‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 12 sur 75 · SECOND DEVOIR DU PRÉDICATEUR · texte numérisé non relu

SECOND DEVOIR DU PRÉDICATEUR

Flaiî'e . et pour cela parler d'une manière ornée et polie.

Saint Augustin recommande au prédicateur de s'attacher avant tout et surtout à la clarté , mais il ne prétend pas qu'il doive s'y borner. Il n'a garde d'interdire à la vérité les ornements du discours , qu'elle seule a droit d'employer. Il veut ^ qu'on fasse servir l'éloquence humaine à la parole de Dieu , et non qu'on rende la parole de Dieu esclave de l'éloquence humaine. Il sait que souvent on ne peut arriver au cœur que par l'esprit, et que pour remuer l'un il faut plaire à l'autre. C'est une excellente qualité ^, selon lui ; de n'aimer et de ne ciiercher dans Içs mots

mitatem discentium piget descendere..-. cen(^suQt, qusecamqae discenda sant! m

cogitemas quid nobis praerogatum ait ab ( De Catecids. rud. c. xn. )

illo... qui, guum in forma Mei esset, se- ^ „ j^gg doctor verbis serviat, sed

melipsum exinanivit , formam servi ac- verba doctori. [De Doctr. Christ, lib.

cipiens. » ( Ibid. c. x. ) 4 , n. 61. ) ,

' « Qaanto ergo magis delectari nos ^ « Bonurum ingeniorum iusignis' est

oportet , quum ipsum Deum jam discere indoles, in verbia verum amare , non

homiaes acceduut, propter quem dis- verba .. Quod tamen ai fiât insuaviter,

72 TBAItE DES ETUDES.

que les choses mêmes , et non les mots : mais il avoue en même temps que cette qualité est fort rare ; que si la vérité est montrée nûment et simplement, elle touclie peu de personnes; qu'il en est de la parole coaime de la nourriture », qui doit être assaisonnée pour être reçue avec plaisir; et que, par rapport à l'une et à l'autre, il faut avoir égard à la délicatesse des hommes , et donner quelque chose à leur goût.

C'est pour cela que les Pères ont été bien éloignés d'interdire à ceux qui sont appelés au ministère de la parole la lecture des nciens auteurs et l'érudition profane. Saint Augustin dit » que ,outes les vérités qui se trouvent dans les auteurs païens nous appartiennent, et que par conséquent nous avons droit de lee revendiquer comme notre bien propre, en les retirant d'entre les mains de ces injustes possesseurs pour en faire un meilleur usage. Il veut qu'à l'exemple des Israélites 3, qui, par l'ordre de Dieu même, dépouillèrent l'Egypte de son or et de ses plus précieux vêtements sans toucher à ses idoles , nous laissions aux auteurs païens leur profane langage et leurs superstitieuses fictions , que tout bon chrétien doit avoir en horreur ; et que nous leur enlevions les vérités qu'on y trouve , qui sont comme de l'or et de l'argent, et les grâces du discours, qui sont comme les vêtements des pensées , pour faire servir les unes et les autres à la prédication de l'Évangile. Il cite un grand nombre de Pères qui en ont fait cet usage <, à l'exemple de Moïse même, qui fut instruit avec soin dans toute la sagesse des Égyptiens.

Saint Jérôme traite la même matière avec encore plus d'étendue, dans une belle lettre où il se défend contre les reproches

ad 'pancos qnidem studiosissimos 6aas ntHIssîma continent... qoae tanquam au-

pervenit fructas. i» ( Ibid. n. 26. ) rum et argentam débet ab eis auferre

' (( Sed qaoniam inter se habent non- christianus ad usum justum praedicandi

nallam similitadinem vescentes atque Evangelii. Vestem quoque illorum... ac-

discentes, propter fastidia plurimorum cipere atque habere licuerit in usum

etiam ipsa , sine qoibus vivi non potest , convertenda christianum. » ( Ib. lib. 2 ,

alimenta condienu» snnt. » (Ibid. ) n. 60. )

' De Doct. ch. 1. 2 , n. 20. * « Nonne aspicimas qaanto auro et

3 «Sic doctrinae omnes gentilium , non argento et veste snffarcinatus exierit de

■olam simulata et superstitiosa fig- Mgypto Cyprianus doctor suavissimus ,

menta... qaœ unnsqoisqne nostrnm duce et martyr beatissimus?» {DeDoct. christ.

Christo de societate gentilium exiens lib. 2, n. 61. )

débet abominari atque devitare : scd « Vir eloquentia pollens et martyrio. »

etiam libérales disciplinas usul veritatis ( S. HlB^o^». } aptiores, et quœdam morum praecepta

TRAITÉ DES ETUDES. î 3

de ses adversaires ', qui lui voulaient faire un crime de ce qu'il employait dans ses écrits i'érudition profane. Après avoir indiqué plusieurs passages de l'Écriture où Ton cite des auteurs païens, il fait un long dénombrement des écrivains ecclésiastiques qui en ont aussi fait valoir les témoignages pour la défense de la religion chrétienne. Entre les écrivains sacrés il avait nommé saint Paul , qui cite plusieurs endroits des poètes grecs. « C'est % dit-il , qu'il avait appris du véritable David à arracher <( d'entre les mains des ennemis leurs armes pour les combattre, « et à couper la tête du superbe Goliath de sa propre épée. w

Il est donc fort à souhaiter que ceux qui sont destinés au ministère de la prédication aient d'abord puisé l'éloquence dans les sources mêmes , c'est-à-drre dans les auteurs grecs et latins , que l'on a toujours regardés comme les maîtres dans l'art de bien parler. L'orateur sacré doit avoir appris d'eux à dispenser à propos les ornements du discours ^, non pour plaire simplement à l'auteur, et encore moins pour se faire de la réputation, motifs que la rhétorique païenne même a jugés indignes de son orateur : mais pour rendre la vérité plus aimable aux hommes, en la leur rendant plus agréable ; et pour les engager par cette espèce d'appât innocent à en goûter plus volontiers la sainte dou-

ur, et à en pratiquer plus fidèlement les salutaires leçons.

Tout le monde sait que l'éloquence de saint Ambroise produisit cet effet sur l'esprit d'Augustin, encore enchanté des'Jbeautés de l'éloquence profane. Ce grand évêque prêchait à son peuple la divine parole avec tant de grâces et de charmes 4, que tous les auditeurs, comme par une sainte ivresse, étaient ravis et enlevés hors d'eux-mêmes. Augustin ne cherchait dans ses prédications

» « Qnaeris cur in opuscuils nostris se- tatlone ipsa elocaiionls accédât, vel 1e-

culariam litterarum interdum ponamus nacias adhaerescat assensus... Ita fit ut

exempla, et candoretii ecclesiae ethni- etiam temperati generis ornatu non jac-

corumsordibuspolluamus. » (S HiKKON. tanter, sed prudenter utaraur, non ejus

Epist. ad Magnum.) fine contenti, quo tantummodo delecta-

^ ■< Didicerat a vero David extorquere tur auditor : sed hoc potius agentes , ut

de manibas hoslium gladium, et GoliaB etiam ipso ad bonam,quod persuadere

superbissimi caput proprio mucrone trun- volumns , adjuvetur. » ( S. Aug. de Doctr.

care «(Ibid.) christ, lib. 4,n. 55.)

* M Illud , qnod agitnr génère tampe- * « Veni ad Ambrosium episcopnm. . .

r tto, id est, ut eloqncntia ipsa delectet , cujus tune eloquia strenue ministrabant

ion est propter se ipsum usurpandum , adipem fnimenti tui. . . et sobriam vini

vA ut rébus quab utiliter lionesteque di- ebrietatem populo frir«.»(^i)ij/(8«». lib. 5,

cuulur... iili'iuanto proinpti"3 et dele*" cap. 13.)

TB. DES ÉTUD T- ;i.

74 TBAITE DES ETUDES.

que les agréments du discours * , et non la solidité des choses : mais il n'était pas en son pouvoir de faire cette séparation. Il croyait n'ouvrir son esprit et son cœur qu'à la beauté de la diction; mais la vérité y entrait en même temps , et elle s'en rendit bientôt la maîtresse absolue.

Il fit lui-même dans la suite un pareil usage de l'éloquence. On voit dans la plupart de ses sermons que le peuple , ravi en admiration , se récriait et applaudissait. Il était bien éloigné de rechercher et d'aimer ces applaudissements : son humilité sincère et profonde en était véritablement affligée , et lui faisait craindre la contagion secrète et subtile de cette vapeur empoisonnée. Mais d'où peuvent venir de si fréquentes acclamations » , sinon de ce que la vérité , mise ainsi en évidence , et placée dans tout son jour par un homme solidement éloquent, charme et enlève les esprits ?

Je ne puis m'empêcher ici d'exhorter les lecteurs à se donner la peine de lire un petit traité de M. Amauld , qui a pour titre : Réflexions sur réloquence des prédicateurs. Il y réfute une partie de la préface que M. Dubois , son ami, avait mise à la tête de sa traduction des sermons de saint Augustin , où il prétendait montrer que la manière de prêcher de la plupart des prédicateurs était contraire à celle de ce saint docteur, en ce qu'on y faisait trop d'usage de l'éloquence humaine , qu'il croyait ne devoir pas être employée dans les prédications. Cette préface avait ébloui beaucoup de personnes , et avait reçu de grands applaudissements. On fut fort étonné, quand le petit traité de M. Amauld parut, de voir qu'elle était presque tout entière fondée sur de faux principes et sur de faux raisonnements. Il est utile et agréable de comparer ensemble ces deux ouvrages , en lisant d'abord la préface , pour voir si l'on y remarquera soi-même quelques d'fauts; en examinant ensuite la réfutation, pour juger si elle est solide et appuyée sur de bonnes raisons.

' « Qaam nou satagerem discere qn» ret , pariter intrabat et qaam vere di-

dicebat, sed tantum quemadmodum dl- ceret. » {Confess. cap. I4.)

cebat andire. . . veniebant in animum ^ « Unde autem crehro et multum

meum simal cum verbis qaae diligelanu acclamatar ita dicentibus, uisi qnia vc-

res etiam quas negligebam : neque eniiii ritas sic demonstrata , sic defensa , sir

ea dirimere poteram. Et dum cor aperi. invicta delectat? » {De Doctr. christ.

rem ad excipiendum quam diserte dice- lib- 4, n- ^.)

TRAITÉ hEh KTUDEFr ^^

i r principe que j'ai établi en suivant les règles de sanit Augusi.i) , que l'orateur ciirétien peut et doit même chercher à plaire à l'auditeur, a besoin d'être renfermé dans de certaines bornes, et deniaiide quelque éclaircissement. Il y a dans la prédication deux défauts à éviter, dont l'un est de trop rechercher les orBements et les grâces du discours , et l'autre de les trop négliger. Il» dirai quelque chose de l'un et de l'autre de ces défauts.

PBEMIEB DÉFAUT.

Trop rechercher les or nemenis du discours.

C'est une disposition bien condamnable dans un orateur chrétien que de songer davantage à plaire à son auditeur qu'à l'instruire ; de plus s'occuper des mots que des choses ; de trop compter sur son travail et sur sa préparation ; d'énerver la force des vérités qu'il annonce, par une affectation puérile de pensées brillantes ; enfin , de frelater et de corrompre la parole de Dieu par un mélange vicieux de frivoles ornements.

Saint Jérôme * , dont le goût pour l'éloquence et pour les grâces du discours est connu , ne pouvait souffrir que l'orateur ciirétien, négligeant de s'instruire lui-même et d'instruire les autres du fonds même des vérités de la religion , s'occupât uniquement, comme un déclamateur, du soin de plaire ; ni que l'auguste éloquence de la chaire dégénérât en une vaine pompe de paroles, capable tout au plus d'exciter quelques légers applaudissements. Saint Ambroise pensait comme lui , et voulait qu'on bannît absolument de la prédication cette sorte de parure qui n'est propre qu'à affaiblir les pensées. Jufer mihi lenociniafucumque verborum, quia soient enervare sententias '.

Dieu nous marque dans Ézéchiel combien il détestait la malheureuse disposition des Israélites captifs à Babylone , qui ^ , au lieu de profiter des tristes prédictions que son prophète leur faisait de sa part , et d'en être utilement effrayés , allaient l'en-

• « Nolo te declamatorem esse et ra- * Comment. 1. ^. l)iilam , garrninmqae aiue ratione. . . ' « Et es eis quasi carmen mnsicam ,

« Verba volvere, et celeritate diceadi quod suavi dolcique soqo canitar : et au-

apud imperitum vulgns admirationem diant verba tua, et non fBciuut. » (Ezb;h

soi facere, indoctorom homin-vt ^r* ^ 33, 32.) ^S HiERON. Epist. ad N'ix* '

76 rRA.TTÉ DES ETUDES.

tendre uniquement pour le plaisir, comme on va à un concert de musique. Quels reproches n.'eût-il point faits au prophète même , si par sa faute il eût donné lieu à un si indigne abus , en ne «'appliquant qu'à flatter l'oreille de ses auditeurs par une douce harmonie et un vain son de paroles ! C'est la peinture naïve de ces sermons , dont il ne reste rien que le stérile souvenir du plaisir qu'on a eu en les écoutant.

Un païen se plaignait de ce que de son temps ces sortes de délices et d'aménités du style, qui doivent être réservées pour des matières moins graves et moins sérieuses , avaient fait une espèce de violence au bon sens et à la droite raison , et s'étaient emparées comme par force des causes même où il s'agissait des biens et delà vie des hommes : In ipsa capitis aut fortunarum pericula irriipit voluptas '.

Combien plus ce même abus serait-il condamnable dans des discours de religion , où l'on traite les matières les plus graves en même temps et les plus effrayantes! où l'on se propose, par exemple, d'intimider salutairement et d'abattre le pécheur en lui représentant les horreurs d'une mort plus prochaine peut-être qu'il ne pense, le cri du sang de Jésus-Christ qui demande vengeanced'avoir été si longtemps profané, la colère d'un Dieu justement irrité prête à éclater sur sa tête, et l'enfer ouvert sous ses pieds pour l'engloutir ! Au milieu de si grandes vérités «, un prédicateur est-il excusable de ne s'occuper qu'à faire un vain étalage d'élocution, à chercher des pensées brillantes, à arrondir des périodes , à entasser de vaines figures ? Que deviennent cependant cette douleur et cette tristesse dont il doit être pénétré en parlant de tels sujets , et qui devraient ne faire de tout son discours qu'un continuel gémissement ? N'aurait-on pas lieu de s'indigner s'il se mettait en peine de montrer de l'esprit, et s'il avait le loisir de songer à faire le beau parleur dans un temps où

' Quintil. 1. 1 , cap. 2. mitas , et idem tristitiae vultus servabi-

î « An qnisquam tulerit renm in dis- tur?. . . Commoveatur ne quisquaraejus

crimine capitis , decurrentibus periodis , fortuna quem tamidam ac sui jactantem,

quam laetissimis locis sententiisque di- et ambitiosum institorem eloquentiae in

centem? . . . Qno fugerit intérim dolor ancipiti sorte videat? Non iino odeiit

ille? Ubi lacrymae substiterint ? Unde reum verba aucupantem , et anxium dr

se in médium tam secara observatio fama ingenii, et coi esse diserto vacet? »

artinm miserit? Non ab ezordio nsqne ( Qdistil. lib. II , cap. I ) i.ù uiiimam vocem cooUnuuA quidaut ^e-

il ne faut que tonner, foudroyer, et employer les moiiveirîents les plus vifs et les plus animés ?

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