PHYSIQUE DES SAVANTS
La considération du monde et des différentes parties qui le composent a toujours fait l'étude des philosophes ; et rien certainement ne mérite plus notre attention. Il n'est pas possible de voir rouler continuellement sur nos têtes les cieux et les astres, sansêtre tentéd'en étudier les mouvements, et d'observer Tordre et la régularité qui y régnent. Trois systèmes principaux o-nt partagé les philosophes; je les rapporterai en abrégé. Systèmes du monde.
Système de Ptolomée. Le premier système est de Ptolomée » : j'y comprends ce que ses sectateurs y ont ajouté. Ce philosophe vivait dans le second siècle, sous l'empire d'Adrien et de Marc- Aurèle-Antonin, vers l'an 138 de Jésus-Christ.
Il plaçait la terre au centre de l'univers. Selon lui , la lune était, de toutes les planètes, la plus prochaine de la terre. Au-dessus de la lune étaient Mercure, Vénus, le soleil, Mars, Jupiter, et Saturne; et au-dessus de toutes ces planètes le firmament, dans lequel il supposait toutes les étoiles attachées comme dans une voûte concentrique à la terre. Il supposait en conséquence que le soleil , toutes les planètes, et même les étoiles fixes , étaient emportées en vingt-quatre heures d'orient en occident, autour de la terre , par un ciel qu'il plaçait au-dessus du firmament, et qui, ayant ce mouvement, le communiquait à tous les cieux inférieurs , et conséquemment aux planètes qui étaient attachées à ces cieux.
Outre ce mouvement commun à tous les astres, il en attribuait un particulier au soleil, aux planètes, aux étoiles fixes, d'occident en orient; mais de telle sorte que chacun de ces astres faisait sa révolution autour de la terre en des temps différents. Ainsi le soleil employait un an à faire cette révolution d'occident en orient; Saturne, trente ans, etc.
Système de Copernic. Copernic naquit vers la fin du (juinzième siècle. Croyant que les apparences célestes ne pouvaient être
• Do temps de Hollin, beaucouj) d'au- mée ^ qui eut la traie orlhoRrapèie, It tre» ècriTaient /'fo/om''« au licudc /'(o/J- grec étant nToie|A.aïo;. -— L.
bien expliquées dans l'hypothèse de Ptolomée, il en chercha une autre; et, après plus de trente aus de travail, il la donna enfin au public, pressé par les reproches et les sollicitations de ses amis. Cette hypothèse n'était pas entièrement inconnue aux anciens. En voici quelques parties :
Le soleil est au centre des cercles que Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne décrivent parleur mouvement propre d'occident en orient. La terre, selon lui, a des mouvements semblables à ceux des planètes, lesquelles sont situées ainsi: il place audessus du soleil, mais à différentes distances, Mercure , Vénus , la terre, Mars, Jupiter, Saturne; et au-dessus de toutes ces planètes les étoiles fixes , qui sont à une distance si considérable de la terre , que trente millions de lieues comparées avec cette distance sont une grandeur insensible.
Au lieu de dirp- , comme Ptolomée , que tous les cieux , et conséquemment tous les astres , tournent en vingt-quatre heures autour de la terre d'orient en occident, il suppose que la terre tourne en vingt-quatre heures sur son axe d'occident en orient » et qu'en conséquence de ce mouvement tous les astres doivent paraître tourner en vingt-quatre heures d'orient en occident autour de la terre. De même, pour expliquer le mouvement apparent du soleil d'occident en orient , qui est annuel , il suppose que la terre tourne en un an d'occident en orient autour du soleil.
11 reconnaît aussi, avec tous les astronomes, que la lune tourne en vingt-sept jours et demi autour de la terre, pendant que la terre tourne autour du soleil.
Quant aux autres planètes, il suppose qu'elles tournent autour du soleil dans im temps plus ou moins long, selon qu'elles en sont plus ou moins éloignées.
On a découvert des lunes ou satellites autour de Jupiter et de Saturne , lesquelles tournent autour de ces planètes pendant que ces planètes sont emportées autour du soleil , comme la lune tourne autour de la terre.
Système de Ticho-Brahé, Le troisième système est celui de Ticho-Brahé, philosophe né vers le milieu du seizième siècle. Ce système, qui est , à proprement parler, un mélange des deui
TKAITK DES ETUDES. 161
premiers , a eu peu de cours ; et je ne crois pas uécessaire d'en rien rapporter ici. Le plus suivi à présent est celui de Copernic ' ; et il est fondé sur des principes qui le rendent bien plausible.
; Ces systèmes ne sont que de simples conjectures , parce qu*il n'a point plu à Dieu , qui seul connaît parfaitement son ouvrage , de nous en découvrir en termes clairs Tordre et Tarrangement ; et c'est pour cela que TÉcriture dit qu'il a livré le monde à la dispute des hommes : Mundum tradidit disputatîoni eorum '. JMais cette étude, quoiqu'elle ne soit pas certaine et évidente en elle-même, ne laisse pas de satisfaire extrêmement l'esprit, en lui présentant un système selon lequel tous les effets de la nature s'expliquent d'une manière sensée et raisonnable ; et en même temps elle nous fait sentir et comme toucher au doigt la grandeur, la puissance et la sagesse infinies de Dieu.
Par le moyen des télescopes ou lunettes d'approche , les astronomes modernes ont fait dans le ciel des découvertes qui, toutes certaines qu'elles sont, paraîtront toujours chimériques à la plupart des hommes.
Selon ces astronomes , Saturne est quatre mille fois plus gros que la terre ^ , Jupiter huit mille fois , le soleil un miUion de fois plus gros.
La distance de la terre et des planètes au soleil n'est pas moins incroyable. Un boulet de canon qui irait de la terre au soleil, et qui conserverait toujours sa première vitesse , emploierait viugt-
' Le système de Copernic n'est pas tiides, et par des mesnres d'aro do mé-
•eulement p/au«i6/c, parce qu'il explique ridieu, est «ne preuve sans répliqaaqoe
d'une manière simple ies pbtiuomeues; la terre tourne sur elie-mème : et la
U est démontré par des faits évidents. Ue preuve acquiert une force nouvelle ,
ce nombre est l'aplatissement de la quand on vient à considérer que Tapla-
terre à ses deux pôles. On sait que les tissemeut de cette planète , comparé à
planètes, qui ont toutes un mouvement celui de Jupiter par exemple, est préci>
(le rotation sur elle.s-mi'me.i , sout ren- sèment dans le rapport de la durée de
fl.'fi à leur «Equateur et aplaties à leurs la rotation de ces deux astres; car la
[xiles, c'ekt-à dire aux deux points ex- terre est aplatie de yi^, Jnpiter de -i
ircuieii qui servent de pivot» « ce mou- ou 26 fois plus; et cet astre tourne 26 fois
vpMcnt; on sait encore que cet apla- plus vite que la terre. — L. tissemcnt est dû à l'action de la force > Eccles. 3,11
centrifuge , laquelle se fait sentir dans » Selon les dernières observation» , Sa
tout corps qui tourne circulnirement. turne est 887 fois plus gros que la terre ,
Ain-ii la découverte de l'aplatissement Jupiter 1 470 fols , le soleil 1,33(^000 foa. de la terre, démontré i la foi^ par le* .~Jl,.
npériences du pendule à divcrsc.i iaU
Hi. I>l> I TUD. T. I/I.
lâ'i TRAITE DES ETUDES.
cinq ans pour y arriver; et, s'il partait de Saturne, il n'y arriverait que dans deux cent cinquante ans. Or un boulet de canon parcourt comtoises en une seconde. Supposé donc qu'il conservât toujours la même vitesse avec laquelle il fait les cent premières toises depuis qu'il est sorti du canon, il ferait en une heure cont quatre-vingts lieues ' ; et par conséquent , pour arriver de la terre au soleil, il ferait trente-neuf millions quatre cent vingt mille lieues, qui est, dans ces suppositions, la distance de la terre au soleil. Il faut juger, à proportion , de la distance de Saturne au soleil.
La grosseur des étoiles fixes, et leur éloignement du soleil, sont encore plus inconcevables.
Chacune de ces étoiles fixes est un soleil , et il y a lieu de croire qu'elles ne sont pas d'un moindre volume que celui qui nous éclaire. Celles de ces étoiles qui sont les plus proches de nous sont cependant si éloignées du soleil , qu'un boulet de canon , mu comme nous l'avons supposé, emploierait plus de six cent mille ans pour parcourir les espaces qui sont entre ces étoiles et le soleil.
Qu'est-ce qu'un homme, une ville, un royaume, la terre même dans toute son étendue, par rapport à ces vastes corps , dont la grandeur immense passe toute imagination? Un point imperceptible. Mais le monde lui-même tout entier, qu'est-il donc à regard de celui qui l'a créé d'un seul mot.? Dlxit, et fada sunt^. Les prophètes n'ont-ils pas raison de nous dire que les nations ne sont devant Dieu que comme une goutte d'eau , et la terre qu'elles habitent que comme un grain de poussière ; que tout l'univers est devant lui comme n'étant point , et que sa puissance et sa sagessele conduisent et en règlent tous les mouvements avec la même facilité qu'une main soutient un poids léger, dont elle se joue plutôt qu'elle n'en est chargée?
La physique peut beaucoup servir à nous fortifier dans ces nobles idées de TÉtre souverain. Elle nous fait presque encore plus admirer sa grandeur dans le plus petit des insectes. Quoiqu'il n'y ait qu'un siècle que les microscopes ont été inventés , on les d
' On suppose chaque lieue de 2.t)J0 toises,- ^ Uai.40, 12-13, J7.
poussés à un si grand point de perfection , qu'ils nous font apercevoir des animaux d'une petitesse si extraordinaire, que plusieurs milliers de ces animaux n'égaleraient pas en grosseur un grain desable ; et, quoiqu'ils soient d'unesi grande petitesse, on eu voit qui en contiennent d'autres, lesquels ne sont pas plutôt nés, qu'ils nagent avec une agilité et une vitesse surprenante.
L'esprit se perd dans la divisibilité de la matière. Le sentiment le plus reçu est que , quelque division qui ait été faite de la matière , quelque petites que soient ces parties , elles peuvent encore être divisées à l'infini. On trouve dans l'art , et dans la nature, des divisions qui vont infiniment plus loin qu'on ne peut l'imaginer. Rohault assure qu'un cube d'or de cinq lignes et un septième est divisé par des ouvriers en six cent cinquante et un mille cinq cent quatre-vingt-dix parties égales à la base. On connaît , par le.s observations des physiciens, qu'un pouce cubique de matière contient un million de particules visibles ; qu'un pouce cubique d'eau raréfiée dans un éolipyle produit plus de treize mille trois cents mil lions de particules ; qu'il peut s'attacher à la pointe d'une aiguille plus de treize mille particules d'eau.
Je ne puis m*empêcher de transcrire ici un endroit admirable des Pensées de M. Pascal , qui a rapport à la matière que je traite. C'est le chapitre XXII , qui a pour titre, Connaissance générale de l'homme.
« La première chose, dit-il, qui s'offre à l'homme quand il se regarde , c'est son corps , c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais , pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.
a Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent : qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté : qu'il considère cette éclatante lumière , mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers : que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très-delicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embras.sont. Mais si notre vue s'arrête
184 TB4I1É DES RTLDES.
là , que rimagination passe outre. Elle se lassera plus tôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces. Nous avons beau enllernos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie , dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles delà toute-puissance de Dieu , que notre imagination se perde dans cette pensée.
« Que l'homme, étant revenu à soi , considère ce qu'il est au prix de ce qui est : qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible , il apprenne à estimer la terre , les royaumes , les villes et soi-même ; on juste prix.
« Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? qui le peut comprendre? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant , qu'il recherche , dans ce qu'il connaît , les choses les plus délicates. Qu'un ciron, par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites , des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs , des vapeurs dans ces gouttes : que, divisant encore ces dernières choses , il épuise ses forces et ses conceptions; et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. Il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je veux lui peindre , non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature , dans l'enceinte de cet atome imperceptible.
« Qu'il voie une infinité de mondes » , dont chacun a son firmament , ses planètes , sa terre , en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons , dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ,
* M. Pascal veut que , daus cette pe- qui aient entre elles les mêmes propcrtile partie qu'on s'imaginerait être la tions qu'ont entre elles actuellement le» dernière , on y conçoive d'autres parties parties de l'univers visible
trouvant encore dans les autres la même chose , sans fin et sani repos. Qu'il se perde dans ces merveilles , aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue. Car qui n'admirera que notre corps , qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit maintenant un colosse, un monde , ou plutôt un tout, à l'égard de la dernière petitesse où l'on ne peut arriver?
a Qui se considérera de la sorte s'effrayera sans doute de se voir comme suspendu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant , dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles , et ji crois que, sa curiosité se changeant en admiration , il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.
« Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini , un tout à l'égard du néant , un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes ; et son être n'est pas moins distant du néant d'oii il est tiré, que de l'infini oii il est englouti.
« Son intelligence lient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que son corps dans l'étendue de la nature , et tout ce qu'elle peut faire est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de n'en connaître ni le principe ni la fin. Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches? L'auteur de ces merveilles les comprend ; nul autre ne le peut faire. ■
J'ai rapporté exprès ce long passage de M. Pascal, pour faire voir combien l'étude de la nature peut fournir de solides ré'flexions ; et il en est ainsi de tout ce qui s'enseigne dans la physique.
W 'est-ce pas une curiosité digne d'un homme d'esprit, d'examiner la nature, les causes et les effets du mouvement, la pesanteur de l'air, la cause des tremblemeuts de terre, des foudres et des tonnerres ?
Il n'est pas indifférent de connaître quelle est l'origine des
186 TRÂITK DES ETUDES,
fontaines et des rivières. Plusieurs croient qu'elles viennent de la mer, qui se répand fort avant sous les terres, d'où elle s'élève par des canaux imperceptibles jusqu'à la surface de la terre. D'autres prétendent que la pluie et les neiges seules sont la cause des rivières et des fontaines. On a calculé , plusieurs années de suite, la quantité d'eau et de neige qui tombe en un an sur un certain endroit déterminé de la surface de la terre , et en même temps ce qui coule d'eau en une année, par exemple, dans la Seine; et par ce calcul on a reconnu que le tiers d'eau et de neige qui tombe sur la terre est plus que sufflsant pour fournir aux fontaines et aux rivières.
Tout le monde est témoin des éclipses du soleil et de la lune : il y a quelque honte d'en ignorer absolument la cause. On sait que les éclipses de soleil n'arrivent que parce que la lune, qui est un corps opaque , étant placée entre la terre et le soleil , intercepte la lumière qui devrait venir du soleil à la terre ; et que celle de lune n'arrive que parce que la terre , étant placée directement entre la lune et le soleil, empêche le soleil d'éclairer la lune. C'est pourquoi les éclipses de soleil n'arrivent que quand la lune est nouvelle , et celles de lune que quand elle est pleine. Ce qu'il y a ici de plus surprenant, c'est que les astronomes les prédisent avec tant de justesse, qu'une erreur de quelques minutes passe parmi eux pour une erreur considérable.
Est-il une matière qui mérite plus notre attention que le flux et le reflux de la mer? Les philosophes ont presque toujours cru que la lune en était la cause en comprimant l'air intermédiaire , et par son moyen les eaux qui y répondent; mais le rapport qu'il y a entre le flux et le reflux de la mer et le mouvement de cette planète n'avait jamais été si bien connu que dans le dernier siècle- La lune emploie douze heures vingt-quatre minutes à passer de la partie supérieure de notre méridien à la partie inférieure, et vingt-quatre heures quarante-huit minutes à revenir à la partie supérieure de notre méridien. Il y a pareillement douze heures vingt-quatre minutes entre la marée qui afrrive le matin sur nos côtes , et celle qui y arrive le soir ; et vingt «quatre heures quarante-huit minutes entre la marée qui
arrive sur nos rivages un matin, et celle qui y arrive le lendemain au matin. On a encore observé d'autres proportions de ce genre , qui étonnent quand on les considère de près.
Il n'y a rien certainement dans la nature de plus merveilleux que ce mouvement général et régulier de toutes les eaux du monde, plus sensible dans l'Océan, mais qui n'est pas absolument inconnu à la Méditerranée , surtout dans ses golfes. Est-il possible de ne pas reconnaître le doigt de Dieu dans les bornes qu'il a marquées à la mer, et dans cet ordre qu'il semble avoir écrit sur le sable? « Il ffest permis de venir jusqu'ici , maïs il « t'est défendu de passer outre : » Usque hue ventes, et non procèdes amplius, et hic con/ringes tumentes fluctus tuos^.
Peut-on raisonnablement laisser ignorer aux jeunes gens de telles merveilles, et ne point les instruire des autres matières qui se traitent en physique , et qui occupent pour l'ordinaire une bonne partie de la seconde année de la philosophie ? Quand on en a négligé l'étude dans ce temps , il est rare qu'on y revienne dans la suite. Au lieu de les négliger alors , il faudrait y préparer de loin lesjeunes gens, en les leur montrant presque dès l'enfance, mais de la manière qui convient à cet âge. C'est de quoi il me reste à parler dans l'article suivant.
Physique des enfants.
J'appelle ainsi une étude de la nature, qui ne demande presque que des yeux , et qui , par cette raison , est à la portée de toutes sortes de personnes, et même des enfants. Elle consiste à se rend rc attentif aux objets que la nature nous présente, à les considérer avec soin, à en admirer les différentes beautés; mais sans en approfondir les causes secrètes, ce qui est du ressort de la physique des savants.
Jadis que les enfants même en sont capables; car ils ont des yeux, et ils ne manquent pas de curiosité. Ils veulent savoir , ils interrogent. Il ne faut que réveiller et entretenir en eux le désir d'apprendre et de connaître, qui est naturel à tous les hommes. Cette étude d'ailleurs, si l'on doit l'appeler ainsi , loind*être péni ble et ennuyeuse , n'offre que du plaisir et de l'agrément; elle
• iol.. 3«, II.
peut tenir lieu de récréation , et ne doit ordinairement se faire qu'en jouant. Il est inconcevable combien les enfants pourraient apprendre de choses, si l'on savait profiter de toutes les occasions qu'eux-mêmes nous 3n fournissent.
Un jardin , une campagne , un palais , tout cela est un livre ouvert pour eux : mais il faut qu'ils aient appris et qu'on les ait accoutumés à y lire. Rien n'est plus commun parmi nous que l'usage du pain et du linge : rien n'est plus rare que de trouver des enfants qui sachent comment l'un et l'autre se préparent; par combien de façons et de mains le blé et1fe chanvre doivent passer avant que de devenir du pain et du linge. Il en faut dire autant des étoffes de laine , qui ne ressemblent guère à la toison des brebis dont on les forme ; non plus que le papier, à ces chiffons de linge qu'on ramasse dans les rues. Pourquoi ne pas instruire les enfants de ces ouvrages merveilleux de la nature et de l'art, dont ils font usage tous les jours sans y faire réflexion .ï»
On lit avec un grand plaisir, dans le livre de la Vieillesse, l'élégante description que Cicéron y fait de la manière dont vient le blé. On admire comment la semence » , échauffée et attendrie par la chaleur et par l'humidité de la terre , qui la tient resserrée dans son sein , en fait d'abord sortir une pointe verdoyante , qui, nourrie et soutenue par ses racines, s'élève peu à peu , et pousse un tuyau fortifié par des nœuds ; comment l'épi, enfermé dans une espèce d'étui , y croît insensiblement, et en sort enfin avec une structure admirable , muni de pointes hérissées , qui lui servent comme de défense contre les insultes des petits oiseaux. Mais voir cette merveille même de ses propres yeux , en suivre attentivement les différents progrès, et la conduire jusqu'à sa perfection , c'est bien un autre spectacle.
Un maître attentif trouve par là le moyen d'enrichir l'esprit de son élève d'un grand nombre de connaissances utiles et agréables; et, y mêlant à propos de courtes réflexions , il songe
' « Me quidem non fructus modo , sed lescit, culmoque erecta geniculato, va-
etiamipsius ferrât; vis ac natura delectat. ginis jam quasi pubescens inciuditur ; e
Qaae, quum greinio mollito ac subacto quibus quum emerserit , fuudit frugeni
scmen sparsum exccpit... tepefactum spici ordiiie structam , et contra aviuni
vapore et compressu suo diffundit, et miaorum morsus munitur vallo arisia
elicit herbescentem ex eo viriditatem : nim, » (Cic. de Senect. n, 51.) qui£ nixa flbris stirpium sensim adn-
TBAITÉ DES ETUDES. 18)
en même temps à lui former le cœur, et à le conduire par la nature à la religion. Je vais en apporter quelques exemples, qui feront mieux sentir que tout ce que je pourrais dire combien cette sorte d'exercice peut être utile. Ils ne sont pas de moi : oa s'en apercevra bien. Je les tirerai la plupart d'un excellent manuscrit sur la Genèse, qui est entre les mains de plusieurs personnes ». Ces exemples serviront à montrer comment on doit étudier la nature dans tout ce qui se présente à nos yeux , et par elle remonter jusqu'au Créateur. Je me bornerai à ce qui regarde lés plantes et les animaux.
§ I. Plantes, /leurs , fruits , arbres, '
Le premier prédicateur qui a annoncé la gloire du Dieu souverain est le firmament", oij brillent avec tant d'éclat le soleil , la lune et les étoiles; et il ne faut, pour rendre tous les hommes inexcusables, que ce livre écrit en caractères de lumière. Mais la sagesse divine n'est pas moins admirable dans ses plus petits ouvrages, oij elle a voulu, pour ainsi dire, se rendre plus accessible, et où elle semble nous inviter à la considérer de plus près sans craindre d'en être éblouis.
Plantes.
Il y a , dans la plus méprisable en apparence, de quoi étonner les plus sublimes esprits , qui n'en sauraient voir néanmoins que les organes les plus grossiers , et à qui tout le secret de la vie, de la nourriture , de la multiplication , demeure inconnu. Aucune feuille n'y est négligée ; l'ordre et la symétrie y sont sensibles en tout, et cela avec une si prodigieuse fécondité de découpures, d'ornements , de beautés , qu'aucune ne ressemble parfaitement à l'autre.
Que ne découvre-t-on point, par le secours des microscopes, dans les plus petites graines! Mais combien Dieu y a-t-il mis de vertu et d'eflicac^ par une seule parole, par laquelle i( semble
• C«t ouTrage e«i de MM. Duguct et pUcation cm l'ouvrage acs six J>uri. d'Asfeld, le* (leiu inlimeii amia de Hol- — l..
liu. Il a rté itii;«riiiu- soui le litre: t'x * Pa. Ib.
190 TRAITÉ DES ÉTUDILS
avoir donné aux plantes une espèce d'immortalité! Germlnet terra herbam virentem , et facientem semen suum '.
Ya-t-il rien de plus digne de notre admiration que le choix que Dieu a fait de la couleur générale qui embellit toutes les plantes? S'il eût teint eu blanc ou en rouge toutes les campagnes, qai aurait pu en soutenir ou l'éclat, ou Ja dureté? S'il les eût obscurcies par des couleurs plus sombres , qui aurait pu faire ses délices d'une vue si triste et si lugubre? Une agréable verdure tient le milieu entre ces deux extrémités; et elle a un tel rapport avec la structure de l'œil, qu'elle le délasse au lieu de le tendre, et qu'elle le soutient et le nourrit au lieu de l'épuiser. Mais ce qu'où croyait d'abord n'être qu'une couleur est une diversité de teintures qui étonne. C'est du vert partout , mais ce n'est nulle part le même. Aucune plante n'est colorée comme une autre; et cette surprenante variété , qu'aucun art ne peut imiter, se diversifie encore dans chaque plante, qui est, dans son origine , dans son progrès, et dans sa maturité, d'une espèce de vert différent.
On en peut dire autant de la figure, de l'odeur, du goût , des usages des plantes , ou pour la nourriture , ou pour les remèdes. Je ne ferai ici qu'une seule réflexion.
Si Dieu n'avait donné à du foin, même séché et gardé depuis longtemps , la force de nourrir les chevaux , les boeufs , et les autres animaux de service , comment eût fait le laboureur, ou même l'homme le plus riche, pour rassasier des animaux d'une si grande taille , et qui ne sont utiles qu'autant qu'ils ont de force ? Si l'on entreprenait de nourrir un homme de cette sorte ; ou , parce qu'il ne peut mâcher l'herbe sèche , si on lui faisait des bouillons ou des extraits d'un grand tas de foin et de paille , pourrait-on lui conserver la vie? Cette même herbe sèche suffit à d'autres animaux pour leur fournir deux fois chaque jour une source de lait , qui peut tenir lieu à une famille entière de toute autre nourriture. Qu'on examine cette merveille, à laquelle on est accoutumé sans l'avoir jamais approfondie, se lassera-t-on d'admirer la sagesse et la h(j\Aé àtlii&Vi'^ Producens femim, .jumentîset herbam sermtuti hominum ^,
« Gen. 1,11,— î PS. 103 j lé.
TBAITÉ DES ÉTUDES. 191
Fleurs.
Je me transporte par la pensée dans une campagne fleurie, o,,dans un jardin bien cultivé. Quel émail ! quelles couleurs ! quelles richesses ! mais quelle harmonie et quelle douceur dans leur mélange et dans les nuances qui les tempèrent ! Quel tableau ! et par quel maître ! Avec quelle profusion les ornements sont-ils ici prodigués ! De quelle source de beautés celles que nous voyons sont-elles parties! Quel est en lui-même le principe de tant d'éclat, et d'une parure si riche et si diversifiée !
Mais passons de cette vue générale à la considération de quelques fleurs en particulier ; et cueillons au hasard la première qui nous tombera sous la main , sans nous mettre en peine du choix.
Elle ne vient que d'éclore , et elle a encore toute sa fraîcheur et tout son éclat. Y a-t-il parmi les hommes des teintures si vives et en même temps si douces ? L'art a-t-il pu inventer des étoffes aussi déliées , et d'un tissu si uni et si délicat ? Approchez des feuilles que je tiens la pourpre mêmedeSalomon' : quel cihce grossier en comparaison! Quelle rudesse, quelle interruption dans le tissu ! quelle différence dans le coloris !
Mais quand cette fleur serait moins belle dans chaque partie qu'elle n'est , peut-on imaginer une plus aimable symétrie dans son tout, une plus régulière ordonnance dans ses feuilles, une plus grande justesse dans ses proportions?
On croirait , à n'examiner que la sagesse de Dieu et , si j'ose le dire , sa complaisance dans une fleur si parfaite , qu'elle doit toujours durer. Mais du matin au soir elle sera flétrie. Le lendemain , elle sera rôtie du soleil; et un autre jour, on la coupera. Que devons-nous donc penser de l'immense océan de beauté, qui en répand si abondamment sur une herbe qu'il ne conserve que quelques heures.^ Que fera-t-il quand il embellira les esprits , lui qui fait briller si noblement le foin destiné aux animaux? Et quel est l'aveuglement du monde , qui compte la beauté , la jeunesse , l'autorité, la gloire humaine , pour des biens solides , sans se .souvenir qu'elles ne sont que la fleur pas.sagcre d'une herbe
■ Matt 0,20
1 9 2 TU A ; 1 M l) 1..^ F-Ti; l) KS.
qui ne sera nlus le lendemain ! Omnis caro fxnum ^ et omr.is glorîaejius quasi Jlos agri^.
Fruits.
Jusqu'ici nous n'avons regardé la terre que comme une prairie ou comme un jardin potager. Maintenant elle se montre à nous comme un riche verger, rempli de toutes sortes de fruits, dont les uns succèdent aux autres selon les saisons.
Je considère l'un de ces arbres portant ses branches courbées jusqu'en terre sous le poids de fruits excellents , dont la couleur et l'odeur annoncent le goût , et dont l'abondance m'étonne, ïl me semble que cet arbre me dit, par cette pompe qu'il étale à mes yeux : Apprenez de moi quelle est la bonté et la magnificence du Dieu qui m'a formé pour vous. Ce n'est ni pour lui ni pour moi que je suis si riche : il n'a besoin de rien, et je ne saurais user de ce qu'il m'a donné. Bénissez-le, et déchargez-moi. Rendez-lui grâces ; et , puisqu'il m'a rendu le ministre de vosdéhces , devenez-le de ma reconnaissance.
De toutes parts il me semble entendre les mêmes invitations ; et , à mesure que je m'avance , je découvre toujours de nouveaux sujets de louanges et d'admiration. Car, à chaque pas, c'est une espèce nouvelle. Ici le fruit est caché au-dedans ; là c'est l'amande qui est intérieure, et une chair délicate brille, audehors, des plus vives couleurs. Ce fruit est venu d'une fleur, comme presque tous; mais cet autre si délicieux n'est point précédé par la fleur, et il naît de l'écorce même du figuier. L'un commence l'été , l'autre le finit. Si l'on ne cueille promptement l'un, il tombe et se flétrit; si l'on n'attend l'autre, il n'aura jamais de maturité. L'un se garde longtemps, l'autre passe avec rapidité. L'un rafraîchit, l'autre fortifie. Tout ce que je vois m'enlève et me ravit ; et je ne puis m'empêcher de m'écrier avec le prophète : Tous, Seigneur y ont les yeux tournés vers vous\ et Us attendent de vous que vous leur donniez leur nourriture dans te temps propre. P^ous ouvrez votre main^ et vous remplissez tous les animaux des effets de votre bouté \
' Jsai. 40.—» Vs. m. là et là.
TRAITE DES ETUDES. * - «i
Jrbres.
II en a déjà été parlé en parlant des fruits ; mais ils méritent quelques réflexions particulières.
Entre les arbres fertiles il y en a qui portent des fruits en deux saisons de l'année * ; et d'autres unissent ensemble et les saisons différentes , et les années même, en portant tout à la fois des fleurs naissantes , des fruits verts et des fruits mûrs , afin de montrer la souveraine liberté du Créateur, qui , en diversifiant les lois de la nature , fait voir qu'il en est le maître , et qu'il peut en tout temps et en toutes choses faire également ce qu'il lui plaît.
J'observe que ce sont les arbres faibles, ou de médiocre taille , qui portent les fruits les plus exquis. Plus ils s'élèvent, moins Ils me paraissent riches , et moins leurs fruits me conviennent. J'entends cette leçon; et le bois faible de la vigne, de qui j'admire les grappes, me dit, en son langage , que les plus merveil* ieux fruits sont souvent près de terre.
Les autres arbres, qui n'ont que des feuilles ou des fruits amers , et très-petits, ne sont pas néanmoins inutiles; et la Providence a mis de si heureuses compensations entre les arbres fertiles et les autres, que dans des occasions il est justede préférer les stériles aux plus féconds, qui ne sont presque d'aucun usage ni pour les édilices, ni pour la navigation , ni pour d'autres besoins indispensables.
Si nous n'avions point vu d'arbres de la hauteur et de la grosseur de ceux qui sont dans de certaines forêts, nous ne pourrions croire que quelques gouttes de pluie qui tombent du ciel fussent capables de les nourrir; car il faut un suc, non-seulement trè?.-al)ondaat, mais plein d'es|)rit et de sels de toute espèce , pour donner à la racine , au tronc , aux branches , la force et la vigueur que nous y admirons. (I est même remarquable que plus ces arbres sont négligés , plus ils deviennent beaux , et que si les hommes s'appliquaient à les cultiver comme les petits arbres de leurs jardins, ils ne feraient que leur nuire. Vous conservez par là , Seigneur, une preuve que c'est vous seul qui les
■ i.i- TiKutcr , les orangerk, ew.
194 TRAITE DKS ÉTUDES.
avez formés : et vous apprenez à l'homme que ses soins et son industrie vous sont inutiles; et que si vous les exigez pour certains arbrisseaux, c'est pour l'occuper, et pour l'avertir de sa propre faiblesse , en ne lui confiant que dos choses faibles.
Enfin parmi les arbres j'en vois quelques-uns qui conservent toujours leur verdure, et je m'imagine y voir une figure de l'immortalité; comme les autres, qui se dépouillent l'hiver pour se revêtir au printemps, semblent me présenter une image de la résurrection.
§ II. animaux.
Je suivrai dans la description des animaux l'ordre que Dieu a suivi dans leur création.
Poissons.
Quelle foule de poissons de toute grandeur les eaux enfantent!
J'examine tous ces animaux, et je ne leur vois, ce me semble, qu'une tête et une queue. Ils sont sans pieds et sans bras. Leur tête même n'a point de mouvement libre; et si je n'étais attentif qu'à leur figure, je les croirais privés de tout ce qui est nécessaire à la conservation de leur vie. Mais , avec si peu d'organes extérieurs , ils sont plus agiles, plus prompts, plus remplis d'artifices que s'ils avaient plusieurs mains et plusieurs pieds ; et l'usage qu'ils font de leur queue et de leurs nageoires les pousse comme des traits , et semble les faire voler.
Les poissons se dévorant les uns les autres, comment ce peuple aquatique peut-il subsister? Dieu y a pourvu en le multipliant d'une manière si prodigieuse , que sa fécondité surpasse infiniment son ardeur mutuelle à se dévorer, et que ce qui se dé* truit est toujours fort au-dessous de ce qui sert à le renouveler.
Je suis seulement en peine comment les petits échapperont aux grands, qui les regardent comme leur proie , et qui leur donnent continuellement la chasse. Mais ce peuple faible est plus prompt à la course. Il s'approche des lieux où Teau basse ne convient pas aux grands poissons ; et il semble que Dieu lui ait donné une prévoyance proportionnée à sa faiblesse et à ses dangers.
Tl'.AITÉ DES ÉTUDES. I95
Comment arrive-t-il qu'au milieu des eaux si chargées de sel que je ne puis en souffrir une goutte dans la bouche, les poissons y vivent et y jouissent d'une vigueur et d'uue santé parfaites? Et comment au milieu du sel conservent-ils une chair qui n'en a point le goût?
Pourquoi les meilleurs et les plus propres à l'usage de l'homni?. s approchent-ils des côtes pour s'offrir, ce semble, à lui , pendant que beaucoup d'autres qui lui sont inutiles affectent de s'éloigner?
Pourquoi ceux qui se sont tenus dans des lieux inconnus pendant qu'ils se multipliaient», et qu'ils acquéraient une certaine grandeur, viennent-ils en foule, dans un temps marqué, inviter les pêcheurs, et se jeter d'eux-mêmes, pour ainsi dire, dans leurs lilets et dans leurs barques ?
Pourquoi plusieurs d'entre eux », et des meilleures espèces, s'empressent-ils d'entrer dans l'embouchure des fleuves , et les remontent- ils jusqu'à leur source , pour communiquer les avantages de la mer aux pays qui en sont éloignés? Et quelle main li's conduit avec tant d'attention et de bonté pour les hommes , >i ce n'est la vôtre, Seigneur, quoiqu'une providence si visible (tire rarement leur reconnaissance?
Rlle paraît à tout, cette providence; et les coquillages sans M)mbre qui bordent la mer cachent des poissons de diverses espè- . s, qui, avec une très-petite apparence de vie, ont soin d'ouvrir <n des temps réglés leurs coquilles, d'en renouveler l'eau , et de prendre entre leurs écailles promptement rejointes l'imprudente proie qui donne dans ce piège.
Oiseaux.
On voit dans plusieurs animaux une nnitation de la raison, qui ionne ; mais elle ne paraît nulle part d'une manière plus sensible fjiie dans l'industrie des oiseaux à faire leurs nids.
En premier lieu , quel maître leur a appris qu'ils en avaient
besoin ? Qui a pris soin de les avertir de les préparer à temps , et
!e ne point se laisser prévenir par la nécessité? Qui leur a dit
omment il fallait les construire? Quel mathématicien leur vu a
' ilai rug,«ardine, maquereau, mwrue. — ^ Siiutiioa, ulosb.
donné la figure? Quel architecte leur a enseigné a choisir un lieu ferme, et à bâtir sur un fondement solide? Quelle mère tendre leur a conseillé d'en couvrir le fond de matières molles et délicates, telles que le duvet et le coton? Et lorsque ces matières manquent , qui leur a suggéré cette ingénieuse charité qui les porte à s'arracher avec le bec autant de plumes de l'estomac qu'il en faut pour préparer un berceau commode à leurs petits ?
En second lieu, quelle sagesse a marqué à chaque espèce une manière particulière de construire les nids , où les mêmes précautions fussent observées , mais en mille façons différentes ? Qui a commandé à l'hirondelle, le plus adroit de tous les oiseaux , de s'approcher de l'homme , et de choisir sa maison pour y édifier son nid à ses yeux, sans craindre de l'avoir pour témoin, et paraissant au contraire l'inviter à considérer son travail? Ce n'est point , comme les autres , avec de petits branchages et du foin qu'elle bâtit. Elle emploie le ciment et le mortier , et d'une manière si solide, qu'il faut une espèce d'effort pour démolir sou ouvrage. Elle n'a cependant pour tout instrument que le bec. Réduisez , s'il est possible , le plus habile architecte au petit volume de cette, hirondelle; conservez-lui toutes ses connaissances , en ne lui laissant que le bec , et voyez s'il aura la même adresse et le même succès.
En troisième lieu, qui a fait comprendre à tous les oiseaux qu'ils devaient faire éclore leurs œufs en les couvant; que cette nécessité était indispensable ; que le père et la mère ne pouvaient quitter en même temps ; et que si l'un allait chercher de la nourriture , l'autre devait attendre son retour ? Qui leur a marqué dans le calendrier le nombre précis des jours de cette rigoureuse assiduité? Qui les a avertis d'aider aux petits déjà formés à sortir de l'œuf en rompant les premiers la coque? et quHes a si exactement instruits du moment , qu'ils ne ie préviennent jamais?
Enfin qui a fait des leçons à tous les oiseaux sur le soin qu'ils devaient prendre de leurs petits jusqu'à ce qu'ils fussent élevés, et en état de se servir eux-mêmes? Qui leur a fait discerner entre tant de choses, dontles unes conviennent à une espèce , mais sont pernicieuses pour une autre , et entre celles qui sont propres aux pères, mais qui feraient tort à leurs petits ? qui leur a fait discer-
TBAITB DES ETUDES. 197
ner celles qui sont salutaires? Nous connaissons la tendresse des mères parmi les hommes, et la sollicitude des nourrices : mais je ne sais si l'on voit rien d'aussi parfait.
Qui a enseigné à plusieurs d'entre les oiseaux cette merveilleuse industrie, de retenir dans leur gorge ou l'aliment, ou l'eau, sans avaler ni l'un ni l'autre, et de les conserver pour leurs petits, à qui cette première préparation tient lieu de lait?
Est-ce pour les oiseaux , Seigneur, que vous avez uni ensemble tant de miracles qu'ils ne connaissent point? Est-ce pour des hommes qui n'y pensent pas? est-ce poUr des curieux qui se contentent de les admirer sans remonter jusqu'à vous ? et n'est-il pas visible que votre dessein a été de nous rappeler à vous par un tel spectacle ; de nous rendre sensibles votre providence et votre sagesse infinie ; et de nous remplir de confiance en votre bonté ' , si attentive et si tendre pour des oiseaux dont une couple ne vaut qu'une obole?
Mais donnons des bornes aux observations sur les industries des oiseaux, car une telle matière est infinie; et écoutons un moment le concert de leur musique , la première louange que Dieu ait reçue de la nature , et le premier cantique d'action de grâces qu'elle lui ait offert avant la formation de l'homme. Tous les sons sont différents , mais tous harmonieux ; et tous ensemble composent un choeur que les hommes ont mal imité. Une voix j)lus forte et plus moelleuse se fait pourtant distinguer; et je trouve, en cherchant de quelle part elle vient, que c'est un trèspetit oiseau qui en est l'organe. Cela me fait considérer tous les autres qui savent le chant , et ils sont tous aussi petits ; les grands ou ignorant la musique , ou ayant la voix discordante. Ainsi partout je trouve que ce qui paraît faible et petit est mieux partagé et a plus de reconnaissance.
Quelques-uns de ces petits ont une grande beauté, et rien n'est plus riche ni mieux diversifié que leur j)lumage. Mais il faut avouer (|ue toute parure doit céder à celle du paon , sur qui Dieu a versé comme à pleines mains toutes les richesses qui em* bfllissent les autres , et auquel il a prodigué avec l'or et l'azur toutes les nuances de toutes les couleurs. Cet oiseau paraît sentir
• Matt. 10. 2».
son avantage; et c'est , ce semble , pour étaler à nos yeux ses beautés qu'il fait cette pompeuse roue qui les met en évidence. Mais le plus magnifique de tous les oiseaux n'a qu'un cri désagréable; et il est une preuve qu'avec un extérieur très-brillant on peut n'avoir qu'un mauvais fonds, peu de reconnaissance, et beaucoup de vanité.
! En examinant la plume des autres , je trouve une chose bien singulière dans celle des cygnçs et des autres oiseaux de rivière : car elle est à l'épreuve de l'eau , où elle demeure toujours sèche ; et nos yeux cependant n'en découvrent point l'artifice ni la différence.
Je considère les pieds des mêmes oiseaux , et j'y vois des nageoires qui marquent distinctement leur destination. Mais je suis très-étonnédece queces oiseaux sont sûrs qu'ils ne risquent rien en se jetant à l'eau; au lieu que les autres, à qui Dieu n'a pss donné des plumes ni des pieds semblables, n'ont jamais la témérité de s'y exposer. Qui a dit aux premiers qu'ils ne courent aucun danger? et qui retient les autres afin qu'ils n'imitent pas leur exemple? On fait quelquefois couver des œufs de cane à une poule, qui est ensuite trompée par son affection et qui prend pour sa famille naturelle des enfants étrangers qui courent à l'eau au sortir de la coque , sans que leur prétendue mère puisse les en empêcher par ses avis. Elle demeure sur le bord , très-étonnée de leur témérité, et plus encore de ce qu'elle leur réussit. Elle se sent violemment tentée de les suivre , elle en témoigne sa vive impatience; mais rien n'est capable.de la porter à une indiscrétion que Dieu lui a défendue. Les spectateurs en sont surpris à proportion de ce qu'ils ont d'intelligence ; car c'est faute d'esprit et de lumière , quand de tels prodiges excitent peu d'admiration. Mais il est rare que les spectateurs apprennent de cet exemple qu'il faut être destiné par la Providence aux fonctions d'un étal dangereux , et avoir reçu d'elle tout ce qui peut mettre le salut en sûreté ; et que c'est une témérité funeste pour les autres qui n'ont ni la même vocation ni les mêmes qualités.
Je serais infini si je m'attachais à considérer beaucoup de miîacles pareils à ceux que j'ai rapportés jusqu'ici. Je me contente
TBAITK DES ETUDES. 199
d'une dernière observation, qui en comprend plusieurs autres, et qui regarde les oiseaux de passage.
Ils ont tous leur temps marqué, et ils ne Je passent point. Mais ce temps n'est pas le même pour chaque espèce. Les uns attendent l'hiver, les autres le printemps , d'autres Tété , et d'autres l'automne. Il y a dans chaque peuple une police publique et générale, qui règle et qui tient dans le devoir tous les particuliers. Avant redit général , aucun ne pense à partir; depuis sa publication , aucun ne demeure. Une espèce de conseil décide (lu jour, et il accorde un intervalle pour s'y préparer ; après quoi tout déloge, et il ne paraît le lendemain ni traîneurs , ni déserteurs, tant la discipline est exacte! Plusieurs ne connaissent que l'hirondelle qui fasse ainsi ; mais la chose est certaine pour beaucoup d'autres espèces. Et je demande, quand nous n'aurions que l'exemple de l'hirondelle , quelle nouvelle elle a reçue des pays où elle va en grande troupe, pour s'assurer qu'elle y trouvera toutes choses préparées. Je demande pourquoi elle ne s'attaclie pas, comme les autres oiseaux, au pays où elle a élevé sa fainille , qui y a été si bien traitée. Je demande par quel esprit de voyager, cette nouvelle famille , qui ne connaît que son pays natal, conspire tout entière à le quitter. Je demande en quel langage se publie l'ordonnance qui défend à tous , soit anciens, soit nouveaux sujets de la république , de demeurer par delà un certain jour. Enfin je demande à quels signes les principaux magistrats eonnaissentque ce serait tout risquer que de s'exposer à être prévenus par une saison rigoureuse. Quelle autre réponse peut-on faire à ces demandes , que celle du prophète .î* Que vos ouvrages, Seigneur, sont grands et merveilleux î f^ous les avez tous formés avec sagesse '.
Animaux de la terre.
Je suis obligé d'abréger celte matière pour mettre lin à ce petit traité, qui insensiblement est devenu fort long.
L'exemple seul du chien nous montre jusqu'où Dieu est capable de donner à la matière tous les dehors de l'esprit , de la fidélité, de l'amitié, du la reconnaissance, sans en donner le pria-
' Pt. IU3, a^.
tipe. Mais comme cet exemple est connu de tout le monde, je lie m'y arrête point.
Ce que fait l'abeille n'est pas moins admirable. Au lieu de se contenter de sucer le miel , qui se conserve mieux dans le calice des fleurs que partout ailleurs, et de s'en nourrir jour à jour, elle en fait provision pour toute l'année , et principalement pour l'hiver. Elle charge les petits crochets dont ses jambes sont garnies de tout ce qu'elle peut emporter de cire et de gomme : mais , en pompant le miel avec la trompe qui est à l'extrémité de sa tête , elle évite d'engluer ses ailes , dont elle a besoin pour voltiger çà et là , et pour le retour.
Si l'on n'a pas pris soin de lui préparer une ruche , elle s'en fait une elle-même dans le creux de quelque arbre ou de quelque rocher. Là, son premier soin est d'apporter de la cire dont elle compose de petites cellules égales, et à plusieurs angles, afin qu'elles puissent s'unir et ne laisser aucun intervalle. Puis elle fait couler dans ces petits réservoirs le miel pur et sans mélange. Et, de quelque abondance qu'elle voie ses magasins remplis, elle ne se repose que lorsque le temps du travail et de la récolte est passé. On ne connaît dans cette république ni la paresse , ni l'avarice, ni l'amour- propre. Tout est commun. Le nécessaire y est accordé à tous , le superflu n'est à personne , et c'est pour le bien public qu'il est conservé. Les colonies nouvelles, qui chargeraient l'État, sont mises dehors. Elles savent travailler, et on les y oblige en les congédiant.
Avons-nous parmi les nations les plus policées une imitation d'un si parfait modèle? Attribuera-t-on au hasard ou à une cause aveugle une si étonnante sagesse ? Croit-on avoir expliqué ces merveilles en disant que c'est l'instinct , le naturel , je ne sais quoi , qui en est le principe ? Et n'est-ce pas dans ces images , d'un côté si parfaites, et de l'autre si éloignées de la matière , que Dieu a pris plaisir de manifester ce qu'il est, et d'apprendre à l'homme ce qu'il doit être?
Passons de l'abeille à la fourmi , qui lui ressemble en bien des choses, excepté que l'abeille enrichit l'homme, et qu'il ne tient pas à la fourmi qu'elle ne l'appauvrisse en le volant.
Ce petit animal est averti que l'hiver est long, et que le blé
mûr n'est pas longtemps exposé dans les champs. Aussi, durant la moisson, la fourmi ne dort plus. Elle traîne, avec de petites serres qu'elle a à la tête , des grains qui pèsent trois fois plus qu'elle, et elle avance comme elle peut à reculons. Quelquefois elle trouve en chemin quelque amie qui lui prête secours , mais elle ne s'y attend pas.
Le grenier où tout doit être porté est public, et aucune ne pense à faire sa provision à part. Ce grenier est composé de plusieurs chambres, qui s'entre- communiquent par des galeries, et qui sont toutes creusées si avant, que les pluies et les neiges de l'hiver ne pénètrent point juscjU'à leur voûte. Les souterrains des citadelles sont des inventions moins anciennes et moins parfaites ; et ceux qui ont essayé de détruire des fourmilières qui avaient eu le loisir de se perfectionner n'y ont presquejamais réussi, parce que les rameaux s'en étendent au large, et qu'ils ne se sentent point de tout le ravage qu'on fait à l'entrée.
Lorsque les greniers sont pleins et que l'hiver approche, on commence à mettre en sûreté le grain en le rongeant » par les deux bouts , et l'empêchant par là de germer. Ainsi la première nourriture n'est qu'une précaution pour l'avenir; et c'est la prudence , plutôt que le besoin , qui y détermine.
Voilà le fonds incompréhensible d'industrie que Dieu a mis dans ce petit animal. Voilà cette espèce d'intelligence prophétique qu'il lui a donnée, pour nous forcer à remonter jusqu'à lui, à qui seul il appartient de faire de tels prodiges , et qui ne pouvait, ce semble, nous montrer plus sensiblement qu'il est la source de la sagesse, qu'en en réunissant tant de traits dans un si petit volume de matière, qui n'en a que l'apparence.
Peut-on assez admirer l'industrie de certains animaux quifllent avec un art et une délicatesse inimitables , où tout paraît être l'effet de la pensée et d'une méditation géométrique ? Qui a enseigné à l'araignée , animal si méprisable d'ailleurs, à former des fils si déliés , si égaux , si adroitement suspendus ? Qui lui a appris à commencer parles attacher à des points fixes, à les
• l'Une le natoraliste fait la même (liv. 2, chap. 30). CepeDduiit pluaitfur*
remarque rar l'indoHtrie des foarmis , mniotennnt coate.ttent c« fait, et nient
qai amasieot da blé pour l'hirrr, et ahAolument que )ea fourni* faAiint de*
l'empèclicut de germer en le rongeant uiiiiis de blé.
202 TKAITÉ DES ÉTUDES.
réunir tous dans un centre commun , à les tirer d*abord en droite ligne , et à les affermir ensuite par des cercles exactement parallèles ? Qui lui a dit que ces filets seraient les pièges où se prendraient d'autres animaux qui ont des ailes, et qu'elle ne saurait atteindre que par la ruse? Qui lui a marqué sa place dans le centre , où aboutissent toutes les lignes , et où elle est nécessairement avertie, par le plus léger ébranlement, que quelque proie est tombée dans ses filets ? Enfin , qui lui a dit que son premier soin devait être alors d'embarrasserles ailes de cette imprudente proie par de nouveaux fils , de peur qu'eUe ne conservât quelque liberté ou pour se dégager, ou pour se défendre?
Tout le monde a vu le travail des vers à soie. Les plus habiles ouvriers ont-ils pu jusqu'ici l'imiter? Ont-ils trouvé le secret de former un fil si fin, si ferme, si égal, si brillant, si continu? ont-ils une matière plus précieuse que ce fil pour faire les plus riches étoffes? Savent-ils commentée ver convertit le suc d'une feuille en des filets d'or? Peuvent-ils rendre raison de ce qu'une matière liquide, avant qu'elle ait pris l'air, s'affermit et s'allonge à l'infini dès qu'elle l'a senti ? Aucun d'eux peut-il expliquer comment ce ver est averti de se former une retraite sous les contours sans nombre de la soie dont il est le principe, et comment il trouve dans ce riche tombeau une espèce de résurrection qui lui donne des ailes que sa première naissance lui avait refusées ?
Tout ce qui est ver et qui a rampé devient une espèce de mouche, de moucheron, de papillon; et tout ce qui vole a rampé dans sa première origine , et a été une espèce de ver , de chenille, d'insecte, avant que d'avoir eu des ailes. Et l'état mitoyen entre ces deux extrémités d'élévation et de bassesse est le temps où l'animal devient fève ou cocon ; ce qui se fait en une infinité de façons , mais toujours d'une manière uniforme pour chaque espèce.
Je terminerai ce traité par quelques observations sur un petit animal qui mérite toute notre admiration. Son nom est formicaléo. Sa figure est laide, et ne paraît qu'ébauchée. Son inclination est cruelle, car il ne vit que du sang de sa proie , et son occupation unique est de lui tendre des pièges. On en voit mieux
Vartifice quand on peut avoir dans son cabinet un te! animal.
On le met dans un vase de terre plein d'un sable assez menu , où il se cache aussitôt. Quand il y est , il forme dans le sable la figure d'un cône renversé , avec une proportion exacte et géométrique; et il va se loger dans le sommet du cône , qui tient lieu de centre, mais en demeurant couvert. Si quelque fourmi, ou quelque mouche à qui on a ôté les ailes , est placée à rentrée du cône , ce petit animal , qu'on Déjugerait pas capable du moindre effort, jette avec sa tête, à coups redoublés, du sable sur la proie qu'il a sentie , afin de l'étourdir et de l'entraîner dans le fond , où il se tient caché. Alors il sort de sa retraite; et, après s'être désaltéré du sang, il rejette le cadavre, qui pourrait faire soupçonner sa cruauté.
Quand on veut avoir une seconde fois le plaisir de le voir travailler, on comble son cône en agitant le vase, et l'on est étonne avec quelle diligence cette petite bête rétablit une nouvelle figure , aussi vaste et aussi régulière que la première.
Quels raisonnements ne faudrait-il pas qu'elle fît, si son travail était fondé sur le raisonnement ! Peut-on penser plus finement en mathématique, et connaître mieux la nature du cône, celle du sable, celle des mouvements, et leur retentissement du centre à toutes les parties de la circonférence? Il est certain que c'est cette béte qui raisonne , ou quelqu'un pour elle. Mais la merveille n'est pas, ni qu'elle raisonne, ni qu'un principe étranger raisonne pour elle, mais que ce principe fasse exécuter tout cela par des organes qui se meuvent eux-mêmes , et qui paraissent n'agir que par un principe intérieur.
Je ne dois pas omettre que le forraicaléo , dont je viens de parler, se transforme en une grande et belle mouche appelée demoiselie, de laid et de petit qu'il était auparavant ; et il ne se souvient plus de son humeur sanguinaire quand il a quitté sa première dépouille.
Utilité de ces observations physiques.
Il n'est pas nécessaire que je fasse remarquer combien ces observations physiques, et une infinité d'autres pareilles, sont capables d'orner et d'enrichir l'esprit d'un jeune homme, de le ren-
204 TRAITE DES ÉTLDES.
dre attentif aux effets de la nature qui sont sous nos yeux, et qui se présentent à nous presque à chaque moment , sans que nous y fassions réflexion; de lui apprendre mille choses curieuses qui regardent les sciences , les arts , les métiers , comme la chimie, l'anatomie, la botanique, la peinture, la navigation, Vimprimerie, etc. ; de lui donner du goût pour le jardinage, pour les arbres, pour la campagne, pour la promenade, ce qui n'est pas une chose indifférente ; de le mettre en état de fournir agréablement à la conversation, et de n'être pas réduit à y garder le silence, ou à ne savoir y parler que de bagatelles.
J'ai appelé cette physique la physique des enfants, parce qu'en effet on peut commencer à la leur apprendre dès l'âge le plus tendre , mais en se proportionnant à leur faibless», et ne leur proposant rien qui ne soit à leur portée , soit pour les faits , soit pour les réflexions qu'on y joint. Il est incroyable combien ce petit exercice , continué régulièrement depuis l'âge de six ou sept ans jusqu'à Tâge de douze ou quinze ans , mais continué sous l'idée et le nom de divertissement, et non d*étude, remplirait l'esprit des jeunes gens de connaissances utiles et agréables , et les préparerait à l'étude de la physique qui est propre aux savants.
Mais, me dira-t-on, oii trouver des maîtres capables de don ner à un enfant ces instructions , inconnues souvent à ceux même qui sont les plus habiles , et qui demandent une étendue infinie de connaissances? La chose n'est pas si difficile qu'on pourrait se Timaginer. Cicéron disait en riant , dans un plaidoyer où il avait entrepris de rabaisser l'étude de la jurisprudence , que , si on le mettait en colère », tout occupé qu'il était, il deviendrait jurisconsulte en trois jours. J'en pourrais dire à peu près autant, non de la physique des savants, qui est une science très-profonde , mais de celle dont je parle ici. Il ne s'agit que de parcourir les livres où se trouvent ces sortes d'observations, tels que sont , par exemple , les Mémoires de l'Académie des sciences, où l'on trouve sur toutes les matières une infinité de remarques extrêmement curieuses. J*ai .vu des jeunes gens,
^ « Itaque , si mihi , bomini vehemen- triduo me jurisconsultam esse profit»; isr oceupafo , stomachum moveritis, hor. » (Pro i)/«reno, n. 28.)
dm répondaient publiquement sur le quatrième livre des Géorgiques de Virgile, faire un merveilleux usage de ce qui est dit , dans ces Mémoires, sur la petite mais admirable république des abeilles. Un maître curieux et studieux s'adresse à d'habiles gens pour savoir quels livres il doit consulter sur chaque matière ; il emprunte ces livres, ou va les chercher dans les bibliothèques publiques; il les parcourt, il en fait des extraits , et par là se met en état de pouvoir apprendre mille choses curieuses à ses disciples : et il a , pour faire ce petit amas , sept à huit ans devant lui. Pour y réussir, il ne faut que le vouloir.
ARTICLE V
La philosophie sert à inspirer un grand respect pour la religion.
Tout ce que j*ai dit jusqu'ici de la physique des savants , et de celle des enfants, montre bien clairement qu'un des grands effets et le fruit le plus essentiel de la philosophie, c'est d'élever l'homme à la connaissance de la grandeur de Dieu, de sa puissance, de sa sagesse , de sa bonté; de le rendre attentif à sa providence, de lui apprendre à remonter jusqu'à lui par la considération des merveilles de la nature ; de faire qu'il devienne sensible à ses bienfaits, et qu'il trouve partout des sujets de le louer et de lui rendre grâces.
C'est Dieu lui-même qui nous apprend , dans l'un et l'autre Testament, que c'est là l'usage que nous devons faire de la vue des créatures , qui nous enseignent tous nos devoirs. Il renvoie , dans ses Écritures', le paresseux à la fourmi, pour apprendre d'elle à ne pas demeurer oisif; l'ingrat ', au bœuf et à l'âne, qui sont reconnaissants des soins que prend d'eux leur maître; l'imprudent 3, aux oiseaux de passage, qui savent discerner les temps. Jésus-Christ 4 veut que la considération des lis de la campagne et des petits oiseaux du ciel soit une instruction pour tous les hommes, et qu'elle leur .ipprenne à se reposer pleinement sur les soins d'une providence qui est en même temps
' ProT. 8,6. » irrem. 8,7,
* I«ai t . 3. * MMIià. 0. '20.30.
20r3 TRAITÉ DES ÉTUDES.
attentive à tout , pleine de bonté et toute-puissante. Ce serait donc ne pas répondre aux intentions de la sagesse divine , et manquer au devoir le plus essentiel d'un maître, que de ne pas faire remarquer aux jeunes gens , dans toutes les créatures, les vestiges sensibles de la Divinité , qui a voulu s'y peindre et nous y tracer nos devoirs.
Dans le récit que nous fait l'Écriture, de la création du monde, il est dit souvent que Dieu fut l'approbateur ', et , si l'on ose le dire, l'admirateur de ses ouvrages, pour nous apprendre quelle admiration ils devraient nous causer, quelle étude nous en devrions faire et de quelles réflexions ils sont dignes , et pour nous reprocher en même temps notre stupidité, qui ne pense à rien, notre ingratitude , qui ne rend grâces de rien , et qui demeure toujours ignorante et imbécile, quoique nous vivions au milieu des prodiges les plus étonnants, et que nous en soyons nousmêmes l'un des plus incompréhensibles.
Ce n'est pas la physique seule qui nous aide à connaître Dieu. Le peu que j'ai rapporté des principes de morale, tirés du paganisme même , suffit pour nous montrer combien cette partie de la philosophie est propre à nous inspirer un grand respect pour la religion.
Y a-t-il rien de plus propre à l'enraciner dans Tesprit des jeunes gens , et à y en jeter de solides fondements capables de tenir contre le torrent de l'incrédulité et du libertinage , que les deux célèbres questions qui se traitent dans la métaphysique , l'existence d'un Dieu , et l'immortalité de l'âme ?
Mais le grand et l'important service que la bonne philosophie rend à l'homme , c'est de le disposer à recevoir avec doci- 2ité et respect tout ce que lui enseigne la révélation divine. Elle s'applique surtout à lui faire bien comprendre que devant Dieu tout doit se taire, la raison aussi bien que les sens , parce que rien n'est plus raisonnable que de n'écouter que lui quand il parle: [psi^ de se, Deo credendum est^; que la raison ne doit pas trouver étrange qu'on la soumette à l'autorité , dans des sciences qui , traitant de choses qui sont au-dessus de la raison .
* «Vidit Deus cunctaquae fecerat,«t ' Hilar. lib- 4, de Triait.
erant valde bona. m [Geh. 1 , 31 '
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doivent suivre une autre lumière, qui ne peut être que celle de Tautorité divine; que , puisque dans l'ordre même de la nature il y ,1 mille choses que l'esprit de l'homme ne peut comprendre, quoique ses yeux en soient témoins , à plus forte raison il doit respecter les voiles dont il a plu à Dieu de couvrir les mystères de la religion ; qu'enfin Dieu ne serait pas ce qu'il est s'il n'était incompréhensible , et que ses merveilles ne mériteraient plus ce nom, si l'intelligence humaine pouvait y atteindre.
Voilà les leçons que donne la philosophie aux jeunes gens : non une philosophie inquiète , hardie et téméraire , dont saint Paul avertit les fidèles de se donner de garde ^ , et qui , pour expliquer ce qu'elle croit, anéantit souvent ce qu'elle doit croire; mais une philosophie sage, solide, et fondée sur les principes mêmes et sur les lumières les plus pures de la raison naturelle.