TROISIÈME RÉFLEXION
Grandes qualités de Dion mêlées de quelques légers déjauts.
Il est difficile de trouver réunies dans une seule personne autant d'excellentes qualités qu'on en voit dans le prince dont nous parlons. Grandeur d'âme, noblesse de sentiments, générosité i* répandre ses biens , valeur héroïque dans les combats accom-
' « Tristes et superciliosos alienae vitae Episi. 123. ) «MBWir?», publicos paedagogos. « ( Skv. > Lampriil. iu Vitii Alex, n" G(;.
pagnée d'un sang-froid et d'une prudence peu commune-, un esprit vaste et capable des plus grandes vues , une fermeté inébranlable dans les plus grands dangers et dans les revers de fortune les plus inopinés, un amour de la patrie et du bien publie porté presque jusqu'à l'excès : voilà une partie, des vertus de Dion. Il saisit les préceptes de la philosophie avec une ardeur dont Platon témoigne avoir vu peu d'exemples ; et il l'étudia , non par curiosité ou par vanité, mais pour s'instruire de ses devoirs et pour en faire la règle de sa conduite.
Quelque passionné qu'il fût pour la philosophie , cette étude ne le détourna jamais de son devoir , et il sut contenir son ardeur dans de justes bornes ^ Après que Denys l'eut obligé de quitter Syracuse et la Sicile , il menait dans son exil la vie la plus agréable qu'il soit possible d'imaginer pour un homme qui a bien goûté une fois la douceur de Tétude ; jouissant tranquillement de la conversation des philosophes , assistant à leurs disputes , y brillant d'une manière toute particulière par la beauté de son génie et par la solidité de son jugement; parcourant les villes de la docte Grèce pour y cueillir, s'il est permis de parler ainsi, la fleur des beaux esprits, et pour y consulter les plus habiles politiques; laissant partout des marques de sa libéralité et de sa magnificence , également aimé et respecté de tous ceux qui le connaissaient, et recevant dans tous les lieux où il passait des honneurs extraordinaires , qu'on rendait encore plus à son mérite qu'à sa naissance. C'est du milieu d'une vie si douce qu'il s'arracha pour aller secourir sa patrie qui implorait sa protection, et pour la délivrer du joug de la tyrannie sous lequel elle gémissait depuis longtemps.
Jamais peut-être entreprise ne fut plus hardie, et n'eut en même temps un succès plus heureux. Il partit avec huit cents hommes seulement et deux vaisseaux de charge, pour aller attaquer à main armée une puissance aussi redoutable que celle de Denys. « Qui aurait jamais cru, dit un historien, qu'un « homme, avec deux vaisseaux de charge, fût venu à bout de a détrôner un prince qui avait quatre cents navires de guerre ,
' « r.etiiiuitqne, qu'jd est difacillimom. ex «apientia modum. i> ( Tac. in f'Ua igrtc. n. 4. 1 .
♦ cent mille hommes de pied, dix mille chevaux , une aussi grande « provision d'armes et de blé, et autant de richesses qu'il en fal- « lait pour entretenir et pour soudoyer des troupes sinombreu- » ses ; qui , outre cela , était maître d'une des plus grandes villes « de Grèce; qui avait des ports, des arsenaux, des citadelles « imprenables , et qui était soutenu et fortifié par un grand nom- « bre d'alliés très-puissants? La cause des grands succès de Dion ft fut sa magnanimité et son courage , et l'affection de ceux à « qui il devait procurer la liberté ». »
Mais ce que je trouve de plus beau dans la vie de Dion , de plus digne d'admiration, et, s'il était permis de parler ainsi, d* plus au-dessus de l'humain, c'est cette grandeur d'âme et cette patience inouïe avec laquelle il souffrit l'ingratitude de ses citoyens. Il avait tout quitté pour venir à leur secours ; il avait réduit la tyrannie aux abois , et touchait au moment où il devait les rétablir dans une entière liberté. Pour prix de tant de services , ils le chassent honteusement de leur ville, accompagné d'une poignée de soldats étrangers dont ils n'ont pu corrompre la fidélité; ils le chargent d'injures, et ajoutent à la perfidie les plus durs outrages. Il n'a , pour punir ces ingrats et ces rebelles , qu'à faire un mouvement; il n'a qu'à laisser agir l'indignation de ses soldats. Maître de leur âme comme de la sienne, il arrête leur impétuosité, et, sans désarmer leurs mains , il met un frein à leur juste colère , ne leur permettant, dans le feu même et dans l'ardeur du combat ,. que d'effrayer et non de tuer ses ennemis , parce qu'il les regardait toujours comme ses concitoyens et comme ses frères.
Il disait, dans une autre occasion, « que les capitaines paso saient ordinairement leur vie à s'exercer aux armes et à ap- « prendre le métier de la guerre; que, pour lui, il avait passé « un fort long temps à Athènes, dans l'académie , pour y appren- «t dre à dompter la colère, l'envie et le ressentiment; que la « marque de la victoire que l'on a remportée sur ses passions , « ce n'est pas d'être doux et affable à ses amis et aux gens de a Mien, mais de se montrer humain à ceux qui nous ont fait ina justice, et d'être toujours prêt à leur pardonner... Il est vrai .
• DiocJ Sic. Hist. lih. 16.
« disait-il , que , selon les lois humaines , il est plus pardonna- « ble et plus permis de se venger quand on a été maltraité que « de commettre le premier une injustice contre les autres. Mais M si on consulte la nature , on trouvera que l'une et l'autre de « ces fautes viennent de la même source , el qu'il y a autant de « faiblesse à se venger d*une injure qu'à la faire le premier. »
Toutes les injustices et les ingratitudes de sa patrie ne furent pas capables de ralentir son zèle. Après beaucoup d'aventures il la rétablit dans sa liberté , et en chassa les tyrans. Il n'eut pas la consolation de jouir du fruit de ses travaux. Un traître forma un complot contre lui, et l'égorgea dans sa propre maison. Sa mort replongea Syracuse dans de nouveaux malheurs.
On ne pouvait , ce me semble, reprocher à Dion qu'lm défaut : c'est qu'il avait quelque chose de dur et d'austère dans l'humeur, qui le rendait moins accessible et moins sociable, et qui éloignait un peu de lui jusqu'aux plus gens de bien, et jusqu'à ses meilleurs amis. Platon l'avait souvent averti de ce défaut. II avait tâché même de l'en corriger, en le liant particulièrement avec un philosophe qui avait du jeu et de l'agrément dans l'esprit, et qui était fort propre à lui inspirer des manières douces et insinuantes. Il Ten fit encore depuis souvenir dans une lettre (ju'il lui écrivit, où il lui parle ainsi : « Faites réflexion « , je vous a prie, qu'on trouve que vous manquez de douceur et d'affa- « bilité; et mettez-vous bien dans l'esprit que le moyen le plus « sûr de faire réussir les affaires, c'est de se rendre agréable à « ceux avec qui l'on a à traiter. La fierté * écarte le monde , et
" 'EvôUJAcO Ôè xai ÔTI Soxeïç Ticrlv d'occasion de la faire paraître. Ce vice IvÔeeaTipwç XOO TOOarixovTO; Oepa- demande des témoins et des spectaten.i.
OTt Sta TOU ape<7X£ty toi; av8pa;7iOiç, monde; qu'elle éloigne de nous ceu:^ q. i
xal TO TCpàlTSlv ècTTiv. ^ nous devraient être le pins unis : qu'au
'^ 'H S' aOôàôîia, sprip-ia ^ûvoixo;. lieu que raffabilité attire du monde de
Cette pensée de Platon est parfaitement tous côtés auprès des grands , et les faiî
belle, mais ne se fait pas sentir tout comme habiter au milieu d'une foule de
d'un coup. M. Dacier l'a traduite ainsi : personnes, même inconnues et étraa-
La fierté est toujours compagne de la sa- gères , qui les approchent volontiera e<
lÀtude; ce qui n'offre aucune idée, ou qui s'empreaaent de s'attacher à eux; au
plutôt en présente une absolument con- contraire la fierté fait autour d'eux un
traire à la vérité. Car il n'est point vrai désert, met tout en fuite, et les réduit
que la fierté se trouve toujours dans la à demeurer seuls comme dans une soli-
solitude. Un homme seul et réduit à lui- tude, et par là les prive du secours des
nu'me en est peu susceptible, et n'a point hommes dont ils ont besoin pour le suc-
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« réduit un homme à la solitude. » Malgré les reproches qu'or lui faisait de la gravité trop austère et de l'inflexible sévérité avec laquelle il traitait le peuple s il se piqua toujours de n'en rien relâcher, soit que son naturel fût entièrement éloigné de« attraits de l'insinuation et de la persuasion , soit que, dans U dessein qu'il avait de corriger et de ramener les Syracusaini ïîîtés et corrompus par les discours flatteurs et complaisants des orateurs , il crût devoir employer des manières plus termes et plus >nâles.
Dion se trompait dans le point le plus essentiel du gouverne ment. A compter depuis le trône jusqu'à la dernière place de l'État, quiconque est chargé du soin de gouverner et de conduire les autres doit, avant tout, étudier l'art de manier les esprits', de les fléchir, de les tournera son gré, de les amener à son point; ce qui ne se fait point en voulant les maîtriser durement, en leur commandant avec hauteur, en se contentant de leur montrer la règle et le devoir avec une rigidité inflexible. Il y a dans le bien même et dans la vertu , et dans l'exercice de toutes les charges , une exactitude et une fermeté , ou plutôt une sorte de roideur, qui souvent dégénère en vice quand elle est poussée trop loin. Je sais qu'il n'est jamais permis de courber la règle : mais il est toujours louable et souvent nécessaire de l'amollir et de la rendre plus maniable : ce qui se fait surtout par des manières douces et insinuantes , en n'exigeant pas toujours le devoir avec une extrême rigueur, en fermant les yeux sur beaucoup de petites fautes qui ne méritent pas d'être relevées , en avertissant avec bonté de celles qui sont plus considérables ; en un mot , en tâchant par tous les moyens possibles de se faire aimer, et de rendre la vertu et le devoir aimables.
ces de leurs affaires. 'H ô' aOOàSeia , * 'AXXà çuCTEi T£ (paivexai 7rp6; t6
èprifJLÎa Çûvoixo;. La fierté réduit un 7ti6av6v ÔucrxepàtTTto /cexpTQlAsvo;, àv-
homme à la solitude. Ticuav TE TOÙç Supaxouffîoui; àyav
= Rollin explique très-bien cette àv£t[J,£vou<; xal 5iaTe6pu[JL|J.évouç Tupo-
pensée de Platon , que Plutarque aimait 0"J{JLOiJ[JL£VO;. ( Pi-u r. in f^ita Dion, )
beaucoup, et à laquelle il fait allusion ^ C'est ce qu'un ancien poëte appelait
plus d'une fois (in Z)ic»je, §8, — Op. flexanima aique omnium regina rerv,%i
moral, p. 69 , 808 ). — L oratio. » ( Cic. de Divinat. lib. I, n. 80.
et Or. ,Iii). ii, n. I.S7 J