SECOND CARACTERE DES ROMAINS
Mesures saaes pour étendre Pempire.
Un autre grand caractère des Romains consiste dans les sages mesures qu'ils ont toujours prises pour étendre et agrandir leur empire, et dont Romulus leur a donné l'exemple. Ce prince , persuadé qu'un État n'est puissant qu'à proportion de la multitude des sujets qui le composent , employa deux moyens pour augmenter le nombre des siens.
Le premier fut l'usage modéré et prudent qu'il fit de ses victoires et de ses conquêtes. Au lieu de traiter les vaincus en ennemis , selon la coutume des autres conquérants , en les exterminant, en les dépouillant, en les réduisant en servitude, ou en les forçant , par la dureté du joug qu'on leur impose , de haïr le nouveau gouvernement, il les regarda tous comme ses sujets na
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turels , les fit habiter avec lui dans Rome , leur communiqua tous les privilèges des anciens citoyens, adopta leurs fêtes et leurs sacrifices, leur ouvrit indifféremment l'entrée à tous les emplois civils et militaires ; et, en les intéressant partons ces avantages au bien de l'État , il les y attacha par des liens si puissants et si volontaires , qu'ils ne furent jamais tentés de les rompre.
Les Romains , portant au fond du cœur un pressentiment secret de la gtandeur à laquelle ils étaient destinés , furent en tout temps fidèles à suivre celte maxime d'une politique si profonde et si salutaire. On sait que c'était ordinairement le général même qui avait fait la conquête d'une ville ou d'une province , qui en devenait le protecteur, qui plaidait leur cause dans le sénat, qui défendait leurs droits et leurs intérêts, et qui , oubliant sa qualité de vainqueur, ne se souvenait que de celle de patron et de père, pour les traiter tous comme ses clients et ses enfants.
Le second moyen que Romulus employa fut de ne pas dédaigner des bergers , des esclaves , des gens sans biens et sans naissance , pour augmenter le nombre de ses sujets et de ses citoyens, 11 savait que les commencements des villes et des États ', aussi bien que de toutes les autres choses humaines, étaient faibles et obscurs, et que c'est ce qui avait donné lieu aux fondateurs des villes de feindre que leurs premiers habitants étaient nés et sortis de la terre. Il reçut donc dans son asile tous les fugitifs que l'amour de la liberté et les poursuites pour dettes ou pour d'autres raisons obligeaient de chercher une retraite. Ce premier bienfait , joint à la fête des Saturnales , que Numa introduisit depuis , et où les maîtres admettaient ieurs esclaves aux mêmes festins, et vivaient avec eux dans une parfaite égalité, inspira aux Romains plus de douceur et de bonté pour leurs esclaves que n'en a eu aucun peuple policé. Chaque citoyen avait le pouvoir, en donnant la liberté à ses esclaves, de les rendre citoyens romains comme lui , de leur en accorder le rang et tous les droits,
* « Urbes quoque, ut caetera, ex infl- nrbes, qui obscnram atque hamilem con»
mo nasci : deinde, quas sua virtns ac ciendo ad se multitudinem , natam c
fin jurent, magnas sibi opes magnnmque terra sibi proleiu ementiebantur, aayliim
aomen facere. . . Adjicifindae multitudi- aperif. » (l,iv. lib l, n 8 et 9. ) tiis causa, vetei-e cou^ilio condentium
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et de les unir à l'État d'une manière si étroite et si honorable, qu'on n'a point vu d'affranchi qui n'ait préféré cette nouvelle patrie à son pays natal et à sa famille.
C'est par ers deux moyens que Rome se renouvelait sans cesse et se fortifiait. C'est par là qu'elle réparait ses pertes, qu'elle remplaçait les anciennes familles qui s'éteignaient par les accidents de la guerre ; qu'elle trouvait dans son sein des recrues toujours prêtes à remplir les légions, et des sujets capables d'occuper tous les emplois de la paix et de la guerre; et que, se sen tant surchargée par une multiplication trop féconde , elle était en état d'envoyer au loin de nombreux essaims , et d'établir sur ses frontières de puissantes colonies , qui servaient de remparts contre les ennemis, et faisaient la sûreté des nouvelles conquêtes.
En s'incorporant sans cesse des étrangers, et les transformant en citoyens et en membres , elle leur communiquait ses mœurs , ses maximes, son esprit, la noblesse de ses sentiments, son zèle pour le bien public ; et, en les associant à sa puissance, à ses avantages et à sa gloire , elle formait un État toujours florissant, que le dehors et le dedans contribuaient également à fortifier et à agrandir.
Les Romains évitèrent en tout temps la faute capitale que fit Périclès s quoique d'ailleurs un des plus grands politiques qu'ait eus la Grèce, en déclarant qu'on ne tiendrait pour Athéniens naturels et véritables que ceux qui seraient nés de père et de mère athéniens. Par ce seul décret, qui excluait plus du .quart de ses citoyens, il affaiblit extrêmement sa république. Il la mit hors d'état de faire des conquêtes , ou de les conserver; et , forcé de se contenter d'avoir les villes conquises pour alliées ou pour tributaires , au lieu de les unir à soi comme membres du corps de l'État et comme parties de sa république , selon les principes des Romains , il les vit bientôt secouer le nouveau joug et se mettre en liberté.
C'est avec raison que Denys d'Halicarnasse ^ regarde la coutume introduite par Romulus d'incorporer dans l'État les villes et les nations vaincues , comme la plus excellente maxime de
» Plat, in Vita Pericl. STci TTIV 1?lY£{I.OVÎav àvafOVTWV o ÙX
' Kpàncrrov àTiàvxwv 7coXix£U[J.à- èXotyiavriv [xotpav ■nâçaayt. (Dion.*.
TOJV viràpxov, 0 xal ttji; Psêatou Hi-nc Jntiq. rom. lib. a. i VtoiJLaiotç è)eyÔîfîa; W/i^ , xal lôiv
politique , et qui a le plus contribué à l'établissement et à l'affermissement de la grandeur romaine. Il remarque que ce fut le mépris ou l'ignorance de cette maxime qui ruina la puissance des Grecs , qui mit Sparte hors d'état de se relever après la babataille de Leuctres , et qui , à la bataille, de Chéronée , fit perdre pour toujours aux Thébains et aux Athéniens l'empire de la Grèce; au lieu qu'on a vu la république romaine survivre aux plus sanglantes défaites , et mettre sur pied de nouvelles armées encore plus nombreuses que celles qu'elle venait de perdre.
L'empereur Claude, dans un excellent discours qu'il fit au sénat pour justifier le privilège de citoyen romain qu'il avait accordé aux peuples de la Gaule, remarqua judicieusement que ce qui avait perdu les républiques de Lacédémone et d'Athènes « était l'extrême différence qu'elles avaient mise entre les citoyens et les peuples conquis, traitant toujours ces derniers comme des étrangers , les tenant séparés de tout , et ne les intéressant ainsi jamais aubien public : au lieu que le fondateur de Rome . par une politique infiniment mieux entendue, avait incorporé dans le nombre des citoyens les peuples qu'ilavait vaincus; et que, dans le jour même où il les avait combattus comme ennemis, il les avait reçus comme membres de l'État, admis à tous les privilèges des sujets naturels , et engagés par leur propre intérêt à défendre la même ville qu'ils avaient attaquée.
Ce fut principalement par ce moyen , comme on l'a déjà remarqué , que le plus étendu de tous les empires fit un corps dont toutes les parties étaient liées beaucoup plus par l'affection que parla crainte. Les RomaiiiS avaient des colonies dans tous les pays ; et les peuples de toutes les provinces étaient admis au gouvernement de l'Etat sans qu'il y eût presque de différence entre eux et les vainqueurs. Les Gaules étaient pleines de familles consulaires*. Les charges civiles et militaires étaient égale-
' « Qaid aliud exitio Lacedcemoniis et sail Céréaits., général de l'armée ro-
Atlieaiensibus fuit, quamqaam armis maine, à ceuxde Trêves et de Langres).
pollerent, nisi qnod victos pro alienige- Ipsi plerumque legionibns nostris prassi-
nis arcebADli? At condifor noster Romu- detis : ipsi has aliasque provincias regi-
1ns tautum sapientia valuit, nt plerosque tis. Nihil separatum, clausumve. . .
populos eodem die hostes dein ciyes ha- Proinde pacem et urbem, quam victi
huerit. » (Tac. Annal, lib. I.I, cap. 24.) victoresque eodem jure obtinemus, ama-
' « Cœtera in communi sita sunt (di- te, colite. » ( Tac. Hlst. lib, 4 , cap. ''':.)
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ment remplies ou par les Romains, ou par des hommes du pays. Saint Augustin remarque, en quelque endroit, qu'on distinguait peu à Carthage si elle était libre ou vaincue , tout étant conunun entre ses citoyens et ceux de Rome , et le gouvernement étant égal pour l'un et pour l'autre.
Ce principe de politique à l'égard des peuples vaincus , observé exactement à Rome dans tous les temps , est bien digne d'attention, et peut être d'un grand usage. Les voies dures et hautes ne sont propres qu'à entretenir une division dangereuse, qui éclate à la première occasion. Le bon traitement au contraire fait aimer le vainqueur, attache au nouveau gouvernement, efface les anciennes impressions ; et comme les peuples conquis servent ordinairement de frontière, leur fidélité devient une barrière plus ferme et plus sûre que tous les remparts.