TIMOLÉON
Timoléon, qui était de Corintbe, aclieva à Syracuse ce que Dion y avait commencé si lieureusement ; et il se signala dans cette expédition par des exploits inouïs de valeur et de sagesse , qui égalèrent sa gloire à celle des plus grands hommes de son temps. Après avoir obligé Denys de se retirer hors de la Sicile, il rappela tous les citoyens que la tyrannie avait dispersés eu différentes contrées, il en rassembla jusqu'à soixante mille pour repeupler la ville déserte , il leur partagea les terres , il leur donna des lois, et il établit une police avec les commissaires de Corintbe ; il purgea toute la Sicile des tyrans qui l'avaient si longtemps infestée, rétablit partout la sûreté et la paix, et fournit aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever.
Après de si glorieuses actions , qui lui avaient donné un crédit sans bornes , il se déposa lui-même de son autorité, et passa le reste de sa vie à Syracuse en simple particulier, goûtant la douce satisfaction de voir tant de villes et tant de milliers d'hommes lui devoir le repos et la félicité dont ils jouissaient. Mais il fut toujours respecté et consulté comme l'oracle commun de la Sicile. Il n'y avait ni traité de paix, ni établissement de loi, ni partage de terres , ni règlement de police, qui fussent bien faits si Timoléon ne s'en était mêlé et ne les avait 6nis lui-même.
Sa vieillesse fut éprouvée par une affliction bien sensible, qu'il supporta avec une patience étonnante ; je veux dire par la perte de la vue. Cet accident, loin de rien diminuer de la considération et du respect qu'on avait pour lui , ne servit qu'à les augmenter. Les Syracusains ne se contentèrent pas de lui rendre de fréquentes visites ; ils lui menaient encore à la ville et à la campagne tous les étrangers qui passaient chez eux , afin qu'ils vissent leur bienfaiteur et leur libérateur. Quand ils avaient à délibérer dans l'assemblée publique sur quelque affaire importante , ils l'appe* laient à leur secours ; et lui , sur un char à deux chevaux , il traversait la place , se rendait au théâtre , et , monté sur ce char, il était introduit dans l'assemblée avec des cris et des acclamations de joie de tout le peuple. Après qu'il avait dit son avis ,
(lui était toujours religieusement suivi, ses domestiques le ramenaient au travers du théâtre, et tous les citoyens le reconduisaient jusque hors des portes avec les mêmes acclamations et les mêmes battements de mains.
On lui rendit encore de plus grands honneurs après sa mort. Rien ne manqua à la magnificence de son convoi , dont le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacun s'empressait de combler le défunt , et qui n'étaient accordées ni à la coutume ni à la bienséance, mais partaient d'une affection sincère et de la plus vive reconnaissance. Il fut ordonné qu'à l'avenir toutes les années , le jour de son trépas , on célébrerait en son honneur des jeux de musique et des jeux gymniques, et qu'on ferait des courses de chevaux.
Nous n'avons encore rien vu de plus accompli que ce que l'histoire nous apprend de Timoléon. Je ne parle pas seulement de ses exploits guerriers et de l'heureux succès de toutes ses entreprises. Ce que j'admire le plus en lui, c'est son amour vif et désintéressé pour le bien public, ne se réservant que le plaisir de voir les autres heureux par ses services ; c'est son extrême éloignement de tout esprit de domination et de hauteur, sa retraite à la campagne, sa modestie, sa modération, sa fuite des honneurs, et, ce qui est encore plus rare, son aversion pour toute (latterie et même pour les plus justes louanges.' Quand on relevait en sa présence sa sagesse s son courage, et la gloire qu'il avait eue de chasser les tyrans , il ne répondait autre chose sinon qu'il se sentait obligé de témoigner une grande reconnaissance envers les dieux de ce qu'ayant résolu de rendre à la Sicile la paix et la liberté , ils avaient bien voulu pour cela se servir principalement de son ministère : car il était bien persuadé que tous les événements humains sont conduits et réglés par les ordres secrets de la Providence divine.
Je ne puis finir cet article , qui regarde le gouvernement de In Sicile, sans prier le lecteur de comparer l'heureuse et paisible
• « Quam suas landes audiret praedi- constituissent, tnm se polissimum ducem
cari, nunqaam aliud dixit, quam se in esse voluissent. Nihil enim rerum hnma-
ea re maximas diis gratias agerc atqoe narum sine deorum numiue agi puta-
habere,quod, quuin Siciliam recreare bat. » (Coknel. Nep. in Timol. cap. 4.)
vieillesse de Timoléon , estimé , honoré, aimé généralement de tous les peuples , avec la vie misérable que traînait Denys le tyran ( je parle du père ), toujours agité de troubles et de frayeurs qui ne lui laissaient aucun repos, et devenu l'horreur et l'exécration du pubhc '. Pendant tout le temps de son règne, qui fui de trente- huit ans , il porta toujours sous sa robe une cuirasse d'airain. Il ne haranguait son peuple que du haut d'une tour. N'osant se fier à aucun de ses amis ni de ses proches, il se taisait garder par des étrangers et des esclaves , et sortait le plus rarement qu'il pouvait, la crainte l'obligeant de se condamner lui-même à une espèce de prison. Pour ne point confier sa tête L't sa vie à la main d'un barbier, il cliargea ses filles, encore très-jeunes, de ce vil ministère; et quand elles furent plus âgées, il leur ôta des mains les ciseaux et le rasoir, et leur apprit à lui brûler la barbe et les cheveux avec des coquilles de noix ; et enfin , il se rendit lui-même ce service , n'osant plus apparemment se fier à ses propres filles *. Il n'allait jamais de nuit dans la chambre de ses femmes sans avoir fait fouiller partout auparavant avec grand soin. Le lit était environné d'un fossé très-large et très-profond , avec un petit ponl-levis qui en ouvrait le passage. Après avoir bien fermé et bien verrouillé les portes de sa chambre, il- levait ce pont levis, afin de pouvoir dormir en sûreté ^. Ni son frère, ni son fils même, n'entraient dans sa ciiambre sans avoir changé d'habits et sans avoir été visités par les gardes. Est-ce réj;uer, est-ce vivre, que de passer ainsi ses jours dans une défiance et une frayeur continuelles ? Un roi ^, véritablement digne de ce nom , n'a besoin de gardes que pour la bienséance et pour l'éclat extérieur de la majesté, parce qu'il vit au milieu de sa famille ^, qu'il ne voit partout où il va que ses enfants, qu'il ne visite que ses amis, qu'il ne marche que dans un pays confié à ses soins et à sa bonté , et que tous ses sujets, loin de le craindre, ne craignent que pour lui.
» Cic. Tusc. Quaest. lib. 5 , n. 58-62. cap. 13. )
2 De Offlc. lib. 2, n. 25. * « Quod tutius imperium est , quam
' Plut in Vita Dion. illud quod amore et cantate munitiir ?
* a Princeps, suis beneficiis tutus, Quis securior quam rex ille, qucni non
niiiil p'ifgidio eget : arma ornameuti metuunt, sed oui metuunt subditi. m
C3USU habet. » (Sem. de Clem. lib. I, (Svmbs. de Regno.)
inAliE DES ÉTUDES, 4M
Quelle comparaison, dit Cicéron » dans un de ses livres d k fusculanes, entre la vie mallieureuse et tremblante de Denvs le tyran, et celle que menait un Platon, un Archytas , etta.it d'autres philosophes qui vivaient du même temps ! Ce prince , au milieu du faste et de la grandeur, condamné par son propre choix aune espèce de cachot, exclu du commerce des honnêtes gens , passait sa vie avec des esclaves , des scélérats , des barbares , regardant comme ennemi quiconque savait faire cas de la liberté, ne s*occupant que de meurtres et de carnages, et passant les jours et les nuits dans une frayeur continuelle. Les autres , liés ensemble par l'estime et le goût des mêmes biens et des mêmes études, formaient entre eux la plus douce et la plus agréable société qu'il soit possible d'imaginer, exempts de tout soin et de toute inquiétude , et ne connaissant d'autre plaisir que celui qui vient de la contemplation de la vérité et de l'amour de la vertu , en quoi ces philosophes faisaient consister tout le bonheur de l'homme.
C'est dans leur école et dans leurs conversations que Dion » avait puisé ces principes et ces sentiments qu'il s'efforçait d'inspirer au jeune Denys, en l'exhortant à gouverner ses sujets avec bonté et douceur, comme un bon père gouverne sa famille. « Pen- « sez, lui disait-il , que les liens qui maintiennent et affermis- « sent la domination monarchique, et que votre père se vantait « d'avoir rendus aussi difficiles à rompre que le diamant , ne sont '1 ni la crainte , ni la force , comme il l'a cru , ni le grand nombre « de galères , ni ces milliers de barbares qui composent votre « garde ; mais l'affection , l'amour et la reconnaissance que font • naître dans le cœur des peuples la vertu et la justice des prin- « ces; et que des liens formés parde tels sentiments, quoique plus '• doux et moins serrés que ces autres si roides et si durs , sont
- pourtant plus forts pour la durée et pour le maintien des États : que d'ailleurs un prince n'est ni honoré ni estimé parce qu";!
- est habillé magnifiquement , qu'il a de grands équipages et dvn meubles somptueux, qu'il entretient sa maison dans le luxo, dans la délicatesse , dans les délices et dans tous les plaisirs
^ les plus recherchés , pendant que du côté de l'esprit et de la
' Tnsc. Quaest. lih 5 q. 63 G6, ^ pjut. ia Vita Diou.
a raison il n'a aucun avantage sur le moindre de ses sujets . et « qu'uniquement occupé à parer et à enrichir ses appartements, w il dédaigne de tenir le palais de son âme décemment et royale- " ment orné. »
ARTICLE II
De Vhistoire romaine.
Quelque prévenu que paraisse Tite-Live en faveur du peuple dont il écrit l'histoire , on ne peut nier que le magnifique éloge qu'il en fait dès l'entrée de son ouvrage n'ait de très-justes fondements ; et l'on doit reconnaître avec lui qu'il n'y a jamais eu de république ni plus puissante , ni gouvernée avec plus de justice, ni plus riche en grands exemples , et qu'il n'y en a point eu non plus où l'avarice et le luxe soient entrés si tard , et où la pauvreté et la frugalité aient été en si grand honneur, et pendant un si longtemps. Cœterimi, dit Tite-Live, autmeamor negotil sus cepti fallu , aut nvlla unquam respuhlica nec major, nec saîictior, nec bonis exemplis ditior fuit; nec in quam tamserx avaritia luxuriaque immigraverint , nec ubi tantus ac tamdiupaupertati ac parcimonix honos fuerit ».
La Providence , après avoir montré dans Nabuchodonosor, dans Cyrus, dans Alexandre, avec quelle facilité elle renverse les plus grands empires et en forme de nouveaux , a pris plaisir à en établir un d'un genre tout différent, qui ne tint rien de cette impétuosité précipitée des premiers, et de ce tumulte où le hasard paraît plus dominer que la sagesse ; qui s'étendît par mesure et par degrés; qui fût conquérant par méthode; qui s'affermît par la sagesse des conseils et par la patience; dont la puissance fût le fruit de toutes les plus grandes vertus humaines, ei qui par tous ces titres méritât de devenir le modèle de tous les autres gouvernements. Dans cette vue , elle i jeté de loin les fondements capables de porter ce grand édifice. Elle y a préparé par ime longue suite de grands hommes, et par un enchaînement d'événements singuliers que les païens n'ont pu s'empêcher d'admirer, et auxquels ils ont été forcés d'avouer que la Divinité
' Tile Liv. in Prœf.
TRAITA DES ÉTTIDES. 413
présidait. Tite-Live , dès le commencement de son Histoire , dit que l'origine et la fondation du plus grand empire qui fut sur la terre ne pouvait être que l'ouvrage des destins ' , et l'effet d'une protection particulière des dieux. Il fait déclarer par Romulus % dans le moment qu'il est admis dans le ciel, que les dieux veulent que Rome devienne la capitale de l'univers , et que nulle puissance humaine ne pourra lui résister. Il rapporte avec soin les prodiges qui , dès la fondation de cette ville 3, en attestaieiv la future grandeur, et fait remarquer, dans plusieurs de ceux qui la gouvernèrent d'abord comme un secret instinct et un pressentiment assuré de la puissance à Inquelle elle était destinée. Enfin Plutarque dit 4 en termes exprès que, pour peu d'attention que Ton fasse sur la conduite et sur les actions des Romains , on re connaîtra clairement qu'ils ne seraient jamais parvenus à ce haut point de gloire si les dieux n'en avaient pris soin dès le commencement, et si leur origine n'avait eu quelque chose de miraculeux et de divin. Et dans un autre endroit , qui m'a paru bien digne d'attention , il attribue cette rapidité incroyable de conquêtes^ qui étonna l'univers, non à des efforts humains de prudence et de valeur, mais à une protection spéciale des dieux, dont la faveur, comme un vent impétueux , semblait s*être hâtée d'accroître par de prompts succès et de porter au loin la puissance romaine.
C'est de Thistoire de ce peuple que j'entreprends de donner ici quelque idée. J'en rapporterai pour cela quelques morceaux dé tachés, comme j'ai fait en traitant de l'histoire grecque ; et je choisirai ceux qui font mieux connaître le caractère et l'esprit du peuple romain, et qui présentent de plus grandes vertus et de plus beaux modèles. J'y joindrai aussi quelques réflexions , pour ap-
' t( Debebatur, nt opiner, fatis tantœ dicandam tanti imperii molem traditur
origo nrbis, maximique secundum deo- deos. » (Ibid. n. 55.)
rum opes imperii principium. » (Liv. * Plut, in Vita Rom.
lib. I, n. 4. ) 5 'H eupoia T<5v TtpaYfxàxwv xal xà
2 « Abi : nuncia Romanis, cœlestes ^ô8l0V T^; elç TOaauTïlv ôuva[i.tv xat
ha velle, ut mea Roma caput orbis ter- aÛ$YiaiV ÔpiAYÎç , OÙ yep(7tv àv6pw7rfa)v
rarnm 8,t. . sciantque et ,ta posteris ^5^ . ^f '^^^^^^^ ^
tradant, nnllas opes humanas armis , ^^^.j.^^ i<.\Ju^J^uyKJ^J^J<*', #,i-[*w
romanis résistera posse. » (Id. ibid. n. ^'«^» ^f? 0^ ^01^!^^ ^^t 7CVeu[iaTt