CHAPITRE IL
DE L'eLOQUEIVGE DE LA CHÀIBB.
Saint Augustin, dans Tadmirable traité qui a pour titre dt^ la Doctrine chrétienne y et dont on ne peut trop recommander la lecture aux maUres de rhétorique , distingue deux choses dans l'orateur chrétien : ce qu'il dit, et comment il le dit : le fond des choses mêmes, et la manière de les traiter; ce qu'il appelle sapienter dicere, eloquenter dicere. Je commencerai par la dernière de ces deux parties, et finirai par Tautre.
ABTICLE PBEMIEB.
De la manière dont un prédicateur doit parler.
Saint Augustin , en suivant le plan que Gcéron nous a tracé des devoirs de l'orateur, dit qu'ils consistent à instruire, à plaire, à toucher. Dixit quidam eloquens , et verumdixit, ita dicere debere eloquentem , utdoceat, ut delectety utflectat*. U répète la même chose en d'autres termes , en disant que Fora* teur chrétien doit parler de telle sorte qu'il soit écouté , intéiUi" yenter, libewter^ obedienter^; c'est-à-dire qu'on comprennjB bien ce qu'il dit , qu'on se plaise à l'entendre , et qu'on se rend» à ce qu'il a voulu persuader. Car la prédication a ces trois fins r que la vérité soit connue ; que la vérité soit écoutée avec plaisir;, que la vérité nous touche : ut veritas pateat ; ut veritas pla* ceat; ut veritas moveat^. Je suivrai ce même plan, et je parcourrai les trois devoirs de l'orateur chrétien.
PBEMIEB DEVOIB DU PBEDIGATEUB.
Instruire, et pour cela parler avec clarté.
Comme le prédicateur parle pour instruire , et qu'il est redevable à tous, aux ignorants et aux pauvres, autant et peut-être encore plus qu'aux savants et aux riches, il doit se rendre intel-
> ne Doct. ch. 1. 4, n. 27. ' js. ci.
66 TRAITÉ ]>tS ixUDKS.
ligible à tôt» , et dans ses discours s'attacher prinapaleaieiil à la clarté. Il faut que tout y contribue : l'ordre , les pensées , l'expression, la prononciation.
C'est un mauvais goût de certains orateurs ', que de croire qu'ils ont i)eaucoup d'esprit quand 11 en faut pour les entendre. Ils ignorent que tout discours qui a besoin d'interprète est un très- mauvais discours. La souveraine perfection du style * d'un prédicateur serait que , plein de grâces pour les savants , plein de clarté pour les ignorants, il plût ^^alement aux uns et aux autres. Mais si l'on ne peut réunir ces deux avantages, saint Augustin veut qu'on sacrifie le premier au second ^, et qu'on néglige l'ornement et quelquefois même la pureté du langage, si cela est nécessaire, pour se faire entendre, parce qu'en effet ce n'est que pour cela qu*on parle. Cette sorte de négligence , qui n'est pas sans esprit et sans art , comme il le remarque après Cicéron \ et qui vient d'un homme plus attentif aux choses mêmes qu'aux mots , ne doit pas aller néanmoins jusqu'à rendre le discours bas et rampant , mais seulement plus clair et plus intelligible.
Saint Augustin avait d'abord écrit contre les manidiéens, d'un style plus orné et plus sublime, qui faisait que ceux qui avaient peu de science n'entendaient pas ses écrits , ou ne les entendaient qu'avec beaucoup de difficulté. On lui représenta ^ que s'il voulait que ses ouvrages fussent utiles à un plus grand nombre de personnes , il devait demeurer dans le style simple et ordinaire , qui a cet avantage au-dessus de l'autre , d'être intel-
I « Tanc demam ingeniosi scilicet, christ. 1. 4, n. 24. )
si ad intelligendos nos «pas ait îngenio. m « Melias est reprehendant noi grain»
^Qt'fNTiL. in Proœm. lib. 8.) matici,quam non intelligant popali. »
« Otiosam ( ou vitiosum) sermonem ( Idem , in Psalm. 138. )
dixerim , quem aaditor soo ingenio non ^ « Indicat non ingratam uegligentSam
inteJligit. » ( Id. I. 8, c 2. ) de re hominis magis, quam de verbis,
'^ (t Jta et sermo doctis probabills, et laborantis .. Qaaedam etiam negligentia
planus imperitis erit. » ( Ibid. ) est diJigens. m Cic OrtU. n. 77 et 78. )
•^ M Cujus evidentiœ diligens apetitus ^ « Me benevolentissime monaemnt,
aKqaando negligit Terba cultiora , née nt communem loqaeudi consuetudinem
carat quid bene sonet , sed quid bene non desererem , si errores illos tam
indicet atqae intimet quod ostendere perniciosos ab animis etiain imperito-
intendit. Unde ait quidam, quam de rum expellere cogitarem. Hune enim ser»
laii génère locationis ageret, esse in ea monem asitatum et simplicem etiam
qaarodam diligentem negligentiam. Hœc docti intelligant , illum autem indocti
tamea sic detrahit ornatum , ut sordes non intelligunt. n {De Cen vonlra Ma'
Boo contrahat. w ( S. Auovst. de Doctr. nich. 1. I , c. I. )
TaAITB DES ÉTUDES. 67
ligible en même temps aux savants et aux ignorants. Le saint reçut cet avis avec son humilité ordinaire , et il en fit usage dans les livres quii composa depuis contre les hérétiques , et dans les discours qu'il prononça devant son peuple. Son exemple doit être une règle pour tous ceux qui instruisent.
Comme l'obscurité est le défaut que le prédicateur doit éviter avec le plus de soin, et que ceux qui écoutent n'ont pas la liberté de l'interrompre quand ils trouvent quelque chose d*obscur, saint Augustin veut qu'il lise dans les yeux et dans la contenance de ses auditeurs s'ils l'entendent ou non ', et qu'il répète la même chose en lui donnant différents tours , jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il est parvenu à se faire entendre ; avantage que ne peuvent avoir ceux qui , servilement attachés à leur mémoire , apprennent leurs sermons mot à mot, et les récitent comme une leçon.
Ce qui cause ordinairement l'obscurité du discours >, c'est de vouloir toujours s'expliquer avec brièveté. II vaux mieut pécher par trop d'étendue que par trop peu. Un style qui serait partout vif et concis , tel , par exemple, que celui de Salluste, ou tel que celui de Tertullien, peut convenir à des ouvrages qui, n étant pas faits pour être prononcés , laissent au lecteur le loisir et la liberté de revenir sur ses pas ; mais non à une prédication qui, par sa rapidité, échapperait à l'auditeur le plus attentif. Il ne faut pas ^ même supposer qu'il le soit toujours ; et la clarté du discours doit être telle, qu'elle puisse porter la lumière dans les esprits les plus inappliqués, comme le soleil frappe nos yeux
' a Ubi omnes tarent ut aadiatur tinet ) brevitas , et abraptum sermunia
unas, et in eum intenta ora convertiint genus, qaod otiosum fortasse lectnrem
ibi nt requirat quisque quod non intel- minus fallit, audientem transvolat, nec
lexerit, nec moris est, nec decoris : ac dum repetatnr exspectat. >. ( Quintil.
per boc débet maxinae tacenti subvenire lib. 4 , cap. 2. )
cura dicentis. Solet autem motu suo si- ^ « Idipsum in consilio est hahendum,
Rniflcare utrnm iutellexerît coKQOscendi non semper tam esse acrem { auditoris ^
avida mnltitudo : quod donec signift- intentionem , ut obscuritatem apud se
cet, yersandum est quud agitnr multi- ipse discutiat , et tenebris orationis in>
ntoda varietate dicendi : quod in potes- ferat quoddam inteiligentiae suse lumen ;
laie non habeut , qui prieparata et ad sed multis eum fréquenter cogitationibus
verbum memoriter retenta pronuntiant. » avocari , nisi tam clara fnerint quae di-
(■>. Aotti-iT. de Doeir. christ. 1. 4,n. 25-) cemus, ut in animum ejus oratio, ut
' tt (lavenda , quae nimium corri- sol in ocnlos , etiamsi non intendatur, in-
piealM oronia sequitur, obscuritas; sa* currat. Quare, non ut iatelJigere possit,-
liu«t]ueest aliquid (orationi ) superesse, sed ne omninopossit non intelligere, cu-
quam déesse.... Vitanda illa sallnstiaua randum. m (Idem, lib. S, cap 2. ) ^ quamquam in ipso virtntis locum ob-
r»S TBAITS DES ETUDES.
sans que nous y songions, et presque malgré nous. L'effet souverain de cette qualité n*est pas qu'on puisse entendre ce que nous disons, mais qu'on ne puisse pas ne point l'entendre.
Combien la clarté est nécessaire dans les catéchistes.
La nécessité du principe que je viens d'établir paraît dans toute son évidence par rapport aux premières instructions qu'on donne aux jeunes gens, que je regarde comme une première es* pèce de prédication, plus difficile qu'on ne pense, et souvent plus utile que les discours les plus travaillés et les plus brillants. On convient qu'un catéchiste , qui apprend aux enfants les premiers éléments de la religion, ne peut parler trop clairement. Aucune pensée, aucune expression, qui soit au-dessus de leur portée, ne lui doit échapper. Tout doit être mesuré sur leur force , ou plutôt sur leur faiblesse. 11 faut leur dire peu de choses; le dire en termes clairs , et le répéter plusieurs fois; ne point prononcer rapidement, articuler toutes les syllabes; leur donner des définitions nettes et courtes, et toujours dans les mêmes termes; leur rendre les vérités sensibles par des exemples connus, et par des comparaisons familières; leur parler peu, et les faire beaucoup parler, ce qui est un des devoirs les plus essentiels du catéchiste , et des moins pratiqués ; et surtout se souvenir ', comme le dit si bien Quintilien , qu'il en est de l'esprit des en* fants comme d'un vase dont l'entrée est étroite, où rien n'entre si l'on y verse l'eau avec abondance et précipitation; au lieu qu'il se remplit insensiblement si l'on y verse cette même liqueur doucement , ou même goutte à goutte. De cette première simplicité le catéchiste passera peu à peu et par degrés à quelque chose de plus fort et de plus relevé, selon le progrès qu'il remarquera dans les enfants : mais il aura toujours soin de s'accommoder à leur portée, de se proportionner à leur faiblesse, et
> n Magistri hoc opus est , qnam adhac vel etiam iristillatis, complenfur : aie
radia tractabit ingénia , non statim animi pueroram qaantum accip«re po»*
onerare inflrmilatem discentium, sed »int vidçndum est. Nam majora intel-
temperare vires suas , et ad intellectum lectu velut parum aptos ad uerciplen-
audientis descendere. Nam at vascula dum animos non subibant. n (QutbtiIm
oris angusti snperfusam humoris copiam lih. I , cap. 3. ) respiiuut, sensim autem InQuentibus,
TBAITIÉ DES ÉTUDKS. 69
de descendre jusqu'à eux, parce qu'ils ne sont point en état de s'élever jusqu'à lui.
Cet emploi , l'un des plus importants qui soient dans le ministère ecclésiastique, n'est pas ordinairement assez estimé ni assez respecté. Il est rare qu'on s'y prépare avec tout le soin qu'il mérite ; et comme on en connaît peu la difficulté et l'importance, on néglige assez souvent les moyens qui pourraient en faciliter le succès. Quiconque est chargé de cet emploi doit lire avec grande attention l'admirable traité de saint Augustin sur la méthode d'instruire les catéchumènes , où ce grand homme, après avoir donné d'excellentes règles sur cette matière, ne dédaigne pas de proposer un modèle de la manière dont il croit qu'il faut leur apprendre les principes de la religion.
Il me semble que ce serait une chose fort utile que dans les différents catéchismes qui se font dans une paroisse il y eût un plan général et commun , qui servît de fondement à toutes les instroctioDS , et qui en réglât la matière et l'ordre ; de sorte que dans tous les catéchismes ce fussent toujours les mêmes instructions, mais traitées avec plus ou moins d'étendue, selon que les enfants seraient plus ou moins avancés. On peut les diviser en trois classes , dont la première serait des enfants qui commencent; la seconde, de ceux qui ont déjà re<^u quelque instruction; la troisième enfin, des plus forts, que Ton prépare à la première communion, ou qui Tout faite depuis peu. Je suppose que dans chaque classe on y demeure deux ans ou environ , pendant lesquels on expliquerait la religion aux enfants suivant le plan dont je parle, quel qu'il fût (car il est bien juste de le laisser au choix et à la prudence de celui qui est à la tête des I catéchistes), en y joignant toujours le catéchisme du diocèse. 1 ~ D*abord les matières sont traitées plus brièvement, et en gêné- ^ ' rai , parce que ce sont des enfants. Le catéchisme de M. Fieury i est excellent pour les comhiencements, et Ton peut le regarder comme l'exécution du plan que saint Augustin donne dans son I traité. Dans la seconde et la troisième classe on répète les mé- ' mes matières, mais d'une manière nouvelle, qui enchérit toujours sur le passé , en y ajoutant de nouveaux éclaircissements et des vérités plus fortes. Pîe serait-ce pas là un moyen d'apprenr
70 TBÀITé DES ÉTUDES.
dre la religion à fond? J'ai vu des enfants, même pamiiltt pauvres, répondre sur des matières très-difficiles avec une mI^ teté merveilleuse : ce qui ne pouvait venir que de l'ordre fit de la méthode que le maître avait employés en les enseignant, et ce qui montre que les jeunes gens sont capables de tout quand ils sont bien instruits.
Tavoue qu'il n'y a rien de plus ennuyeux ni de plus rebutairt pour un homme d'esprit, qui souvent a beaucoup de vivacité, que d'enseigner ainsi les premiers éléments de la religion à des enfants , qui manquent assez ordinairement d'ouverture ou d'attention. Mais n'a-t-il pas fallu qu'on ait eu la même patience à notre égard quand il s'est agi de nous faire connaître les lettres , épeler les syllabes, joindre les mots, et quand on nous a appris à nous-mêmes le catéchisme? Est-ce une chose bien agréable pour un père ', dit saint Augustin , que de balbutier des demi-mots avec son fils pour lui apprendre à parler? cependant il en fait sa joie. Une mère ne prend-elle pas plus de plaisir à yerser dans la bouche de son enfant un aliment proportionné à sa fid« blesse, que de prendre pour elle-même la nourriture qui lui convient? Il faut nous rappeler sans cesse dans l'esprit le souvenir de ce que fait une poule, qui couvre de ses plumes traînantes ses petits encore tendres, et qui, entendant leurs faibles cris, les appelle d'une voix entrecoupée pour les mettre à couvert de l'oiseau de proie, qui enlève impitoyablement ceux qui ne se réfugient pas sous les ailes de leur mère. La charité de Jésus-Christ ', qui a bien daigné s'appliquer à lui-même cette comparaison , a été infiniment plus loin : et ce n'est qu'à son imitation que saint Paul se rendait faible avec les faibles, pour gagner les faibles 3, et qu'il avait pour tous les fidèles la douceur et la tendresse dune nourrice et dune mère 4.
Voilà ', dit saint Augustin , ce qu'il faut se représenter à sm-
I « Num délecta t , nisi amor invitet, susurrantes pallos confracta Toee ad*
deeartata et matilata verba immurmu- vocat ; cujas blandas alas reftigieatet
rare ? Et tamen optant homines habere snperbi , praeda fiunt alitibas. » ( i>9 Co»
infantes quibns id exhibeant : et suavius iechis. rudlb. cap. x et xii. )
est ma tri minuta mansa inspaere parvulo > Matth. 23-37.
filio, qnam ipsam mandere ac devorare ^ I Cor. 9, 22.
grandiora. Mon erge recédât de pectore * I Tbess. 2 , 7.
etiam cogitatio gallinœ illius, quae lan- ^ « Si usitata et parrulis eongt^entia
(iridaUs pennis teneros fœtus operit,- et saepe repetere fastidimns... ei ad Utâr^
TBAlTlâ DES ÉTUDES. 71
même quand on se sent tenté d'ennui et de d^ût; qu'on a de la pdâe à descendre jusqu'à la petitesse et à la faiblesse des en* iants, et àleur répéter sans cesse des choses fort communes et cent fois rebattues. Il arrive souvent, continue le même Père , que nous nous faisons un plaisir singulier de montrer à des amis , arrivés nouvellement dans la ville où nous demeurons , tout ce qui s'y trouve de beau, de rare, de curieux; et la douceur de Pamitié répand des charmes secrets sur des choses qui sans cela nous paraîtraient infiniment ennuyeuses , et leur rend pour nous toute la grâce de la nouveauté. Pourquoi la charité ' ne feraitelle pas en nous ce qu'y fait Tamitié , surtout quand il s*agit de montrer et de faire connaître aux hommes Dieu même , qui doit être le but de toutes nos connaissances et de toutes nos études?
J'ai cru devoir donner un peu plus d'étendue à ce qui regarde la manière de faire les catéchismes , qui n'est pas étrangère au but que je me propose dans cet article, d'instruire les jeunes gens de ce qui a rapport à l'éloquence de la chaire. Il est temps de passer au second devoir des prédicateurs.