‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 13 sur 75 · SECOND DÉFAUT · texte numérisé non relu

SECOND DÉFAUT

Trop négliger les ornements du discours.

Il y a un autre défaut en matière de prédication beaucoup plus commun que le premier, et qui a des suites infiniment plus pernicieuses : c'est de trop négliger le talent de la parole \ de ne point assez respecter son auditoire; de se présenter devant lui presque sans aucune préparation ; de dire les choses comme elles viennent sur-le-champ , souvent sans ordre, sans choix , sans justesse ; et , par cette négligence affectée, d'inspirer à ses auditeurs du dégoût et du mépris pour la parole de Dieu , qui est digne par elle-même de s'attirer l'estime et le respect des hommes , et qui devrait faire leur plus solide gloire et leur plus douce consolation.

Le but que se propose tout pasteur, tout prédicateur, en parlant aux fidèles, est de les persuader, pour les porter à la vertu et les détourner du vice : mais tous ne prennent pas les moyens propres pour parvenir à ce but , et ne s'appliquent pas à parler d'une manière capable de persuader. C'est ce qui fait la différence des bons et des mauvais prédicateurs. Les uns, comme dit saint Augustin * , le font grossièrement , désagréablement, froidement, obtuse, de/or miter, Jrigide; les autres ingénieusement , agréablement, fortement, acute , ornate, vehementer.

Le salut de la plupart des chrétiens, aussi bien que la foi, est attaché à la parole : mais cette parole doit être maniée avec art, avec habileté , pour lui préparer une entrée dans les esprits. L'ornement du discours est un des moyens propres à produire cet effet; et la raison en est bien claire. Il faut que l'auditeur non-seulement entende ce qu'on dit, mais qu'il Técoute volontiers : Folumus non solum intelligenter, veruni etiam libenter audiri ^ Or comment écoutera-t-il volontiers , s'il n'est attiré et gagné par l'amorce du plaisir ? Quis tenetur ut audiai, si non

' Pc Doct chr. 1. 4 , 0. 7. 2 jj. 50.

delectatur '?.,.. Quis eum {oratorem) velit atidire, niai auditorem nonnuUa etiam suavitate detineat » ? Cet ornement n'exclut point la simplicité du discours ; car il ne faut pas une simplicité rude et grossière , qui rebute et fatigue : Nolumus fasiidiri etiam quod subinisse dicimus ^. Il y a un milieu entre un style recherché , fleuri , brillant , et un style bas , rampant , négligé: et ce milieu est l'éloquence qui convient à un pasteur. Illa quoque eloqueniia generis temperati apud eloquentem ecclesiasticum j nec inornata relinquitu7\ nec indecenter or^ natur 4.

Les fidèles seraient tout autrement instruits qu'ils ne le sont , s'ils assistaient régulièrement aux prônes de leurs paroisses , ce qui est pour eux un devoir d'une plus étroite obligation qu'on ne pense ; et si les prônes se faisaient comme il faut , ce qui n'en est pas un moins essentiel pour les pasteurs. Quelle douleur, quelle peine, pour ceux qui ont quelque idée de l'importance de ce ministère , de voir le plus souvent leur auditoire vide, ou trèspeu rempli , et d'avoir peut-être à se reprocher que c'est leur manière de parler froide, languissante, ennuyeuse, et souvent trop longue , qui rebute et écarte les auditeurs ! Ils manquent par là à la fonction la plus importante de leur état. Ils trompent l'attente des peuples, qui accourent avec avidité pour remplir leurs besoins, et qui sont obligés de s'en retourner à jeun. Us avilissent la parole de Dieu parla manière négligée dont ils l'annoncent, et ne la font plus regarder qu'avec mépris et dégoût. Ils déshonorent la majesté divine , dont ils tiennent la place ^ , et dont ils sont les ambassadeurs ; et ne font point d'attention qu'un envoyé d'un prince, qui en userait ainsi , serait regardé avec raison par sou maître comme un prévaricateur.

Us sont bien éloignés de la disposition de cet orateur grec ^ qui ne parlait jamais au peuple qu'il ne s'y fût beaucoup préparé, et qu'il n'eût prié les dieux , avant que de sortir de sa maison, de ne pas permettre qu'il lui échappât une seule parole qui fût indigne de son auditoire : et de celle de l'orateur romain, qui,

* N. 56. * Pro Christo legatione funfr^aiar.

* Ibid. ^ l'ériclcs.

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tout habile qu'il était, déclare » qu'il ne plaidait jamais aucune cause sans s'y être disposé avec tout le travail nécessaire. Je n'oserais marquer clairement de quels termes se sert Quintil;en » pour condamner la négligence d'un avocat qui manquerait à ce devoir essentiel à sa profession , et qui l'est beaucoup plus à celle d'un ministre de la parole, d'où dépend le salut des peuples.

Je sais que l'accablement des affaires , presque inévitable aux pasteurs sérieusement appliqués à leurs devoirs, leur laisse quelquefois peu de temps. pour préparer leurs discours; mais il ne s'agit pas ici de pièces d'éloquence travaillées et polies avec un extrême soin , qui demandent un long travail , et par conséquent un grand loisir. Un pasteur qui avec quelque fonds d'esprit a de l'étude et de la lecture, et qui joint à ces qualités un grand zèle pour le salut des fidèles , ne manque jamais de réussir et d'être goûté par le peuple, quand il met de l'ordre dans ses discours ^ qu'il dit des choses solides et touchantes , qu'il les appuie de passages tirés de l'Écriture, et qu'il a soin de se renfermer dans des bornes raisonnables pour ne point fatiguer son auditoire. Une telle préparation n'emporte pas beaucoup de temps, et elle est d'un devoir indispensable.

Y a-t-il dans le ministère ecclésiastique quelque fonction qui paraisse plus importante, plus nécessaire, plus digne du zèle pastoral, que le soin des pauvres , et celui d'administrer les sacrements? Cependant d'un côté nous voyons que les apôtres 3, assemblés en corps pour remédier aux plaintes que la dispensation des aumônes avait fait naître parmi les fidèles , se croyaient obligés de renoncer à ce ministère , quelque saint qu'il fût , plutôt que de quitter la prédication de la parole de Dieu , dont ils étaient chargés spécialeir,ent, et préférablement à tout le reste : et de l'autre saint Paul, si instruit des devoirs de l'apostolat, et si infatigable dans le travail , déclare nettement que Jésus-. Christ ne L'a point envof/é pour baptiser, mais pour prêcher

' I Ad illam causarum operam nun- solum négligentes, sed et mali, et in

quam nisi paratus et meditatus accsdo. » suscepta causa perfidi ac proditoris est ,

(Cic. de Leg. lib. 1 , n. 12. ) pejus agere qnam possit, » (QuI^fTll.

2,« Afferret art dicendum curfe sempcr lib. 12, cap. 9. ) qnantam plurimum poterit. Neqne cniin ^ Act. 6, 2.

l'Évangile » . Le ministère de la prédication est donc la prmcipale fonction des apôtres , des évêques , et de tous les pasteurs; à laquelle ils doivent donner toute l'application dont ils sont capables, en écartant avec une sévérité inflexible tout ce qui est incompatible avec ce premier et ce plus essentiel de leurs devoirs.

C'est le précepte et l'exemple que nous ont donnés tous les grands saints qui ont fait tant d'honneur au christianisme par leurs savantes et éloquentes prédication^, quoique la plupart fussent placés dans les plus grands sièges de l'Église, et fussent occupés à la défendre contre les hérésies.

Saint Grégoire de Nazianze * , plein de mépris pour l'arrangement des paroles et pour les vaines délicatesses du discours , qui ne servent qu'à flatter l'oreille, était bien éloigné de négliger ce que l'éloquence pouvait avoir d'utile, comme il le marque en plus d'un endroit. « Je ne me suis réservé ^ , dit-il , que l'élo- « quence 'i , et je ne me repens point des peines et des fatigues « que j'ai souffertes sur mer et sur terre pour l'acquérir. Je sou- « haiterais pour mes amis et pour moi que nous en possédassions « toute la force ^. C'est de tous mes biens le seul qui me soit resté. « Je l'offre, je le dévoue, je le consacre à mou Dieu. La voix de a son commandement, et le mouvement de son esprit, m'ont « fait abandonner toutes les autres choses , pour faire avec la « pierre précieuse de l'Évangile un échange de tout ce que je « possédais. Je suis donc ainsi devenu, ou , pour mieux dire , je « désire ardemment de devenir cet heureux'marchand qui, avec « des choses viles et périssables, en achète d'excellentes et d'éter- « nelles. Mais, comme ministre delà parole, je m'attache uni- « quement à l'art de parler. J'en fais mon partage, et je ne l'ait bandonnerai jamais 6... » Dans un autre endroit, il remercie son peuple de ce que, par son ardeur incroyable pour la parole de Dieu , il le consolait des discours injurieux et pleins de malignité que la jalousie de ses euneirns répandait contre son éio-

1 I qqy^ i 17. dier J'cloquencL' sous les plus hnbile?

2 Orat. 15.* maitres.

3 Orat. 3. l O'-at- ^2.

* Saint Grégoire de Nazianze avail * Orat. 27-

it plusieurs voyages pour a'!<;i' t;u.-

TKAITÉ DES ÉTUDES. Si

qiience, qu'il avait acquise dans l'étude des auteurs profanes, mais qu'il avait ennoblie par la lecture des livres sacrés , et par le bois vivifiant de la croix , qui lui avait ôté tout ce qu'elle avait eu d'amertume. Et il ajoute, qu'il n'était pas du sentiment de beaucoup d'autres , qui voularent qu'on se contentât d'un discours sec, simple, sans ornement, sans élévation ; qui couvraient leur paresse ou leur ignorance par lin mépris dédaigneux dé leurs adversaires, et qui prétendaient en cela imiter les apôtres, sans considérer que les miracles et les prodiges leur tenaient Heu d'éloquence. ;

Saint Ambroise, dans l'endroit même* oii il recommande que le discours d'un ecclésiastique soit pur, simple, clair, plein de poids et de gravité, ajoute que, comme l'élégance n'y doit point être affectée , il ne faut pas aussi y mépriser l'agrément. Et il pratiqua toujours lui-même ce qu'il avait enseigné.

Y eut-il jamais un pasteur plus occupé que saint Augustin =», et plus dévoué aux bonnes œuvres? Mais son zèle, non moins éclairé que fervent, ne dérobait rien du temps qu'il lui fallait pour préparer les choses nécessaires à l'instruction des fidèles. Il paroît que dans les commencements ses sermons étaient écrits mot à mot et appris par cœur, parce qu'il avait alcis plus de temps, et plus de besoin d'user de cette précaution. Dans la suite, il se contenta de chercher le sens des endroits de l'Écriture qu'il avait dessein d'expliquer, d'approfondir les vérités qu'ils contenaient, et de trouver les passages nécessaires pour les appuyer et les éclaircir : et cette recherche ne laissait pas de lui coûter beaucoup , aussi bien que la fatigue de parler, comme il le marque lui-même à la fin du quatrième discours qu'il fit sur le psaume 103 ; Magno labore quœsita et inventa sunt, magno labore mmtiata et disputata sunt : sit labor noster fructuosus vobisj et benedicat anima nostra Dominum. L'ardeur insatiable de ses auditeurs pour l'écouterestungarant bien sûr du talent qu'il avait pour la parole , et du soin qu'il y donnait.

J'ai réservé exprès saint Chrysostome pour le dernier de mes

' « Oratiositpura, simplexjdilucida, noa intermissa gratia. m (O^fic. lib l «ique manifesta, plena gravitatis et cap. 22. ) ponderis, uoq aff<>r.tata elegantia . sed '' Epist. 73.

témoins, parce qu'il est l'un des Pères qui ont le plus insista sur la matière que je traite. Dans sou beau traité sur le sacerdoce, qui est regardé avec raison comme son chef-d'œuvre, il établit, comme un principe incontestable, que la principale partie du devoir des évêques , et par conséquent de tous les pasteurs , consiste dans l'instruction qui se donne par la parole , parce que c'est par elle seule qu'ils sont en état d'enseigner aux fidèles les vérités de la religion , de les animer à la vertu , de les retirer du vice, et de les soutenir dans les rudes épreuves qu'ils OQt à souffrir, et dans les combats qu'ils'ont à livrer tous les jours contre les ennemis de leur salut. Sans ce secours, une pauvre église est semblable aune ville attaquée de toutes parts, et qui se trouve sans défense ; ou à un vaisseau battu de la tempête, et qui est sans pilote. La parole, dans la bouche du pasteur, est comme l'épée dans la main d'un capitaine ; mais cette épée demande d'être maniée avec art et avec adresse : c'est-à-dire, pour parler plus clairement, qu'un pasteur doit se préparer avec beaucoup de soin aux prédications et aux autres discours qu'il est obligé de faire en public , et qu'il doit employer tous ses efforts pour acquérir ce talent ' , puisque c'est de là que dépend le salut de la plupart des âmes qui lui sont confiées.

Mais , dit-on , si cela est ainsi , pourquoi saint Paul ne s'est-il point soucié d'acquérir ce talent? et pourquoi ne rougit-il point d'avouer qu'ê/ est ignorant, et peu instruit pour la parole »; et cela en écrivant aux Corinthiens , qui faisaient tant de cas de l'éloquence ">

Cette parole , dit saint Chrysostome , dont on n'a point pénétré le sens ni connu la profondeur , en a trompé plusieurs , et a servi de prétexte et de voile à leur paresse. Si saint Paul était ignorant, comme vous le prétendez, comment a-l-il confondu les Juifs de Damas , n'ayant point encore fait de miracles } Comment a-t-il terrassé les Grecs ? et pourquoi se retira-t-il à Tarse ? Ne fut-oe pas après en être demeuré tellement victorieux par la puissance de la parole , que, ne pouvant souffrir la honte d'être vaincus , ils résolurent de le faire mourir ? De quoi se servit- il pour com

' Xpri xov îspéa Tiàvra Troieîv ûirèp '' " Imperitas sermone. » '2 Cor. Il , 6 )

battre et pour disputer contre ceux d' Antioche , qui s'efforçaiem d embrasser les cérémonies des Juifs? Ce sénateur de l'Aréopage, qui demeurait dans la ville du monde la plus superstitieuse et la plus savante, ne le suivit-il pas avec sa femme, après avoir ouï seulement un de ses discours ?... Que fitcet apôtre à Thessalonique , à Corinthe , à Éphèse , et à Rome même ? Ne passa-t-il pas les jours et les nuits à expliquer les Écritures divines ? Est-il besoin de raconter toutes les disputes qu'il a eues avec les épicuriens et les stoïciens ?... De quel front ose-t-on encore après cela l'appeler ignorant, lui qui a- été admirédetout le monde, et dans ses disputes et dans ses sermons ; lui que les Lycaoniens prirent pour Mercure, sans doute à cause de son éloquence ?

11 se peut faire que des pasteurs pleins de zèle, de charité, et très-propres d'ailleurs pour le gouvernement , manquent du talent de la parole, et ne puissent pas instruire leurs peuples par euxmêmes. Alors l'exemple de Valère , évêque d'Hippone , qui, pour suppléer au peu d'usage qu'il avait de la langue latine , fit prêcher saint Augustin en sa place et en sa présence , devient pour eux une règle, et les autorise à chercher ailleurs le supplément de ce qui leur manque. Les curés de campagne , qui ne peuvent point emprunter la voix d'autrui , ont le secours des livres '. On a fait exprès pour eux des homélies courtes, faciles , à la portée des plus grossiers , qu'ils peuvent débiter à leurs peuples de vive voix , ou au moins leur en faire la lecture. Saint Augustin ne blâmerait point cette pratique, lui qui croit qu'un pasteur' incapable de composer lui-même un bon discours peut le faire composer par un autre, et, après l'avoir appris, le prononctr comme s'il en était l'auteur. C'est que, de quelque manière qutî ce soit, il est d'une indispensable nécessité que les peuples soien instruits.

' M. l'abbé Lambert. criptum, memori£rx[ue commendent, at-

* « Sunt quidam , qui bene pronan- que ad populum proférant : si eam per-

tiare possant , qnid autem pronuntient sonam gerunt , non improba facinnt. •

excogitare non possunt. Quod si ab aliis ( De Doctr. chnst. lib 4 , n. 02. ) iDmnnt eloquenter sapienterqiic cons

84 TnAlTE DES KIUDES.

TKOISIÈME DE^COIB DU PflÉDICATEUR.

Toucher et émouvoir par la force du discoure ceux à qui il parle.

Quoiqu'on doive fort estimer un discours qui joint à une grande clarté de la grâce et de l'éloquence, cependant il faut avouer que ce qui produit les grands et les merveilleux effets de l'éloquence n'est ni le genre simple et médiocre, ni legenrorné et fleuri, mais le sublime et le pathétique. Parles deux piemiers l'orateur vient à bout d'instruire et de plaire; et il peut s;^ contenter de ces deux effets quand il ne s'agit que de vérités spéculatives , qu'il suffît de croire , qui ne demandent que notre consentement, et qui regardent plutôt l'esprit que le cœur, si pourtant il y en a de telles dans la religion. Mais il n'en est pas ainsi quand on propose des vérités de pratique , qui doivent être mises en exécution. Que servirait en effet que l'auditeur fût convaincu de ce qu'on lui dit, et qu'il applaudît à l'éloquence de celui qui parle, s'il n'allait jusqu'à aimer, embrasser, pratiquer les maximes qu'on lui prêche ? Si l'orateur n'arrive à ce troisième degré, il demeure en chemin : il n'a dû songer à instruire et à plaire que pour toucher. C'est en cela que saint Augustin , après Cicéron , fait consister la pleine victoire de l'éloquence. Tout discours qui laisse l'auditeur tranquille, qui ne le remue el ne l'agite point, et qui ne va pas jusqu'à le troubler, l'abattre, le renverser, et vaincre son opiniâtre résistance, quelque beau qu'il paraisse, n'est point un discours véritablement éloquent. Il s'agit de lui inspirer de l'horreur de ses péchés et de la crainte des jugements de Dieu; de dissiper le charme séducteur qui l'aveugle , et de le forcer d'ouvrir les yeux ; de lui faire haïr ce qu'il aimait, et aimer ce qu'il haïssait; de déraciner de son cœur des passions vives , ardentes, enflammées, dont il n'est plus le maître , et qui ont pris sur lui un empire absolu ; en un mot, de Tenlever et de l'arracher à lui-même , à ses désirs , à ses joies , à tout ce qui fait sa vie et son bonheur.

Je sais qu'il n'y a que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ qui soit capable de toucher ainsi les cœurs , et d'y faire des changements si merveilleux. Penser autrement, et attendre, eu

TliAlTE DES ÉTUL)î:S.

ho

quelque degré quecesoit, l'efficace de la parole, ou des grâces du discours, ou de la solidité des raisons , ou de la force des mouvements, ce serait s selon le langage de saint Paul, anéantir la oroix de Jésus-Christ , et lui dérober l'honneur de la conversion du monde , pour l'attribuer à la sagesse humaine. C'est pour cela» que saint Augustin veut que l'orateur chrétien compte beaucoup plus sur la prière que sur ses talents ; et qu'avant que de parler aux hommes , il s'adresse à Dieu , qui peut seul nous inspirer et ce qu'il faut dire, et la manière dont il le faut dire. Mais ^ comme on ne laisse pas d'employer les remèdes naturels que prescrit la médecine, quoiqu'on sache que leur effet dépend uniquement de Dieu, à qui il a plu d'y attacher la guèrison ordinaire des maladies , sans pourtant s'y astreindi-e lui-même ; ainsi l'orateur chrétien peut et doit mettre en usage tous les moyens , tous les secours que lui fournit la rhétorique , mais sans y mettre sa confiance , et étant bien persuadé qu en vain il parlera aux oreilles, si Dieu ne parle aux cœurs.

Or c'est le style sublime et pathétique, ce sont les grandes et vives figures , les passions fortes et véhémentes , qui emportent le consentement et entraînent les cœurs. L'instruction , les raisons 4, ont éclairé et convaincu l'esprit. Les grâces du discours l'ont gagné, et par leur plaisir flatteur ont préparé la voie pour arriver au cœur, il s'agit d'y entrer et de s'en rendi*e le maître : c'est ce qui est réservé à la grande et forte éloquence. On peut voir ce qui en a été dit ci-devant dans l'article qui regarde le sublime. Je me contenterai de rapporter ici quelques extraits des

' « Misit me Christas eva«gelJzare , et tamea adhibentur. . . ita et adju-

non in sapientia verbi, ut non evacuetur inenta doctrinœ tune prosunt animae ad-

crnx Christi. i ( 1 Cor. 1 , 17.) liibita per liominem, quum Deus ope-

* tt Noster iste eloquens. . . haec se ratur ut prosiut, qui potuit Evangelium

posse pietate magis orationum , quam dare homini etiam non ab hominibus ,

oratorum facoltate, non dubitet, ut neqne per hominem. » (S. AoGusT.de

ornndo pro se, ac pro illis quos est al- Doctr. christ, lib. 4, cap. 15 et IG. ) locuturus, sit orator, antequain dictor... "* « Oportet igitur eloquentem eccle-

Hi quis facit ut quod oportet, et quem- siasticum , quando suadet aliquid quod

■ imodum oportet, dicatup a nobis , nisi agendum est, non solun> docere ut ins-

, cujas manu sunt et nos et sennones truat, et delectaie tit teneat, verum

: :slri?. . . » etiam flectere utvincat. Ipse qnippc jani

•* « Sicnt enim corporis medicamenta, remanet ad con.sen.sionem ilectendus clo-

(| utr hominibus ab hominibus adhibentur, quentia; granditale, in quo id non e;:it

i.onnisi eis prosunt , quibus Deus ope- usque ad ejus confessiouem demonstraui

ratur aalntem , quiet sine illis mederi veritas, adjuncta etiam suâvitateUicuvy-

potest, quura sine ipso illa uonpossiut, nis. » ( Ibid. cap. i:^. ^

Pères , qui seront plus instructifs que toutes les réflexions que je pourrais faire sur ce sujet.

Extrait de saint Augustin.

Ce grand saint mit en usage les préceptes de cette éloquence victorieuse,' dans une occasion importante dont il nous a luimême conservé l'histoire '. Ce fut à Hippone, dans le temps qu'il n'était encore que prêtre, et que l'évêque Valère le faisait parler à sa place. La fête de saint Léonce, évêque d'Hippone, étant proche , le peuple murmurait de ce qu'on voulait l'empêcher delà célébrer avec les réjouissances ordinaires, c'est-à-dire de faire dans l'église des festins qui dégénéraient en ivrogneries et en débauches. Saint Augustin , sachant le murmure du peuple , commença dès le mercredi, veille de l'Ascension, à lui parler sur ce sujet à l'occasion de l'évangile du jour, où l'on avait lu ce passage : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens y et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux «.

Comme ce premier discours avait eu peu d'auditeurs, et dans ce petit nombre beaucoup de contradicteurs , il parla encore du même sujet le jour suivant, fête de l'Ascension, dans une nombreuse assemblée oii l'on avait lu l'évangile des marchands chassés du temple. Il le relut lui-même, et montra combien Jésus- Christ aurait eu plus de zèle pour bannir du temple des festins dissolus, qu'un commerce innocent par lui-même. Il lut encore divers endroits de l'Écriture contre l'ivrognerie. Il accompagna ce discours de ses gémissements , et de toutes les marques de la vive douleur que lui causait sa charité; et, après l'avoir interrompu par quelques prières qu'il fit faire, il recommença à parler avec toute la véhémence dont il était capable , leur représentant le péril commun des peuples et des prêtres, qui doiven rendre compte de leurs âmes au chef des pasteurs. « Je vous « conjure, leur dit-il, par ses humiliations, ses souffrances, sa « couronne d'épines, sa croix et son* sang : ayez du moins pitié « de nous; et considérez la charité du vénérable Valère, qui , par « tendresse pour vous, m'a chargé du redoutable ministère tic « vous annoncer la parole de la vérité. Il vous a témoigné plu-

■ s Angust épis* 29 , ad Alyplum. - T.îîittli V ô.

TBAITB DES ETUDES, 87

« sieurs fois la joie qu'il avait de ce que j'étais venu ici; mais « c'était dans la vue que je serais le œiûistre de votre salut , et « non le témoin de votre perte et de votre damnation. » Saint Augustin ajouta qu'il espérait que ce malheur n'arriverait pas , et que s'ils ne cédaient point à l'autorité de la parole divine qu'il leur avait annoncée, ils céderaient aux châtiments dont il ne pouvait douter que Dieu ne les punît en ce monde , pour ne pas les damner en l'autre. Il dit cela d'une manière si touchante, qu'il tira les larmes des yeux de ses auditeurs, et ne put retenir les siennes. « Ce ne fut. point, dit-il, en pleurant sur eux que « je !esfis pleurer; mais, pendant que je parlais, leurs larmes « prévinrent les miennes. J'avoue que je ne pus point alors me « retenir. Après que nous eûmes pleuré ensemble , je commençai a à espérer fortement leur correction. »

Le lendemain, qui était le jour du festin s il apprit que quelques-uns murmuraient encore, et disaient : « De quois'avise-t-on « maintenant? Ceux qui ont souffert jusqu'ici cette coutume « n'étaient-ils pas chrétiens .î* » Saint Augustin, ne sachant quel ressort faire jouer pour les ébranler ^, se trouva fort embarrassé . Il avait pris la résolution de lire à ces obstinés l'endroit du prophète Ézéchiel^, où il est dit que la sentinelle est déchargée quand elle a annoncé le péril ; et ensuite, de secouer ses vêtements sur le peuple, et de se retirer chez lui. Mais Dieu lui épargna cette douleur, et les raurmurateurs ne purent résister plus longtemps à une charité si vive et si éloquente.

La solidité et l'agrément du discours servirent sans doute à préparer ce changement et à ébranler les esprits. Mais ce qui terrassa pour ainsi dire les murmurateurs , et ce qui procura ii saint Augustin une pleine victoire, fut le sublime et le pathétique mêlé à ces manières douces et tendres dont nous avons parlé ailleurs. Les deux autres parties peuvent exciter des acclamations'* : le sublime, le pathétique accablent comme par leur

» « Qaum illuxisset dies, cui solebaiil veùementius acclametur, ideo granditer

funces TCntresque se parare. » patandas est dicere ; hoc enim et acumina

■^ « Quo audito; quas majores com sabmissi generis , et ornamenta faciuiit

movendi eos machinas praepararem , cm- temperati. Grande autem genus plerum-

nioD nesciebam. » que pondère suo voces premit, sed la-

^ Ezech. 33, 9. crymas exprimit. m (S. Auoust. de Docir.

* I Non sane . si dicenti crebrius et chr, lib. 4. cap. 24.)

s? TRAITE DES ÉTUDES.

,;oiriS, el, au lieu d'applaudissements, arrachent des pleurs- Extrait de saint Cyprien.

L'extrait que je donne ici est tiré de la belle lettre de ce grand évêque au pape Corneille, au sujet de ceux qui, étant tombés pendant la persécution, demandaient avec fierté d'être rétablis dans l'usDge des sacrements sans avoir fait une pénitence convenable , et employaient même pour cela les menaces.

« Si ces péclieurs , dit saint Cyprien , veulent être reçus dans l'Église, voyons quel sentiment ils ont de la satisfaction qu'ils doivent faire , et quels fruits de pénitence ils- apportent. L'Église n'est ici fermée à personne : l'évêque ne rejette personne. Nous sommes prêts à recevoir avec patience , avec indulgence et avec douceur tous ceux qui se présentent à nous. Je désire que tous retournent à l'Église. Je désire que tous ceux qui combattaient avec nous se rallient sous les enseignes de Jésus-Christ, et reviennent dans son camp céleste et dans la maison de Dieu son père. Je me relâche dans tout ce que je puis. Je dissimule beaucoup de choses, dans Tardent désir que j'ai de réunir nos frères avec nous. Je n'examine pas même, avec toute la sévérité que la piété et la religion chrétienne demanderaient, les offenses qu'on a commises contre Dieu; et je pèche peut-être moi-même, en remettant trop facilement les péchés des autres. J'embrasse avec l'ardeur et avec la tendresse d'une entière charité ceux qui retournent avec des sentiments de pénitence , ceux qui confessent leurs péchés , et en font satisfaction avec humilité et simplicité de cœur. Que s'il y en a qui crorient pouvoir rentrer dans l'Église par les menaces et non par les prières, et qui songent à en forcer les portes par la terreur et non pas à se les ouvrir par la satisfaction et par les larmes , qu'ils sachent que l'Église demeure toujours fermée à des personnes de cette sorte, et que le camp invincible de Jésus-Christ , fortifié par la toutepuissance de Dieu , qui en est le protecteur, ne se force point par l'insolence des hommes. Le prêtre du Seigneur, qui suit la règle da l'Évangile et qui garde les préceptes de Jésus-Christ, peut cire tué, mais il ne oeut être vaincu. Sacerdos Dei, Evan^elium

rhATTK DES RTUDF.S. 89

tenens, de Chrisii prœcepta custodiens, occidi poiest , non poiest Vinci. »

Il me semble que eet extrait, qui ne ressent pas moins la douceur paternelle d'un saint évêque que le courage invincible d'un grand martyr, peut être i:roposé comme un modèle parfait de la plus forte et de la plus sublime éloquence, qui ne le cède eu rien à celle de Démosthène.

Extraits de saint Jean Chrysostome ^ contre les serments .

Saint Chrysostome , dans ses homélies au peuple d'Antioche , parle souvent avec beaucoup de force contre ceux qui , pour des intérêts temporels, obligeaient leurs frères à prêter serment sur Tautel , et par là souvent leur donnaient lieu de se parjurer.

« Que faites-vous, malheureux? dit-il ^ . vous exigez un serment sur la sainte table , et vous immolez cruellement voire frère sur le même autel où repose Jésus-Christ , qui s'est immolé pour vous ! Les voleurs commettent des meurtres , mais c'est en secret : et vous, en présence de l'Église , notre mère commune, vous égorgez un de ses enfants! Pire en cela que Gain : car enfin il cacha son crime dans le désert, et ne ravit à son frère qu'une vie de peu de durée; et vous, au milieu du temple, et sous les yeux de Dieu , vous causez à votre prochain une mort éternelle ! Est-ce donc pour jurer que la maison du Seigneur est établie, et non pour prier? L'autel sacré est il destiné à donner occasion aux crimes , et non à les expier? Si tout autre sentiment de religion est étouffé en vous, respectez au moins le livre sacré que vous présentez à votre frère pour jurer. Ouvrez le saint Évangile , sur lequel vous êtes prêts à lui faire prêter serment , et, écoutant ce qu'y dit Jésus-Christ sur les jurements, tremblez, et retirez-vous. Et qu'y dit Jésus-Christ? //a été dit aux anciens : Fous ne vous parjurerez point... Et moi je vous dis que vous ne juriez en aucune sorte *. Quoi! vous faites jurer sur ce même livre qui vous interdit les jurements? O impiété! ôétrange sa* crilége ! C'est comme si l'on prenait pour complice d'un meurtre le législateur même qui le condamne.

» Homil. xT, ad popul. Antioch - Miittli 5,3^34.

« Je répands moins de larmes quand j'apprends que quelqu'un â été assassiné dans le grand chemin, que lorsque je vois un homme approcher de l'autel , porter sa main sur le saint livre des Évangiles, et prononcer à haute voix le serment. Car pour lors je ne puis m'empêcher de pâlir, de trembler, de frissonner, autant pour celui qui exige le serment que pour celui qui le prête. Misérable! pour t'assurer quelque somme d'argent, douteuse , tu perds ton âme ! Le gain que tu fais peut-il entrer en comparaison avec la perte de ton frère et la tienne? Si tu sais que celui dont tu exiges le serment est homme de bien, pourquoi ne te pas contenter de sa parole? et s'il ne Test pas, pourquoi le forces-tu à faire un parjure?

« Mais sans cela, dites- vous, votre preuve était imparfaite, et l'on ne vous croyait point. Hé ! que vous importe ? C'est en craignant d'exiger le serment que vous paraîtrez véritablement digne de foi, et que vous vous mettrez l'esprit en repos. Car enlin, quand vous êtes de retour chez vous , votre conscience ne vous fait-elle point de reproches? Ne dites-vous point en vous-même : Ai-je eu raison de lui faire prêter serment? n'a-t-il point fait un parjure? n' ai-je point donné lieu à un crime si horrible? Au contraire, quelle consolation n'est-ce point pour vous quand, de retour dans votre maison , vous pouvez dire : Dieu soit béni! je me suis retenu, j'ai épargné à mon frère l'occasion d'un crime, et lui ai peut-être sauvé un faux serment. Que tout l'or, que toutes les richesses de la terre périssent , plutôt que de m'obliger à enfreindre la loi , et à forcer les autres de la violer ! »

Dans l'homélie précédente », saint Chrysostome, après avoir vaconté aux auditeurs comment le saint précurseur avait été mis à mort à cause du serment d'Hérode , les exhorte à conserver la mémoire d'un si tragique événement , et à profiter d'un si terrible exemple; et il emploie pour cela les figures les plus vives et les plus sublimes.

« Je vous dis hier d'emporter chacun en votre maison la tête de Jean-Baptiste encore toute sanglante, et de vous représenter ses yeux animés d'un saint zèle contre les serments, et sa voix qui, s'élevant encore contre cette habitude criminelle , semble vous

dire : Fuyez et aetestez le jurement , qui a été mon meurtrier, et qui est la cause des plus grands crimes. En effet, continue saint Chrysostome , ce que ni la généreuse liberté du saint précurseur, ni la violente colère du roi, qui se voyait repris publiquement, n'avaient pu faire, la crainte mal entendue du parjure le fit, et la mort de Jean-Baptiste fut l'effet et la suite du jurement. Je vous répète encore aujourd'hui la même chose : envisagez toujours cette tête sacrée, qui fait de continuels reproches aux blasphémateurs : et celte seule pensée sera comme un frein salutaire qui arrêtera votre langue , et là détournera du blasphème. »

Extrait du discours de saint Chrysostome sur la disgrâce d'Eutrope.

Fiitrope «tait un favori tout-puissant auprès de l'empereur Arcade , et qui gouvernait absolument l'esprit de son maître. Ce prince , aussi faible à soutenir ses ministres qu'imprudent à les élever, sévit obligé malgré lui d'abandonner son favori. En un moment Eutrope tomba du comble de la grandeur dans l'extrémité de la misère. Il ne trouva de ressource que dans la pieuse générosité de saint Jean Chrysostome, qu'il avait souvent maltraité, et dans l'asile sacré des autels, qu'il s'était efforcé d'abolir par diverses lois, et où il se réfugia dans son malheur. Le lendemain , jour destiné à la célébration des saints mystères , le peuple accourut en foule à l'église , pour y voir dans Eutrope une image éclatante de la faiblesse des hommes et du néant des grandeurs humaines. Le saint évêque parla sur ce sujet d'une manière si vive et si touchante , qu'il changea la haine et l'aversion qu*on avait pour Eutrope en compassion , et fît fondre en larmes tout son auditoire. Il faut se souvenir que le caractère de saint Chrysostome était de parler aux grands et aux puissants , même dans le temps de leur plus grande prospérité, avec une force et une liberté vraiment épiscopales.

« Si Ton a dil jamais s'écrier, Fanité des vanités , et tout n est que vanité ' , certainement c*est dans la conjoncture présente. Où est maintenant cet éclat des plus hautes dignités.? jù

92 TBAITE DES ETUDES. '

sont ces marques d'honneur et de distinction ? Qu'est devenu cet îi.ppareil des festins et des jours de réjouissance? Ou se sont terminées ces acclamations si fréquentes et ces flatteries si outrées de tout un peuple assemblé dans le cirque, pour assister au spectacle? Un seul coup de vent a dépouillé cet arbre superbe de toutes ses feuilles, et , après l'avoir ébranlé jusque dans ses racines , Fa arraché en un moment de la terre. Où sont ces faux amis, ces vils adulateurs, ces parasites si empressés à faire leur cour, et à témoigner par leurs actions et leurs paroles un servile dévouement? Tout cela a disparu et s'est évanoui comme un songe, comme une fleur, comme une ombre. Nous ne pouvons donc trop répéter cette sentence du Saint-Esprit : Fanité des vanités, et tout n'est que vanité. Elle devrait être écrite en caractères éclatants dans toutes les places publiques , aux portes des maisons, dans toutes nos chambres : mais elle devrait encore bien plus être gravée dans nos cœurs , et faire le continuel sujet de nos entretiens.

« N'avais-je pas raison , dit saint Chrysostome en s'adressant à Eutrope, de vous représenter l'inconstance et la fragilité de vos richesses? Vous connaissez maintenant, par votre expérience , que , comme des esclaves fugitifs , elles vous ont abandonné , et qu'elles sont même en quelque sorte devenues perfides et homicides à votre égard , puisqu'elles sont la principale cause de votre désastre. Je vous répétais souvent que vous deviez faire plus de cas de mes reproches , quelque amers qu'ils vous parussent, que de ces fades louanges dont vos flatteurs ne cessaient de vous accabler, parce que les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs de celui qui hait^. Avais-jetort de vous parler ainsi? Que sont devenus tous ces courtisans ? Ils se sont retirés ; ils ont renoncé à votre amitié ; ils ne songent qu'à leur sûreté , à leurs intérêts , aux dépens même des vôtres. Il n'en est pas ainsi de nous. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation ; et dans votre chute nous vous soutenons de tout notre pouvoir. L'Église , à qui vous avez fait la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir : ei les iliéâtres, objet éternel de vos complaisances , qui nous ont

fRAlTË DES ETUDES. î)3

si souvent attiré votre indignation , vous ont abandonné et tralii.

« Je ne parle pas ainsi pour insulter au malheur de celui qui est tombé, ni pour rouvrir et aigrir des plaies encore toutes sanglantes, mais pour soutenir ceux qui sont debout, et leur faire éviter de pareils maux. Et le moyen de les éviter , c'est de se bien convaincre de la fragilité et de la vanité des grandeurs luimaines. De les appeler une fleur , une herbe, une fumée , un songe , ce n'est pas encore en dire assez , puisqu'elles sont audessous même du néant. Nous en avons une preuve bien sensible devant les yeux. Qui jamais est parvenu à une plus haute élévation.^ Wavait-il pas des biens immenses.^ lui manquait-il quelque dignité ? n'était-il pas craint et redouté de tout l'empire? VA maintenant, plus abandonné et plus tremblant que les derji ici-; des malheureux , que les plus vils esclaves , que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots , n'ayant devant les yeux que les épées préparées contre lui, que les tourments et les bourreaux, privé de la lumière du jour au milieu du jour même, il attend à chaque moment la mort, et ne la perd point de vue.

«« Vous fûtes témoins, hier, quand on vint du palais pour le tirer d'ici par force, comment il courut aux vases sacrés, tremblant de tout le corps , le visage pâle et défait , faisant à peine entendre une faible voix entrecoupée de sanglots , et plus mort que vif. Je le répète encore, ce n'est point pour insulter à sa chute que je dis tout ceci, mais pour vous attendrir sur ses maux, et pour vous inspirer des sentiments de clémence et de compassion à son égard.

a Mais, disent quelques personnes dures et impitoyables , qui même nous savent mauvais gré de lui avoir ouvert l'asile de l'église , n'est-ce pas cet homme-là qui en a été le plus cruel ennemi, et qui a fermé cet asile sacré par diverses lois.? Cela est vrai , répond saint Chrysostome; et ce doit être pour nous un motif bien pressant de glorifier Dieu de ce qu'il oblige un ennemi si formidable de venir rendre lui-même hommage et à la puissance de l'Église el à sa clémence : à sa puissance , puisque c'est la guerre qu'il lui a faite qui lui a attiré sa disgrâce; à sa clémence, puisque, malgré tous les maux qu'elle en a reçus , oubliant tout k passé, dît lui ouvre sou sein, elle le cache

[} i TliAITE DliS ETUDES.

>sousses ailes , elle îe couvre de sa protection comme d'un boielier , et le reçoit dans l'asile sacré des autels que lui-méir.e avait plusieurs fois entrepris d'abolir. Il n'y a point de victoires , point de trophées , qui pussent faire tant d'honneur à l'Église. Une telle générosité , dont elle seule est capable , couvre de honte et les Juifs et les infidèles. Accorder hautement sa protection à un ennemi déclaré , tombé dans la disgrâce , abandonné de tous , devenu l'objet du mépris et de la haine publique ; montrer à son égard une tendresse plus que maternelle ; s'opposer en même temps et à la colère du prince et à l'aveugle fureur du peuple, voilà ce qui fait la gloire de notre sainte religion.

« Vous dites avec indignation qu'il a fermé cet asile par diverses lois. O homme ! qui que vous soyez , vous est-il donc permis de vous souvenir des injures qu'on vous a faites ? Ne sommesnous pas les serviteurs d'un Dieu crucifié , qui dit en expirant : Mon père, pardonnez-leur , car ils ne savent ce quHlsfont *? Et cet homme , prosterné au pied de l'autel, et exposé en spectacle à tout l'univers, ne vient-il pas lui-même abroger ses lois et en reconnaître l'injustice? Quel honneur pour cet autel! et combien est-il devenu terrible et respectable, depuis qu'à nos yeux il tient ce lion enchaîné ! C'est ainsi que ce qui rehausse l'éclat de l'image d'un prince n'est pas qu'il soit assis sur un trône , revêtu de pourpre et ceint du diadème, mais qu'il foule aux pieds les barbares vaincus et captifs...

« Je vois dans notre temple une assemblée aussi nombreuse qu'à la grande fête de Pâques. Quelle leçon pour tous , que le spectacle qui vous occupe maintenant ! et combien le silence même de cet homme, réduit en l'état où vous le voyez , est-il plus éloquent que tous nos discours ! Le riche en entrant ici n'a qu'à ouvrir les yeux pour reconnaître la vérité de cette parole ; Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. V herbe s'est séchée , et la fleur est tombée y parce que le Seigneur l'a frappée de son souffle*. Et le pauvre apprend ici à juger de son état tout autrement qu'il ne fait, et, loin de se plaindre, à savoir même bon gré à sa pauvreté, qui lui tient lieu d'asile , de port, de citadelle, en le mettant en repos eiten sûreté,

• Luc. 1i, 34. * Tgaî.40,fi.

TBAÏTH DES ÉTUDES. O-S

et le délivrant des craintes et des alarmes dont il voit que les richesses sont la cause et l'origine. »

Le but qu'avait saint Chrysostome en tenant tout ce discours n'était pas seulement d'instruire son peuple, mais de l'attendrir par le récit des maux dont il lui faisait une peinture si vive. Aussi eut-il la consolation, comme je l'ai déjà dit , de faire fondre en larmes tout son auditoire, quelque aversion qu'on eût pour Eutrope, qu'on regardait avec raison commel'auteur de tous les maux publics et particuliers. Quand il s'en aperçut , il continua ;?insi :

« Ai-je calmé vos esprits ? aî-je chassé la colère? ai-je éteint rinhumanité? ai-je excité la compassion? Oui, sans doute; et l'état où je vous vois , et ces larmes qui coulent de vos yeux , eu sont de bons garants. Puisque vos cœurs sont attendris , et qu'une ardente charité en a fondu la glace et amolli la dureté, allons donc tous ensemble nous jeter aux pieds de l'empereur : ou plutôt prions le Dieu de miséricorde de l'adoucir, en sorte qu'il nous accorde la grâce entière. »>

Ce discours eut son effet , et saint Chrysostome sauva la vie à Eutrope. Mais quelques jours après, ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver , il fut pris et banni en Cypre , d'où on le tira dans la suite pour lui faire son procès à Calcédoine, et il y fut décapité.

Extrait tiré du premier livre du Sacerdoce.

Saint Chrysostome avait un ami intime, nommé Basile , qui lui avait persuadé de quitter la maison de sa mère pour mener avec lui une vie solitaire et retirée. « Dès que cette mère désolée eut appris cette nouvelle , elle me prit par la main , dit saint Chrysostome, me mena dans sa chambre ; et m'ayant fait asseoir auprès d'elle sur le même lit où elle m'avait mis au monde, elle commença à pleurer , et a me parler en des termes qui me donnèrent encore plus de pitié que ses larmes.

« Mon flls, me dit-elle, Dieu n'a pas voulu que je jouisse longtemps de la vertu de votre père. Sa mort, qui suivit de près les douleurs que j'avais endurées pour vous mettre au monde, vous rendit orphelin, et me laissa veuve plus tôt qu'il n'eût été

ulile à l'un et à l'autre. J'ai souffert toutes les peines et toutes les incommodités du veuvage, lesquelles certes ne peuvent être comprises par les personnes qui ne les ont point éprouvées. Il n'y a point de discours qui puisse représenter le trouble et Forage où se voit une jeune femme qui ne vient que de sortir delà maison de son père, qui ne sait point les affaires, et qui, étant plongée dans l'affliction, doit prendre de nouveaux soins dont la faiblesse de son âge et c€lle de son sexe sort peu capables, lî faut qu'elle supplée à la négligence de ses serviteurs , et se garde de leur malice; qu'elle se défende des mauvais desseins de ses proches; qu'elle souffre constamment les injures des partisans, et l'insolence et la barbarie qu'ils exercent dans la levée des impôts.

* Quand un père en mourant laisse des enfants , si c'est une fille, je sais que c'est beaucoup de peine et de soin pour une veuve : ce soin néanmoins est supportable en ce qu'il n'y est pas mêlé de crainte ni de dépense. Mais si c'est un fils, l'éducation en est bien plus difficile, et c'est un sujet continuel d'appréhensions et de soins, sans parler de ce qu'il coûte pour le faire bien instruire. Tous ces maux pourtant ne m'ont point portée à me remarier. Je suis demeurée ferme parmi ces orages et ces tempêtes; et, me confiant surtout en la grâce de Dieu, je me suis résolue de souffrir tous ces troubles que le veuvage apporte avec soi.

« Mais ma seule consolation dans ces misères a été de vous voir sans cesse , et de contempler dans votre visage l'image vivante et le portrait fidèle de mon mari mort; consolation qui a commencé dès votre enfance, lorsque vous ne saviez pas encore parler, qui est le temps où les pères et les mères reçoivent plus de plaisir de leurs enfants.

a Je ne vous ai point aussi donné sujet de me dire qu'à la vérité j'ai soutenu avec courage les maux de ma condition présente , mais aussi que j'ai diminué le bien de votre père pour me tirer de ces incommodités, qui est un malheur que je sais arriver souvent aux pupilles; car je vous ai conservé tout ce qu'il vous a laissé, quoique je n'aie rien épargné de tout ce qui vous âcté nécessaire pour votre éducation. J'ai pris ces dépenses sur

TRAifÊ 1>ES ET LDI' S. 97

.ron bien, et sur ce que j'ai eu de mon père en n^Eriage. Ce qu'^ je ne vous dis point , mon fils , dans la vue de vous reproclier ies obligations que vous m'avez. Pour tout cela je ne vous demande qu'une grâce , ne me rendez pas veuve une seconde fois. Ne rouvrez pas une plaie qui commençait à se fermer. Attendez au moins le jour de ma mort; peut-être n'est-il pas éloigné. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de vieillir; mais à mon âge je n'ai plus que la mort à attendre. Quand vous m'aurez ensevelie dans le tombeau de votre père , et que vous aurez réuni mes os à ses cendres , entreprenez alors d'aussi longs voyages , et naviguez sur telle mer que vous voudrez , personne ne.vous en empêchera ; mais, pendant que je respire encore, supportez ma présence, et ne vous ennuyez point de vivre avec moi ; n'attirez pas sur vous l'indignation de Dieu, en causant une douleur si sensible à une mère qui ne l'a point méritée. Si je songe à vous engager dans les soins du monde , et queje veuille vous obliger de prendre la conduite de mes affaires, qui sont les vôtres, n'ayez plus d'égard, j'y consens , ni aux lois de la nature, ni aux peines que j'ai essuyées pour vous élever, ni au respect que vous devez à une mère, ni à aucun autre motif pareil; fuyez-moi comme l'ennemie de votre repos , et comme une personne qui vous tend des pièges dangereux : mais si je fais tout ce qui dépend de moi afin que vous puissiez vivre dans une parfaite tranquillité , que cette considération pour le moins vous retienne , si toutes les autres sont inutiles. Quelque grand nombre d'amis que vous ayez, nul ne vous laissera vivre avec autant de liberté que je fais. Aussi n'y en a-t-il point qui ait la même passion que moi pour votre avancement et pour votre bien. »

Saint Chrysostome ne put résister à un discours si touchant; < t , quelque sollicitation que Basile son ami continuât toujours à lui faire, il ne put se résoudre à quitter une mère si pleine de tendresse pour lui et si digne d'être aimée .

L'antiquité païenne peut-elle nous fournir un discours plus beau , plus vif, plus tendre, plus éloquent que celui-ci , mais de cette éloquence simple et naturelle qui passe infiniment tout ce aue l'art le plus étudié pourrait avoir de plus brillant.' Y a-t-il •li'S tout ce discours aucune pensée recherchée, a.ucuntour

extraordinaire ou affecté? Ne voit-on pas que tout y coule de source, et que c'est la nature même qui l'a dicté? Mais ce que j'aduiire le plus , c'est la retenue inconcevable d'une mère affligée à l'excès et pénétrée de douleur , à qui , dans un état si violent, il n'échappe pas un seijl mot ni d'emportement, ni même de plainte, contre l'auteur de ses peines et de ses alarmes , soit par respect pour la vertu de Basile , soit par la crainte d'irriter son fils , qu'elle ne songeait qu'à gagner et à attendrir.

ABTICLE II.

Du fonds de science nécessaire à l'orateur chrétien.

Ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde encore que le style et la manière de parler dont l'orateur chrétien doit se servir ; ce que saint Augustin appelle eloquenter dîcere. Il me reste à traiter de ce qui fait la science indispensablement nécessaire à un prédicateur , ce que le même saint appelle sapienter dicere.

Sans ce fonds de science , un prédicateur » , quelque éloquent qu'il parût, ne serait qu'un déclamateur, d'autant plus dangereux pour ses auditeurs qu'il leur serait plus agréable , et qu'en les éblouissant par ce faux éclat, il les accoutumerait à prendre un vain son de paroles pour la vérité, qui seule est la nourriture solide de l'esprit. On sait, dit saint Augustin , combien les païens même, qui n'étaient point éclairés des lumières de la sagesse divine , mais guidés par la seule raison et par le bon sens , ont témoigné de mépris pour cette fausse éloquence : que devons-nous donc en pernser, nous qui sommes les enfants et les ministres de cette même sagesse?

11 n'est que trop ordinaire à plusieurs de ceux qui se préparent à la prédication, d'être plus occupés du soin d'embellir leurs discours, que de celui de les remplir de vérités solides. Cependant 'est un principe de rhétorique, étabh par tous ceux qui ont écrit de cet art, que l'unique moyen de bien parler est de bien penser ;

• « Q«i afflnit insipienti eloquentia , serte dicere audit, etiam vere dicere

taato magis cavendus est, quantomagis existimat. v (S. Aua. de Doctr. christ,

01 eo in iis, quae audire inutile est, de- lib 4, cap 5. ) l(?ctatur auditor, et euin, quouiam dl-

TBAITÉ DES ÉTUDES. 99

t pour bien penser il faut être instruit, posséder bien son sujet, avoir l'esprit orné de beaucoup de connaissances.

Scribendi recte, sapere est et principium et fons^

C'était dans la philosophie , et surtout dans celle de Platon , que les anciens croyaient qu'on pouvait puiser ce fonds de connaissances seules capables de former un bon orateur :

Rem tibi socraticae poterunt ostendere chartœ.

Delà vient que Cicéron en recommande l'étude avec tant de soin ; et il avoue ', comme je l'ai déjà remarqué ailleurs, que s'il a acquis quelque éloquence, il en est moins redevable à la rhétorique qu'à la philosophie.

Les orateurs chrétiens ont des sources infiniment plus pures et plus abondantes, où ils doivent puiser ce fonds de science. Ces sources sont l'Écriture et les Pères. Quelles richesses n'y trouvet-on point ! et combien serait-on condamnable de négliger un si précieux trésor! Quiconque sera bien versé dans cette lecture ne sera pas après cela beaucoup embarrassé de l'élocution. Les pensées sohdes et les grandes vérités dont il sera plein entraîneront après elles des expressions qui y répondent; et il ne faut pas craindre que les paroles manquent à un tel orateur:

Verbaque |irovisam rem non invita sequentiir.

§ I. Z)e C étude de P Écriture sainte.

C'est la lecture des livres saints qui doit faire l'étude capitale d'un prédicateur; et saint Augustin avance, comme un principe incontestable, que l'orateur chrétien est plus ou moins en état de parler solidement, selon qu'il est plus ou moins versé dans les saintes toitures : Sapienter dicit homo tanto magis vel minute, quanta in Script uris sanctis magis minusve profecit^.

Toute la religion, toute la science de l'homme, pour la vie présente aussi bien que pour l'autre, consiste à connaître le seiil

' Horat. de Arte poet. rhetorum officinis , sed ex Academin

' « Fateor me oratorem , si modo spatiis exstitisse. w ( Ora<. n. 12. ^ %\ai , aut etiam quicamque sim , non ex 3 De Docf . ch. lih. 4 , c. 5.

100 TBAITE DES ETUDES.

Dieu véritable, et Jésus-Christ qu'il a euvoyé : Hsec est vita aeferna, ut cognoscanl te solum Deum verum , et quem misistï Jesum Christum^. Que peut-il manquer à un homme qui a cette double connaissance ? et dans quelle autre source peut-elle être puisée que dans les saintes Écritures ? « Qui a connu les desseins « de Dieu , ou qui est entré dans le secret de ses conseils» ? Qui a « pénétré la profondeur des trésors de sa sagesse et de sa science ^? « Qui peut se vanter d'être rempli de toutes les richesses d'une «• intelligence ferme et assurée pour connaître le mystère de Dieu « le Père et de Jésus-Christ 4 ? H n'y a que ceux à qui Dieu a bien <' voulu faire connaître quelles sont les richesses de la gloire de « ce double mystère , c'est-à-dire les évangélistes et les apôtres , « qui puissent dire : Nous avons reçu l'esprit de Dieu ^ ; nous « connaissons les sentiments et les pensées de Jésus-Christ. <« On sait que ce don a été accordé à saint Paul dans un degré «' éminent^. Il fait profession de ne savoir autre chose que Jésus- « Christ, et Jésus-Christ crucifié'... Tout le reste lui semble « une perte au prix de cette haute et sublime connaissance. Il « déclare en plus d'un endroit que sa vocation» est d'annoncer « et de découvrir à tous les hommes les richesses incompréhen- « sibles du mystère de Jésus-Christ , dont il a reçu une intel- * ligence particulière 9, et de les éclairer en leur découvrant « combien est admirable l'économie de ce mystère caché avant « tous les siècles en Dieu. »

Qu'est-ce qu'un prédicateur de l'Évangile, à proprement parler ? sinon un député et un ambassadeur que Dieu envoie vers les hommes pour leur parler de sa part, pour leur expliquer ses intentions , pour leur exposer les conditions du traité qu'il veut bien faire avec eux , et de la paix qu'il veut bien leur accorder; selon cette majestueuse parole de saint Paul : Pro Christo legat't, ne fungimur^''. Or , de qui un ambassadeur doit-il tirer ses iii tructions ? de qui doit-il recevoir les paroles qu'il est chargé de

' Joann. 17, 3. ^ I Cor. 2, 2.

2 Rom. U , 34 et 35. ' l'hilip. 3,8.

• Coloss. 2,2. s Coloss. 'i, :i et 4.

* Ihid. 1 , 27. 9 Eplics. 3 . 4 , 8 et 9 » I Cor. 2, 12 et lu. " 'i tor. 5, 20.

TWAITÉ DES ETlJUtS. 101

; ofter àceux avec qui il a à traiter, sinon du maître qui l envcu- '^ C'est pour cela que saint Paul exhortait les Éphésiens • à oltrir pour lui de continuelles prières , « afin que le Dieu dont il « exerçait la légation et l'ambassade lui ouvrît la bouche, et lui « donnât des paroles pour annoncer librement le mystère de « l'Évangile. » Et le même apôtre, dans un autre endroit, déclare que c'est Dieu lui-même qui a mis dans sa bouche et dans celle des autres apôtres la parole de la réconciliation : PosuU ifi nobis verbum réconciliât ionis^.

Quand les prédicateurs peuvent-ils dire véritablement aux peuples qui les écoutent : « Nous faisons la charge d'ambassa- * deurs pour Jésus-Christ ^ j et c'est Dieu même qui vous exhorte K par notre bouche -i : nous vous parlons devant Dieu en Jésus- >x Christ ^, ou plutôt c'est Jésus-Christ qui parle en nous ; » sinon lorsque les vérités qu'ils annoncent, et les preuves dont ils les appuient , sont tirées de l'Écriture sainte , et ont pour garant la parole de Dieu même? Elle est d'ailleurs d'une fécondité infinie , soit qu'on veuille enseigner le dogme , ou expliquer les mystères ; soi? qu'on veuille développer les principes de la morale, ou attaquer les vices. « Toute écriture qui est inspirée de Dieu « est utile pour instruire, pour reprendre , pour corriger, et pour « conduire à la piété et à la justice. ^ »

Il faut avouer que les vérités qu'on annonce aux fidèles ont tout une autre force, et font tout une autre impression, quand elles sont ainsi revêtues de l'autorité divine, parce que naturellement tout homme, avec l'idée de la Divinité, porte dans son cœur un fond de vénération pour elle. D'ailleurs ces vérités demeurent gravées bien plus profondément dans les esprits lorsqu'elles sont attachées à quelques passages de l'Écriture sainte , dont on a soin d'approfondir le sens et de faire sentir l'énergie. L'auditeur peut avoir devant les yeux l'endroit qu'on explique , ce qui le rend bien plus attentif : du moins il le trouve chez lui; et, en le lisant, il rappelle facilement tout ce qu'on a dit pour le faire entendre. Mais une simple citation, souvent fort courte, doni

Kj.i.cv G , 19, 20. «2 Cor. 12, 19.

» 2 Cor. 5, 19. * Ibid. 13,3.

* Jbid 20. ■' -2. Timot. 3, 16.

ponr l'ordinaire on n'avertit point, passe rapidement, ne laisse aucune trace, et se confond avec le reste du discours. Il ne faut pas attendre un grand fruit d'instructions qui ne sont fondées que sur des raisonnements humains.

« On suivrait , « dit M. de Fénélon dans ses Dialogues sur rÉloquence , où il établit d'excellentes règles sur la manière de prêcher, « on suivrait vingt ans bien des prédicateurs sans ap- « prendrela religion comme on la doitsavoir. » — « J'ai souvent ♦ remarqué, ajoute-t-il dans un autre endroit , qu'il n'y a ni art « ni science dans le monde que les maîtres n'enseignent de « suite par principes et avec méthode. Il n'y a que la rel;giou « qu'on n'enseigne point de cette manière aux fidèles. On leur « donne dans l'enfance un petit catéchisme sec, et qu'ils appren- « nent par cœur sans en comprendre le sens : après quoi ils « n'ont plus pour instruction que des sermons vagues et déta- « chés. Je voudrais qu'on enseignât aux chrétiens les premiers « éléments de leur religion , et qu'on les menât avec ordre jus- « qu'aux plus hauts mystères; c'est ce quel'on faisait autrefois. « On commençait par les catéchèses, après quoi le§ pasteurs en- « seignaient de suite l'Évangile par des homélies. Cela faisait « des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. »

C'est ainsi que les pasteurs instruisaient anciennement leurs peuples; et la principale préparation qu'ils croyaient devoir apporter à cet important ministère, qui leur paraissait très-redoutable, était l'étude de l'Écriture sainte. Je me contenterai de citer ici le témoignage et l'exemple de saint Augustin. Valère , sonévêque, l'avait ordonné prêtre malgré lui, dans le dessein principalement de lui faire exercer le ministère de la prédication ; en effet , il l'en chargea peu de temps après. Qui pourrait exprimer les craintes, les inquiétudes, les alarmes de saint Augustin à la vue de cette fonction , que plusieurs regardent maintenant comme un jeu , mais qui faisait trembler ce grand homme? Que lui manquait-il néanmoins, ou du côté des talents naturels, ou par rapport au fonds de science nécessaire à un prédicateur.? et c'est ce que lui représentait son évêque. Lui-même avoue ' qu'il g.naitassez toutes les choses qui regardent la religion : mais il

Kplst 21, ad Va 1er.

TBATTE DES ETUDES. 103

croyait n'avoir pas encore appris comment il fallait distribuer ce^ vérités aux autres pour contribuer à leur salut; et c'est pour ce; j qu'il demandait avec tant d'instance qu'au moins on lui accordât quelque espace de temps pour s'y préparer, par l'étude de l'Ecriture sainte , par la prière , et par les larmes. « Que, si » disait-il dans la belle requête qu'il présenta à sonévêque, « après « que j'ai connu par expérience ce qui est nécessaire à un homme « chargé de la dispensation des sacrements et de la parole de « Dieu , vous ne voulez pas me donner le temps d'acquérir ce • que je vois qui me manque , vous voulez donc que je périsse ? Valère, mon cher père, oii est votre charité.?... car qu'aurai-je •à répondre au Seigneur quand il méjugera? Lui dirai-je qu'é- »tant déjà embarqué dans les emplois ecclésiastiques, il ne « m'a plus été possible de m'instruire de ce qui m'était nécessaire « pour m'en bien acquitter ? »

Ce que saint Augustin a pensé sur ce sujet , tous les Pères qui ont été chargés du ministère de la prédication l'ont pensé et l'ont pratiqué comme lui : saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome ; et ils ont marqué cette route à leurs successeurs. Cette étude est donc nécessaire à tous, et peut suffire à beaucoup. Il y a une infinité d'ecclésiastiques, peu habiles d'ailleurs, destinés cependant à instruire les "enfants et , les personnes du peuple ou de la campagne , quelaseule lecture des livres saints, et surtout du Nouveau Testament, mettra en état de s'acquitter avec succès de leur emploi , et en qui cette lecture , faite avec quelque soin , suppléera à ce qui peut leur manquer du côté de la science et de la facilité de parler. Saint Augustin veut que plus ils seis-entent pauvres de leur propre fonds ' , plus ils aient recours aux richesses de l'Écriture ; qu'ils empruntent d'elle une autorité qu'ils ne peuvent avoir par eux-mêmes , en appuyant leurs paroles de son témoignage; et qu'ils trouvent dans sa grandeur et dans sa force le moyen de croître en quelque sorte et de se fortifier avec elle.

' « Quanto se paaperiorem cernit in minor erat , magnorum testimoaio qn»-

«is, tanto eum oportet in istis esse di- dammodo crescat. »' ( Z?e Doctr chr

tiorcm : ut quod diicerit suis verbis , lib. 4, cap. 5.) probPt M iilis; et qui propriis verbi»

ÎO'j TRAITE DES ETUDES.

§ II De Vétude des Pères.

xMais , pour remplir plus dignement un ministère si sublime et si important , il faut ajouter à l'étude de l'Écriture sainte celle des docteurs de TÉglise, qui en sont les véritables interprèles, et que Jésus-Christ , Tunique maître des hommes, a daigné s'associer dans cette honorable qualité en les éclairant particulièrement de ses lumières.

L'éloquence de la chaire a au-dessus de celle du barreau un avantage et un secours qu'on n'estime point assez , et dont il me semble qu'on ne fait point assez d'usage. Dans la dernière , l'orateur tire presque tout ce qu'il a à dire de son propre fonds. Il peut bien s'aider de quelques pensées , de quelques tours que lui fourniront les anciens , mais il ne lui est pas permis de les copier; et quand il le pourrait, son sujet, pour l'ordinaire, ne le comporterait pas. Il n'en est pas ainsi d'un prédicateur. Quelque matière qu'il ait à traiter, il a un vaste champ ouvert dans les écrits des Pères grecs et des Pères latins, où il est sûr de trouver tout ce qu'on peut dire de plus solide sur cette matière ; nonseulement les principes et leurs conséquences, les vérités et leurs preuves, les règles et leur application, mais encore très-souvent les pensées et les tours ; en sorte qu'un orateur assez médiocre par lui-même se trouve tout d'un coup riche du fonds d'autiui, qui devient en un certain sens son propre bien par l'usage même qu'il en fait. Et , bien loin qu'on puisse lui faire un crime de se parer ainsi de ces précieuses dépouilles, on devrait au contraire lui savoir très-mauvais gré s'il osait préférer ses propres pensées à celles de ces grands hommes , à qui il a été donné , par un privilège particulier, d'instruire après leur mort tous les pays et tous les siècles.

On ne prétend pas , quand on parle ainsi, borner le travail des prédicateurs à extraire les plus beaux endroits des Pères , et à les débiter de la sorte à leurs auditeurs. Quand pourtant cela serait . ainsi , les peuples n'en seraient pas moins bien instruits , et ils ne seraient pas fort à plaindre d'avoir encore aujourd'hui pour maîtres et pour pasteurs saint Arabroise, saint Augustin, saint Chrysostome. J'ai entendu un curé de Paris , qui était fort goûté

HAIIK DES ÉTUDES. ÏO.S

Cl fort suivi , dont les prônes n'étaient presque composés que de morceaux de M. le Tourneux et de M. Nicole. En effet , qu'importe au peuple d'où soit tiré ce qu'on lui dit, pourvu que ce soit excellent et propre à l'instruire ? Mais rien n'empêche un prédicateur de prêter, ou plutôt de joindre son éloquence à celle de ces grands hommes , en tirant d'eux le fond des preuves et du raisonnement, et le tournant à sa manière sans s'en rendre esclave. S'il entreprend, par exemple, de montrer pourquoi Dieu permet que les justes soient affligés dans cette vie , saint Chrysostome , dans sa première homélie au peuple d'Antioche, lui en fournit dix ou douze raisons différentes, toutes appuyées de passages de l'Écriture sainte , et en ajoute encore un plus grand nombre dans d'autres discours. Saint Augustin dit aussi des choses merveilleuses sur cette matière , dont il parlait souvent , parce que de tout temps cette instruction et cette, consolation ont été nécessaires aux justes. Un prédicateur, qui d'ailleurs a de l'esprit et du talent pour la parole, se trouvant au milieu de ces richesses immenses, dont il lui est permis de prendre tout ce qui lui plaira, peut-il manquer de parler d'une manière grande, noble, majestueuse, et en même temps instructive et solide? Quand on est un peu versé dans la lecture des Pères , on sent bien si un discours est puisé dans ces sources, si les preuves et les principes en sont tirés ; et, quelque éloquent, quelque solide même qu'il soit d'ailleurs , il lui manque quelque chose d'essentiel si cette partie lui manque.

Je le répète encore , cet avantage est d'un prix mestimable , et ne demande pas un travail ni un temps infini. Quelques années de retraite suffiraient pour cette étude , quelque vaste qu'elle paraisse; et si un homme possédait bien seulement les homélies de saint Jean Chrysostome et les sermons de saint Augustin sur l'Ancien et le Nouveau Testament, avec quelques autres petits traités de ce dernier Père, ily trouverait tout ce qui est nécessaire pour former un excellent prédicateur. Ces deux grands maîtres suffiraient seuls pour lui apprendre comment il faut instruire les peuples en leur enseignant à fond et par principes la religion, en leur expliquant avec clarté le dogme et la morale; mais surtout en leur faisant bien connaître Jésus-Christ, sa doc-

''^fi TRAITE DKS ETUDES.

frine, ses actions, ses souffrances, ses mystères; et attachant toutes ces instructions sur îe texte même de l'Écriture , dont Fexplication est à la portée et au goût des ignorants comme des savants , et fixe les vérités dans l'esprit d'une manière et plus facile et plus agréable.

On ne peut trop inculquer aux jeunes gens , à l'exemple de saint Augustin, la nécessité où lisseront un jour, si Dieu les appelle au ministère ecclésiastique, de faire des études solides, d'apprendre la religion dans le^ sources, de se rendre familière rfeiture , et de prendre pour maîtres et pour guides les saints Pères avant que d'entreprendre d'instruire les autres.

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