‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 11 sur 75 · PREMIER DEVOIR DU PREDICATEUR · texte numérisé non relu

PREMIER DEVOIR DU PREDICATEUR

Instruire, et pour cela parler avec clarté.

Comme le prédicateur parle pour instruire, et qu'il est redevable à tous , aux ignorants et aux pauvres , autant et peut-être encore plus qu'aux savants et aux riches , il doit se rendre intel-

T>e Doct. ch 1 4, n. 27. ' N- 61.

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ligible à tous , et dans ses discours s'attacher principalement à la clarté. Il faut que tout y contribue : l'ordre, les pensées, l'expression, la prononciation.

C'est un mauvais goût de certains orateurs s que de croire qu'ils ont beaucoup d'esprit quand il en faut pour les entendre. Ils ignorent que tout discours qui a besoin d'interprète est un très- mauvais discours. La souveraine perfection du style * d'un prédicateifr serait que , plein de grâces pour les savants , plein de clarté pour les ignorants, il plût également aux uns et aux autres. Mais si l'on ne peut réunir ces deux avantages, saint Augustin veut qu'on sacrifie le premier au second ^, et qu'on néglige l'ornement et quelquefois même la pureté du langage , si cela est nécessaire, pour se faire entendre, parce qu'en effet ce n'est que pour cela qu'on parle. Cette sorte de négligence , qui n'est pas sans esprit et sans art, comme il le remarque après Cicéron 4, et qui vient d'un homme plus attentif aux choses mêmes qu'aux mots , ne doit pas aller néanmoins jusqu'à rendre le discours bas et rampant, mais seulement plus clair et plus intelligible.

Saint Augustin avait d'abord écrit contre les manichéens, d'un style plus orné et plus sublime, qui faisait que ceux qui avaient peu de science n'entendaient pas ses écrits , ou ne les entendaient qu'avec beaucoup de difficulté. On lui représenta ^ que s'il voulait que ses ouvrages fussent utiles à un plus grand nombre, de personnes , il devait demeurer dans le style simple et ordinaire , qui a cet avantage au-dessus de l'autre , d'être intel-

' « Tune demum ingeniooi scilicet, christ, l. i ^ n. 2&. ) si ad intelligendos nos opns sit ingenio. » « Melius est reprehendant nos graro-

(Qi'iNTiL. in Proœm. lib. 8.) matici , quam non intelligant popnli. >•

« Otiosum ( ou vidosum) sermonem ( Idem, in Psalm. 138. ) dixerim, qucm auditor sao ingenio non < « Indicat noningratam negligentiam

intelligit. » ( Id. 1. 8, c. 2. ) de re hominis magis, quam de verbis,

•' « Ita et aermo doctis probabilis , et laborantis... Quaedam etiam negligentia

planas imperitis erit. » ( Ibid. ) est diiigens. w Cic. Orat. n. 77 et 78. )

3 « CuJHS evidentiae diiigens apetitu.s ^ « Me benevolentissime monuerunt , aliquando negligit Terba cultiora, nec ut communem loquendi consuetudineni curât quid bene sonet, sed quid bene non desererem, si errores illos tam indicet atque intimet quod ostendere perniciosos ab animis etiam imperifointendit. Unde ait quidam, quum de rum expellere cogitarem. Hune enim sertali génère locutionis ageret , esse in ea monem usitatum et simplicem etiam quamdam diligentem negligentiam. Hsec docti intelligant , illam autem indocti tamen sic detrahit ornatum , ut sordes non intelligunt. j) { De Gen. contra Manon pnntrahat. » ( S- Auocst. de Doctr. nich. 1. I , c. I. )

lisible en même temps aux savants et aux ignorants. Le saint reçut cet avis avec son liumilité ordinaire, et il en fit usage dans les livres qu'il composa depuis contre les hérétiques , et dans les discours qu'il prononça devant son peuple. Son exemple doit être une règle pour tous ceux qui instruisent.

Comme l'obscurité est le défaut que le prédicateur doit éviter avec le plus de soin, et que ceux qui écoutent n'ont pas la liberté de l'interrompre quand ils trouvent quelque chose d'obscur, saint Augustin veut qu'il lise dans les yeux et dans la contenance de ses auditeurs s'ils l'entendent ou non % et qu'il répète la même chose en lui donnant différents tours , jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il est parvenu à se faire entendre ; avantage que ne peuvent avoir ceux qui , servilement attachés à leur mémoire , apprennent leurs sermons mot à mot , et les récitent comme une leçon.

Ce qui cause ordinairement l'obscurité du discours », c'est de vouloir toujours s'expliquer avec brièveté. Il vaux mieut pécher par trop d'étendue que par trop peu. Un style qui serait partout vif et concis , tel , par exemple, que celui de Salluste, ou tel que celui de Tertullien, peut convenir à des ouvrages qui , n'étant pas faits pour être prononcés , laissent au lecteur le loisir et la liberté de revenir sur ses pas ; mais non à une prédication qui, par sa rapidité, échapperait à l'auditeur le plus attentif 11 ne faut pas ^ même supposer qu'il le soit toujours; et la clarté du discours doit être telle, qu'elle puisse porter la lumière dans les esprits les plus inappliqués , comme le soleil frappe nos yeux

' « Ubi omnes tacent ut audiatur tinet ) brevitas , et abruptam sermonis

unns, et in enm intenta ora convertunt genns, qnod otiosum fortasse lectorem

ibi ut requirat quisque quod non intel- minus fallit , audientem transvolat, nec

lexerit, nec moris est , nec decoris : ac dum repetatur exspectat. >, ( Quintil.

per hoc débet maxime tacenti subvenire lib. 4, cap. 2. )

cura dicentis. Solet antem motn sno si- ^ ,( idipsamin consilio est habendum,

gnificare utrum intellexerit cognoscendi non semper tam esse acrem ( anditoris )

avida multitude : quod donec signift- intentionem, ut obscuritatem apud se

cet, versandnm est quod agitur multi- ip^je disculiat , et tenebris orationis in-

moda varietate dicendi : quod in potes- ferat quoddam intelligentiae suse lumen;

tate non habent , qui prœparata et ad sedmultiseum fréquenter cogitationibus

vcrbum memoriter retenta pronuntiant. » avocari , nisi tam clara fuerint quae di-

(S. A«»ii«T. de Doeir. christ. 1. 4,n. 25) cemus, ut in animum ejus oratio, ut

' « Cavenda, quae nimium corri- sol in oculos , etiamsi non intendatur, in-

pientes omnia sequitur, obscuritas; sa- currat. Qnare, non ut intelligere posslt,

tiasqueest aliquid (orationi ) superesse, sed ne oraninopossit non intelligere, ca-

quam déesse.... Vitanda illa sallustiana randum. » (Idem, lib. 8, cap. 2. ) i|' .nqnam in ipso virtutis locum ob

sans que nous y songions, et presque malgré nous. L effet souverain de cette qualité n'est pas qu'on puisse entendre ce que nous disons , mais qu'on ne puisse pas ne point l'entendre.

Combien la clarté est nécessaire dans les catéchistes.

La nécessité du principe que je viens d'établir paraît dans toute son évidence par rapport aux premières instructions qu'on donne aux jeunes gens, que je regarde comme une première espèce de prédication, plus difficile qu'on ne pense, et souvent plus utile que les discours les plus travaillés et les plus brillants. On convient qu'un catéchiste , qui apprend aux enfants les premiers éléments de la religion, ne peut parler trop clairement. Aucune pensée , aucune expression , qui soit au-dessus de leur portée , ne lui doit échapper. Tout doit être mesuré sur leur force , ou plutôt sur leur faiblesse. 11 faut leur dire peu de choses; le dire en termes clairs , et le répéter plusieurs fois; ne point prononcer rapidement , articuler toutes les syllabes; leur donner des définitions nettes et courtes , et toujours dans les mêmes termes ; leur rendre les vérités sensibles par des exemples connus, et par des comparaisons familières ; leur parler peu , et les faire beaucoup parler, ce qui est un des devoirs les plus essentiels du catéchiste, et des moins pratiqués; et surtout se souvenir', comme le dit si bien Quintilien, qu'il en est de l'esprit des enfants comme d'un vase dont l'entrée est étroite, où rien n'entre si l'on y verse l'eau avec abondance et précipitation ; au lieu qu'il se remplit insensiblement si l'on y verse cette même liqueur doucement , ou même goutte à goutte. De cette première simplicité le catéchiste passera peu à peu et par degrés à quelque chose de plus fort et de plus relevé, selon le progrès qu'il remarquera dans les enfants : mais il aura toujours soin de s'accommoder à leur portée , de se proportionner à leur faiblesse , et

' « Magistri lioc opus est , quum adhuc vel etiam iustillatis, complentur : sic

rudia tractabit ingénia , non • statim animi puerorum quantum accipere pos-

onerare infirmitatem discentium , sed sint videndum est. Nam majora Intel-

temperare vires suas, et ad intellectum lectu velut parum aptos ad percipien-

audientis descendere. Nam ut vascula dum animos non subibunt. » (Quiptil.

oris angusti snperfusam humoris copiam lib. I , cap. 3. ) respunnt, scnsim autem inRuentibus,

de descendre jusqu'à eux, parce qu'ils ne sont point en état de s'élever jusqu'à lui.

Cet emploi , l'un des plus importants qui soient dans le ministère ecclésiastique , n'est pas ordinairement assez estimé ni assez respecté. Il est rare qu'on s*y prépare avec tout le soin qu'il mérite ; et comme on en connaît peu la difficulté et l'importance, on néglige assez souvent les moyens qui pourraient en faciliter le succès. Quiconque est chargé de cet emploi doit lire avec grande attention l'admirable traité de saint Augustin sur la méthode d'instruire les catéchumènes , oii ce grand homme, après avoir donné d'excellentes règles sur cette matière, ne dédaigne pas de proposer un modèle de la manière dont il croit qu'il faut leur apprendre les principes de la religion.

11 me semble que ce serait une chose fort utile que dans les différents catéchismes qui se font dans une paroisse il y eût un plan général et commun, qui servît de fondement à toutes les instructions , et qui en réglât la matière et l'ordre ; de sorte que dans tous les catéchismes ce fussent toujours les mêmes instructions , mais traitées avec plus ou moins d'étendue , selon que les enfants seraient plus ou moins avancés. On peut les diviser en trois classes , dont la première serait des enfants qui commencent ; la seconde , de ceux qui ont déjà reçu quelque instruction; la troisième enfin, des plus forts, que l'on prépare à la première communion, ou qui l'ont faite depuis peu. Je suppose que dans -shaque classe on y demeure deux ans ou environ, pendant lesquels on expliquerait la religion aux enfants suivant le plan dont je parle, quel qu'il fût (car il est bien juste de le laisser au choix et à la prudence de celui qui est à la tête des catéchistes), en y joignant toujours le catéchisme du diocèse. D'abord les matières sont traitées plus brièvement, et en général, parce que ce sont des enfants. Le catéchisme de M. Fleury est excellent pour les commencements, et l'on peut le regarder comme l'exécution du plan que saint Augustin donne dans son traité. Dans la seconde et la troisième classe on répèle les mêmes matières, mais d'une manière nouvelle, qui enchérit toujours sur le passé, en y ajoutant de nouveaux éclaircissements et des vérités plus fortes. Ne serait-ce pas là un moyen d'appren-

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dre la religion à fond ? J'ai vu des enfants , même parmi les pauvres, répondre sur des matières très-difficiles avec une netteté merveilleuse : ce qui ne pouvait venir que de l'ordre et de la méthode que le maître avait employés en les enseignant, et ce qui montre que les jeunes gens sont capables de tout quand ils sont bien instruits.

J'avoue qu'il n'y a rien de plus ennuyeux ni de plus rebutant pour un homme d'esprit, qui souvent a beaucoup de vivacité, que d'enseigner ainsi les premiers éléments de la religion à des enfants , qui manquent assez ordinairement d'ouverture ou d'attention. Mais n'a-t-il pas fallu qu'on ait eu la même patience à notre égard quand il s'est agi de nous faire connaître les lettres , épeler les syllabes , joindre les mots , et quand on nous a appris à nous-mêmes le catéchisme? Est-ce une chose bien agréable pour un père ^ dit saint Augustin , que de balbutier des demi-mots avec son fils pour lui apprendre à parler ? cependant il en fait sa joie. Une mère ne prend-elle pas plus de plaisir à verser dans la bouche de son enfant un aliment proportionné à sa faiblesse, que de prendre pour elle-même la nourriture qui lui convient.!* Il faut nous rappeler sans cesse dans l'esprit le souvenir de ce que fait une poule, qui couvre de ses plumes traînantes ses petits encore tendres, et qui, entendant leurs faibles cris, les appelle d'une voix entrecoupée pour les mettre à couvert de l'oiseau de proie, qui enlève impitoyablement ceux qui ne se réfugient pas sous les ailes de leur mère. La charité de Jésus-Christ *, qui a bien daigné s'appliquer à lui-même cette comparaison , a été infiniment plus loin : et ce n'est qu'à son imitation que saint Paul se rendait faible avec les faibles, pour gagner les faibles 3, et qu'il avait pour tous les fidèles la douceur et la tendresse d'une nourrice et d'une mère 4.

Voilà *, dit saint Augustin , ce qu'il faut se représenter à soi-

' « Num delectat , nisi amor invitet , susurrantes pulles confracta voce ad-

decartata et mutilata verba immurmu- vocat ; cujus blandas alas réfugiantes

rare? Et tamen optant bomines habere snoerbi, praeda fiunt alitibus. »( De Cu-

infantes quibus id exhibeant : et suavius techis. rudib. cap. x et xii. )

est matri minuta mansainspuereparvula * Matth. 23-37.

lilio, quam ipsam mandere ac devorare ^ I Cor. 9, 22.

grandiora. Non ergo recédât de pectore * I Thess. 2 , 7.

etinm cogita fio gallinae illius, qu.-e lan- * « Si usitata et parvulis eongntentia

yuidulis ])emiis teneros fœtus operit,- et saepfi répéter^ fastidimus... si ad IJiûr-

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Hiême quand on se sent tenté d'ennui et de dégoût; qu'on a de la peine à descendre jusqu'à la petitesse et à la faiblesse des enfants, et àleui l'épétersans cesse des choses fort communes et cent fois rebattues = Il arrive souvent, continue le même Père, que nous nous faisons un plaisir singulier de montrer à des amis , arrivés nouvellement dans la ville où nous demeurons , tout ce qui s'y trouve de beau, de rare, de curieux; et la douceur de l'amitié répand des charmes secrets sur des choses qui sans cela nous paraîtraient infiniment ennuyeuses , et leur rend pour nous toute la grâce de la nouveauté. Pourquoi la charité ' ne feraitelle pas en nous ce qu'y fait l'amitié , surtout quand il s'agit de montrer et de faire connaître aux hommes Dieu même , qui doit être le but de toutes nos connaissances et de toutes nos études?

rai cru devoir donner un peu plus d'étendue à ce qui regarde la manière de faire les catéchismes , qui n'est pas étrangère au but que je me propose dans cet article, d'instruire les jeunes gens de ce qui a rapport à l'éloquence de le, shaire. Il est temps de passer au second devoir des prédicateurs.

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