Romains, soit en général , soit en particulier, ne sont jamais plus terribles que lorsqu'ils se trouvent dans les plus grands dangers , et qu'ils paraissent tout près de leur perte.
6. Justice et bonne foi , principes du gouvernement romain , sources de V amour et de la confiance des citoyens , des alliés et des peuples conquis.
C'est une opinion bien anciennement établie parmi beaucoup de personnes, et que le christianisme même n'a pas entièrement diaruite,que la justice et la politique ne peuvent guère s*allier
' Apulie. "> Polyb. pag. 227.
2 I.iv. Hl). 22, n. 61.
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eii^iemble; qu'un homme destiné à gouverner ne doit point se rendre l'esclave des lois; qu'une exacte probité et un scrupuleux attachement à sa parole et à des engagements pris solennellement jetteraient souvent un prince et un ministre dans de grands embarras; que l'intérêt de l'État doit toujours être la règle et le mobile du gouvernement; en un mot, qu'il est impossible de conduire les affaires publiques sans commettre quelque injustice : rempublicam régi sine injuria non posse.
Cicéron , dans les livres intitulés de la République, qui étaient un extrait de l'admirable ouvrage de Platon sur le même sujet, avait pleinement réfuté cette opinion. Non-seulement , selon lui , c'est une prétention fausse et insoutenable , de croire qu'on ne puisse réussir dans le maniement des affaires publiques sans commettre quelquefois des injustices ; mais il regarde le principe opposé comme une vérité incontestable, et comme la base et le fondement de toutes les règles qu'on peut donner en matière de politique , savoir, qu'on ne peut bien gouverner un État sans garder en tout une exacte justice. Nihil est quod adhuc de republica pufem dictum, et quo, possim longius progredi nisi sit confirmatum , non modo fahum esse illud, sine injuria non posse, sed hoc verissimum, sine summa justiiia rempublicam régi non posse \
Pour donner plus de poids et d'autorité à ses raisons, il les avait mises dans la bouche de Lélius et de Scipion l'Africain , petit-fils par adoption de celui dont nous avons tant parlé. Il est aisé de sentir combien l'on doit regretter la perte d'un tel ouvrage , copié par une main si habile, d'après un si parfait original. Ces deux illustres amis , Lélius et Scipion , l'admiration de leur siècle , et qu'on peut bien proposer au nôtre comme des modèles de grands capitaines et do grands politiques, établissent cette maxime comme un principe indubitable en fait de gouvernement , qu'il n'y a rien de plus pernicieux à un État que l'injustice, et que, sans un grand fonds de justice, une république ne peut point être bien conduite, ni même subsister : îiikil lam inimîcum quam
' KiH.'.m. Ci»-. apu<l S. Ahj{. de CI?. U«i. lilt.a.c. 21,
injiistitiam civitatiy nec omnino nîsi magna jus titia geri aut stareposse rempublicam.
Voilà quelles étaient les règles et les maximes du peuple romain dans ces beaux jours dont nous venons de parler. C'était là ridée qu'en avaient et les alliés et les peuples conquis. Tite-Live ' remarque que la perte des trois premières batailles que gagna Annibal, qui répandit partout la terreur et l'alarme, n'ébranla pas néanmoins la fidélité des alliés : Nec iamen is terror , quum omnia bellojlagrarent , Jide socios dimovil. La raison qu'il en apporte est bien glorieuse au peuple romain, et nous donne en peu de mots l'idée d'un parfait gouvernement : « (Test, dit-il, « que ces alliés , se trouvant sous un empire juste et modéré , « obéissaient sans peine à un peuple qui leur était infiniment su- « périeur en mérite , ce qui est l'unique lien de la fidélité. » /'/delicet quiajustoet moderato regehantur imperio, nec abnuebantj quod unum vinculum Jidei est, metioribuà parère. Les peuples conquis pensaient de même; et, comparant la aomination romaine avec celle sous laquelle ils avaient toujours vécu , et les généraux romains avec leurs anciens maîtres , ils regardaient ces premiers comme des hommes descendus du ciel, tant ils faisaient paraître à leur égard de justice , de bonté , d'humanité ; et ils se félicitaient « d'être tombés sous la puissance d'un « peuple qui songeait à s'attacher les hommes plus par les bien- « faits que par la crainte, et qui s'appliquait à mériter par un doux « et juste gouvernement l'amour et la confiance des nations « étrangères, au lieu de leur faire porter le joug d'une triste « servitude. » Fenisse eos inpopull romani potestatem, qui bénéficia quam metu obligare homines malit , exterasque gentesfide ac societate junctas habere , quam tristi subjectas servitio *.
Mais peut-être qu'une politique intéressée portait le sénat romain à ménager ainsi au loin les alliés et les peuples conquis , et qu'on avait moins d'égard pour les citoyens et les sujets naturels, qui par cette raison étaient moins attachés et moins affectionnés à la république. C'est par cet endroit-là même que le peuple ro-
' LiT. lib. 22, 1). IS. » Id. lib. 26, n. 49.
main est le plus admirable ; et ce que je vais dire montrera clairement que la plus grande ressource d'un État est l'affection des peuples, l'amour qu'ils ont pour le gouvernement, et la confiance qu'ils prennent dans la foi publique ; et que d'y donner la plus légère atteinte , c'est, en fait de politique, la faute la plus capitale, la plus pernicieuse et la plus irréparable.
Après la bataille de Cannes , tout paraissait désespéré. La fidélité de la plupart des alliés fut abattue par un tel coup. L'État se trouvait sans chefs , sans troupes , sans argent ; et cependant il fallait faire de nouvelles levées et des recrues , équiper des flottes, acheter des vivres, des armes, des habits. Tout manquait à l'État , mais le crédit ne lui manquait pas ; et il trouva de promptes et de sûres ressources dans l'affection des citoyens.
Le consul » représenta que les magistrats devaient donner l'exemple au sénat , et le sénat au peuple , d'aider la république dans l'extrémité où elle se trouvait : que le moyen d'engager les inférieurs à contribuer de leurs biens au soutien de l'État était de commencer par le faire soi-même ; qu'ainsi ils devaient tous porter au trésor public leur or et leur argent. Cela fut exécuté surle-champ, et avec un tel zèle, qu'à peine les receveurs et les greffiers pouvaient-ils suffire à l'empressement public , chacun ambitionnant l'honneur de se faire inscrire des premiers. L'ordre des chevaliers, et ensuite le peuple , en firent autant, sans qu'il fût besoin pour cela d'aucun édit public.
Des trente colonies qui se trouvaient dans l'Italie, dix-huit ' envoyèrent des députés à Rome pour marquer qu'elles étaient prêtes à fournir |p^ troupes qu'on leur demandait, et encore plus si on le jugeait à propos : que, grâces aux dieux, elles ne manquaient, pour le faire, ni de moyens, ni de courage : ad idsibineque opes déesse, animum etiam superesse. Ces députés furent reçus et par le sénat et par le peuple avec des acclamations et des marques de joie et d'honneur extraordinaires. Tite-Live a cru devoir conserver dans son histoire les noms de
IJ». il>i(i u. se. » Ce fut quelque t. in|>«upre»
ces colonies , pour ne pas les frustrer * , dit-il , après tant de siècles , d'une gloire qui leur est si justement due. Pour les douze autres colonies qui refusèrent défaire des levées, le sénat crut qu'il était plus de la dignité du peuple romain de ne les punir qu'en ne faisant aucune mention d'elles : Ea tacita castlgatio magis ex dignitate popidi romani visa est.
On avait reçu, dans ce même temps , des lettres des deux Scipion qui commandaient en Espagne, par lesquelles, se chargeant de trouver par eux-mêmes dans le pays de quoi payer les troupes, ils demandaient qu'on leur envoyât au plus tôt des vivres et des habits , sans quoi il leur était impossible de conserver la province. Il ne l'était pas moins à la république de leur en fournir dans l'état où elle se trouvait. Le préteur convoqua l'assemblée. Il représenta au peuple les nécessités publiques , et l'impossibilité où était l'État d'y subvenir, si le crédit lui manquait» aussi bien que les fonds. 11 exhorta ceux qui avaient par le passé grossi leur patrimoine, en tenant les fermes du peuple romain à prêter maintenant à la république une partie des biens dont ils lui étaient redevables , et à faire les avances pour l'Espagne, avec promesse que ces sommes leur seraient exactement rendues dès qu'on le pourrait. Trois puissantes compagnies se présentèrent , et tout fut fourni aux armées d'Espagne aussi abondamment que dans les temps de la plus grande opulence.
Ce noble désintéressement et ce zèle ardent régnaient également dans tous les ordres et dans tous les corps de l'État '. i. La flotte manquait de matelots et de vivres 4. On convint d'imposer sur les particuliers une taxe qui serait réglée sur le rang et sur les revenus de chacun , et la chose s'exécuta sans délai et sans murmures.
Les bâtiments publics tombaient en ruine ^, parce que les fonds manquaient pour les réparations. Des entrepreneurs s'en chargèrent avec joie, sans demander d'argent qu'après que la guerre serait finie.
* « Ne nunc quidem post tôt secula 3 „ jj; mores eaque caritas patri.f t^r sileantur,fraadenturve laudesua. ))(Liv. omiies ordines valut tenore uno péril».»' lib. 27,11. 12.) bat. » (Id. ibid. n. Ai).)
* « Itaque, uisi fide staret lespublica, ♦ Liv. lib. 24 , n. II. opibusnon staturam. »(ld. lib. 32, n. 48.) * Id. ibid. a. 18.
Dans cette émulation commune et ce mouvement général de tous les corps de l'État pour aider et soulager le trésor public , on y porta d'abord l'argent des pupilles, puis celui des veuves, ceux qui en étaient chargés ne croyant pas pouvoir le déposer dans aucun autre asile plus sûr ni plus sacré que dans celui de la foi publique '. *
Cette générosité passa de la ville dans le camp ». Aucun cavalier, aucun centurion, aucun officier ne voulut recevoir de paye, et l'on aurait regardé comme un mercenaire quiconque en aurait reçu.
L'événement montra qu'on avait eu raison de se fier à la république. Toutes les dettes, toutes les avances, toutes les obligations furent acquittées avec la dernière exactitude 3. On voulut même pour quelques-unes prévenir le terme, et, malgré la rareté de Pargent, on offrit aux maîtres des esclaves qui avaient été affranchis, de leur en payer le prix; mais tous déclarèrent qu'ils ne le recevraient qu'après la fin de la guerre.
Ce sont de tels faits qui doivent nous donner une juste idée du gouvernement romain. Ce seul mot que j'ai rapporté , et qui mériterait d'être gravé en caractères d'or, qu'on ne trouva point d'asile plus sûr ni plus sacré, pour y déposer les biens des pupilles et des veuves, que celui de la foi publique; ce seul mot, dis-je, fait l'éloge le plus magnifique qu'on puisse imaginer du caractère romain. Il nous apprend que si, selon la maxime constante de tous les grands hommes de l'antiquité, des plus fameux législateurs et des plus sages politiques , le but et la loi souveraine du gouvernement est l'utilité publique et le salut du peuple , Salus populi suprema lex esto 4^ l'affection des peuples aussi , et la confiance qu'ils prennent dans la justice et la bonne foi de ceux qui les gouvernent , sont le plus ferme appui et quelquefois le salut et l'unique ressource des États.
' • Nasquam eas tutius sanctiusquc ^ Lir. lib. 24 , n. 18. depoDcre credentibut , qui deferebant , ' Ibid. qaam in publica flde. » (id. lib. 24. * Cic. de Ug iib. :i, o 18.
ni»)