Sagesse et modération en plaidant
C'est surtout dans ce qui regarde la raillerie que cette vertu est nécessaire. Il y a, sur cette matière , des règles d'honnêteté et de bienséance que tout orateur , et même tout honnête homme, doit garder inviolablement. Il n'est pas nécessaire d'avertir qu'il y aurait de l'inhumanité d'insulter 4 à des personnes tombées
' « Non convenit ei quem oratorem * « Neque vero pudor obstet qaomi-
esse Tolumus , injusta tueri scientem... nus susceptam , quum melior viderctur,
Neque defendet omnes orator : idemque Ijtem , cognita inter disceptandum ini-
portom iUum eloquentiœ suae salutarem , quitate , dimittat , quum prius Utigatori
non etiam piratis patefaciet', duceturque dixerit verum. Nam et in hoc maxi-
in advocationem maxime causa. »( mum, si œqui judicos sumus, beneti-
(QoiNTiL. lib. 12, cap. 7. ) cium est, ut non fallamus vana spe liti-
■^ « Sic cansam perscrutatas , propo- gantem. Neque est dignus opcra pa-
sitis ante oculos omnibus qaœ prosint troni, qui non utitur consilio. » ( Ibid.
noceantve , personnm deiade induat ju- cap. 7. )
dicis , fijiriattjue apud se agi causam. » * « Adversus miseios inhumanus e«<
( ibid. cap. a. ) iocus. » ( Ibid. )
ÎRATTÈ DES ÉTUDES. 6l
dans la disgrâce, que leur état même rend dignes de compassion , et qui d'ailleurs peuvent être malheureuses sans être criminelles. Il faut eu général avoir soin que nos jeux soient innocents et ne blessent personne », et se bien garder de cette manie d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot.
Il n'y a que la sobriété avec laquelle on use des bons mots > , et la sagesse des ménagements qu'on y garde , qui distinguent en ce point l'orateur du bouffon. Celui-ci les emploie en tout tempi et sans sujet : au lieu que l'orateur ne le fait que rarement, toujours pour quelque raison essentielle à sa cause, et jamais simplement pour faire rire ^ ; satisfaction bien frivole , et fruit de l'esprit bien peu estimable.
Les répliques donnent quelquefois lieu à une raillerie fine et délicate ^ , d'autant plus vive qu'elle est plus courte, et qu'elle çst comme un trait qui part sur-le-champ , et qui perce avant presque qu'on ait pu l'apercevoir. Ces plaisanteries , qui ne sont point étudiées ni préparées, ont bien plus de grâce que celles qu'on apporte du cabinet, et qui souvent par cette raison paraissent froides et puériles. D'ailleurs l'adversaire n'a pas droit de s'en plaijidre , puisque c'est lui-même qui se les est attirées , et qu'il ne peut les imputer qu'à son imprudence. Pourquoi aboyezvous 5 ? dit un jour Philippe à Catulus , en faisant allusion à son nom et au grand bruit qu'il faisait en plaidant. Cest que je vois un voleur j répondit Catulus.
' « Laedere • nunqnam velimug , Ion- jaculatione verborum, et inclusa bre-
Kcqae absit propositum illad, potius Titer urbanitate. » ( QoiifT. lib. 6,
amicum quam dictam perdere. » (Quin- cap. 4.) Tit. lib. 6 , cap. 3. ) « Antc illud faccte dictam hœrere de-
* Je crois qu'il faut lire ainsi, au bet, quam cogitariposaevideatur. » (Cic. lieu de ludere » qui est dans toutes les de Orat. lib. 2, n. 219. )
éditions. n Omniiioprobabiliora sunt, quse la-
^ (1 Temporis ratio ; et ipsius dica- cessiti dicimas , quam quae priores. Nam
citatis moderatio , et temperantia , et et ingenii celeritas major est quse ap-
raritas dictorum , distinguet oratorem a paret in respondendo , et humanitatis
scurra : et quod nos cum causa dici- est responsio. Videremur enim quietari
mus, non ut ridiculi yideamur, sed ut fuisse, nisi essemus lacessiti. » ( Ibid.
proficiamus aliquid; illi totum diem , et n. 230. )
«ine causa. » ( Cic. de Orat. lib. 2, « Quaesita , née ex tempore ficta , sed
B. 247. ) domo altata, plerumque sunt frigida. >»
' « Risum quaesivit : qui est, mea (Idem, Orat. n. 89.) sententia , Tel tenuissimus ingenii fruc- ' « Catulus, disceuti Philippo, Quid
ti:s- »(lbid. ) tairas? Furem, inquit, video, i» ( Id.
* '< Dicacitas posita est in bac veluti de Orat. lib. 2, n. 220. )
62 KUAITÉ DES ÉTUUES.
Ces sortes de répi»giies demandent beaucoup de présence et de ^élérité d'esprit » , s*il est permis de s'exprimer ainsi ; car elles ne laissent point de lieu à la réflexion , et il faut que le coup soit porté dans l'instant même qu'on nous attaque. Mais elles demandent encore plus de sagesse et de modération ; car à quel point faut-il être maître de soi » pour supprimer , dans le feu même de l'action et de la dispute , un bon mot qui se présente sur-le-champ, qui pourrait nous faire honneur, mais qui blesserait des personnes qu'on doit ménager ! Le moyen d'y réussir est de ne pas faire grand cas , ni trop se piquer d'un talent si dangereux, et de s'accoutumer , dans l'usage ordinaire de la vie, et dans les conversations , à retenir et modérer sa langue.
S'il n*est pas permis à un avocat d'user de railleries dures et offensantes , à combien plus forte raison les injures grossières doivent-elles lui être interdites! C'est un plaisir inhumain ^ , indigne d'un honnête homme, et qui ne peut que révolter un sage auditeur. Souvent néanmoins des plaideurs qui cherchent à se venger, bien plus qu'à se défendre, exigent de l'orateur cette sorte d'éloquence , et ne sont point contents de lui s'il ne trempe sa plume dans le fiel le plus amer. Mais quel est l'avocat, s'il conserve encore quelque sentiment d'honneur et de probité, qui voulût servir ainsi aveuglément la colère et le ressentiment de sa partie, devenir à son gré violent et emporté, et par un vil esprit d'intérêt , ou par un désir malentendu de fausse gloire , se rendre l'indigne ministre de la passion d'aulrui?