‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 50 sur 64 · Premières campagnes et conquêtes de Cyrus · texte numérisé non relu

Premières campagnes et conquêtes de Cyrus

Astyage » , roi des Mèdes, étant mort, Cyaxare son fils, frère de la mère de Cyrus, lui succéda. A peine fut-il monté sur le trône, qu'il eut une rude guerre à soutenir. 11 apprit que le roi des Assyriens armait puissamment contre lui, et qu'il avait déjà engagé dans sa querelle plusieurs princes , entre autres Crésus , roi de Lydie. Aussitôt il dépécha vers Cambyse pour lui demander du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de Tannée qu'on lui enverrait.. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ce jeune prince était alors dans l'ordre des hommes faits, après avoir passé dix années dans la seconde classe. La joie fut universelle quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l'armée. Elle était de trente mille hommes d'infanterie seulement ; car les Perses n'avaient point encore de cavalerie. Dans ce nombre n'étaient point compris mille jeunes ofQciers , l'élite de la nation, tous attachés à Cyrus d'une manière particulière.

Il partit sans perdre de temps : mais ce ne fut qu'après avoir invoqué les dieux ; car sa grande maxime ( et il la tenait de son père) était qu'on ne devait jamais former aucune entreprise, soit grande , soit petite , sans consulter les dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte, leurs vues fort bornées; qu'ils ne peuvent pénétrer dans l'avenir ; et que souvent ce qu'ils croient devour tourner à leur avantage devient la cause de leur ruine ; au lieu que les dieux , étant éternels , savent tout , l'avenir comme le passé , et mspirent à ceux qu'ils aiment ce qu'il est à propos d'entreprendre ^ :

* Voyez l'Histoire Ancienne , tome II , volente Deo prospéra futura est» {C^frop,

p. I08-U5.— L. lib. 2.)

^ Cyrop. 1. 1 , etc. = En grec : 'H ptèv Ol^pa lMLki\

» On attribuait à la divine Providence |<rrat, O) àvôûSÇ, ?)v Ôeôç 6eX^<ni. {Cy-

tout SQcees, même celui de la chasse, fop, i\ 4 19.). L.

renatio nobis hac , amici , dit Cyrus , • > 1 '^

protection qu'ils ne doivent à personne , et qu'ils n'accordent qu'à ceux qui les invoquent et les consultent.

Cambyse voulut accompagner son fils jusqu'aux frontières de la Perse. Dans le chemin il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général d'armée. Tai déjà remarqué ailleurs que Cyrus, qui croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son temps, reconnut pour lors qu'il ignorait absolument tout ce qu'il y a de plus essentiel dans l'art militaire, mais qu'il en fut parfaitement instruit dans cet entretien familier, qui mérite bien d'être lu avec soin et d'être sérieusement médité par quiconque est destiné à la profession des armes. Je n'en rapporterai qu'un seul trait, par lequel on pourra juger des autres.

Il s'agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissants. Le moyen m'en paraît bien facile et bien sûr , dit Cyrus : il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent, punir et noter d'infan;ie ceux qui refusent de le faire. Cela est bon , reprit Cambyse, pour se faire obéir par force : mais l'important est de se faire obéir volontairement. Or le moyen le plus sûr d'y réussir , c'est de bien convaincre ceux à qui l'on commande qu'on sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes ; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont cette opinion. C'est de ce principe que part la soumission aveugle des malades pour le médecin , des voyageurs pour un guide , de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. Leur obéissance n'est fondée que sur la persuasion où ils sont que le médecin , le guide, le pilote, sont plus habiles et plus prudents qu'eux. Mais que faut-il faire, demanda Cyrus à son père, pour paraître plus habile et plus prudent que les autres ? 11 faut , reprit Cambyse , l'être effectivement; et, pour l'être , il faut se bien appliquera sa profession , en étudier sérieusement toutes les règles , consulter ave-c soin et avec docilité les plus habiles maîtres, ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et surtout implorer le secours des dieux , qui seuls donnent la prudence et le succès.

Quand Cyrus fat arrivé en Médie près de Cyaxare, la première

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chose qu'il Gt, après les compliments ordinaires , fut de s*informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d'autre. II se trouva, par le dénombrement qu'on en fit, que l'armée des ennemis montait à soixante mille chevaux et à deux cent mille hommes de pied ; et que par conséquent il s'en fallait plus des deux tiers que les Mèdes et les Perses joints ensemble n'eussent autant de cavalerie qu'eux , et qu'à peine avaient-ils la moitié d'infanterie. Une si grande inégalité jeta Cyaxare dans un grand embarras et une grande crainte. Il n'imaginait point d'autre expédient que de faire venir de nouvelles troupes de Perse, en plus grand nombre encore que les premières. Mais, outre que le remède aurait été fort lent, il paraissait impraticable. Cyrus surle-champ proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de faire changer d'armes aux Perses ; et, au lieu que la plupart ne se servaient presque que de l'arc et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin , genre de combat où le grand nombre remporte facilement sur le petit, il fut d'avis de les armer de telle sorte qu'ils pussent tout d'un coup combattre de près et en venir aux mains avec les ennemis , et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cet avis , et il fut exécuté sur-le-champ .

Un jour que Cyrus faisait la revue de son armée , il lui vint un courrier de la part de Cyaxare l'avertir qu'il lui était arrivé des ambassadeurs du roi des Indes , et qu'il le priait de le venir trouver promptement. Pour ce sujet, dit-il , je vous apporte un riche vêtement : car il souhaite que vous paraissiez superbement vêtu devant les Indiens, ^fîn de faire honneur à la nation. Cyrus ne perdit point de temps : il partit sur-le-chainp avec ses troupes pour aller trouver le roi , sans avoir d'autre habit que le sien >, qui était fort simple , à la manière des Perses. £t comme Cyaxare en parut d'abord un peu mécontent. Vous aurais-je fait plus d'honneur, reprit Cyrus , si je m'étais habillé de pourpre , si je m'étais chargé de bracelets et de chaînes d'or, et qu'avec tout cela j'eusse tardé plus longtemps à venir, que je ne vous en fais maintenant par la sueur de mon visage et par

* *Ev T^ ITepffix^ OToX^ oOSév ti veste induius , ornatu alleno mini aie uêpi(7(JLé>n[). Belle expression 1 Persica eontaminata.

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ma diligenee, en montraDt à tout le monde avee quelle promptitude on exécute vos ordres ?

La grande attention de Cyrus était de s'attacher les troupes, de gagner le cœur des officiers , de se faire aimer et estimer des soldats. Pour cela il les traitait tous avec bonté et douceur, se rendait populaire et affable , les invitait souvent à manger avec lui, surtout ceux qui se distinguaient parmi leurs égaux. Il ne faisait aucun cas de Targent que pour le donner. Il distribuait avec largesse des présents à chacun selon son mérite et sa condition : à Tun c'était un bouclier; à l'autre , une épée , ou quelque chose de pareil. C'était par cette grandeur d'âme , cette générosité, et ce penchant à faire du bien, qu'il croyait qu'un général devait se distinguer, et non par le luxe de la table , ou par la magnificence des habits et des équipages , et encore moins par la hauteur et la fierté.

Voyant toutes ses troupes pleines d*ardeur et de bonne volonté, il proposa à Cyaxare de les mener contre l'ennemi. On se mit donc en marche, après avoir offert des sacrifices aux dieux. Quand les armées furent à la vue l'une de l'autre , on se prépara au combat. Les Assyriens s'étaient campés en rase campagne : Cyrus au contraire s'était couvert de quelques villages et de quelques petites collines. On fut de part et d'autre quelques jours ^ se regarder. Enfin , les Assyriens étant sortis les premiers de leur camp en fort grand nombre, Cyrus fit avancer ses troupes. Avant qu'elles fussent à la portée du trait , il donna le mot du guet , qui fut , Jupiter secourable et conducteur. Il fit entonner l'hymne ordinaire en l'honneur de Castor et de Pollux *, et les soldats, pleins d'une religieuse ardeur (esooeëû;), y répondirent à haute voix. Ce n'était dans toute l'armée de Cyrus qu'allégresse ', qu'émulation , que courage , qu'exhortations mutuelles, que prudence, qu'obéissance ; ce qui jetait une étrange frayeur dans le cœur des ennemis. Car, dit ici l'historien, on a remarqué qu'en ces occasions ceux qui craignent plus les dieux ont le moins de peur des hommes. Du côté des Assyriens , les archers , les fix)n-

• ""Hv Se (jLÊ(jTOv xà (TTpdiTeu(ia xC^ vy]ç, icetOoO;.... èv t<J» Toiouxq) yàp Kupcp TcpoÔujJLiaç, 9iXoTi(iîa<;, f tojxrjç, 6t^ ol 8£t(nÔai(ioveç ijxTov toOç àvOpw- Oàpffou; , 7capaxeXeu(T(xoO , (T(i)!ppo<ju- wew; ^odoOvTai.

314 TRAITÉ DES ÉTUDBS.

deurs, et ceux qui lançaient des javelots, Grent leurs décharges avant que Tennemi fût à portée. Mais les Perses , animés par la présence et Texemple de Cynis, eu vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les premiers bataillons. Les Assyriens ne purent soutenir un choc si rude , et prirent tous la fuite. La cavalerie des Mèdes s*ébranta en même temps pour attaquer celle des ennemis , qui fut aussi bientôt mise en déroute. Ils furent vivement poursuivis jusque dans leur camp. Il s'en fit un effroyable carnage , et le roi des Assyriens y perdit la vie. Cyrus ne se crut pas en état de les forcer dans leurs retranchements , et il fit sonner la retraite.

Cependant les Assyriens , après la mort de leur roi et la perte des plus braves gens de Tarmée , étaient dans une étrange consternation. Crésus et tous les autres alliés perdirent aussi toute espérance. Ainsi ils ne pensèrent plus qu'à se sauver à la faveur de la nuit.

Cyrus l'avait bien prévu , et il se préparait à les poursuivre vivement. Mais il avait besoin pour cela de cavalerie; et, comme on l'a déjà remarqué , les Perses n'en avaient point. Il alla donc trouver Cyaxare , et lui proposa son dessein. Cyaxare l'ioiprouva fort, et lui représenta le danger qu'il y avait de pousser à bout des ennemis si puissants , à qui l'on inspirerait peut-être du courage en les réduisant au désespoir ; qu'il était de la sagesse d'user modérément de la fortune, et de ne pas perdre le fruit de la victoire par trop de vivacité : que d'ailleurs il. ne voulait pas contraindre les Mèdes , ni les empêcher de prendre un repos qu'ils avaient si- justement mérité. Cjnrus se réduisit à lui demander la permission d'emmener ceux qui voudraient bien le suivre : à quoi Cyaxare consentit sans peine ; et il ne songea plus qu'à passer le temps en festins et en joie avec les ofQciers , et à jouir de la victoire qu'il venait de remporter.

Presque tous les Mèdes suivirent Cyrus, qui se mit en marche pour poursuivre les ennemis. Il rencontra en chemin des courriers qui venaient, de la part des Hyrcaniens qui servaient dans l'armée ennemie , lui déclarer que , dès qu'il paraîtrait , ils se rendraient à lui ; et en effet ils le firent. Il ne perdit point de temps ; et, ayant marché toute la nuit, il arriva près des Assy-

TBAITE DES ÉTUDES. 3ld

riens. Crésus avait fait partir ses femmes duraut la nuit pour prendre le frais , car c*était en été , et il les suivait avec quelque cavalerie. La désolation fut extrême parmi les Assyriens quand ils virent Pennemi si près d'eux : plusieurs furent tués dans la fuite ; tous ceux qui étaient demeurés dans le camp se rendirent : la victoire fut complète , et le butin immense. Cyrus se réserva tous les chevaux qui se trouvèrent dans le camp, songeant dès lors à former parmi les Perses un corps de cavalerie, ce qui leur avait manqué jusque-là. 11 Ot mettre à part pour Cyaxare tout ce qu*il y avait de plus précieux. Quand les Mèdes et les Hyrcaniens furent revenus de la poursuite des ennemis, il leur lit prendre le repas qui leur avait été préparé , en les avertissant d'envoyer seulement du pain aux Perses , qui avaient d'ailleurs , soit pour les ragoûts , soit pour la boisson , tout ce qui leur était nécessaire. Leur ragoût était la faim , et leur boisson Teau de la rivière. C'était la manière de vivre à laquelle ils étaient accoutumés dès leur enfance.

La nuit même que Cyrus était parti pour aller à la poursuite des ennemis, Cyaxare l'avait passée dans la joie et dans les festins, et s'était enivré avec ses principaux officiers. Le lendemain à son réveil, il fut étrangement étonné de se voir presque seul. Plein de colère et de fureur, il dépêcha sur-le-champ un courrier à l'armée, avec ordre de faire de violents reproches à Cyrus, et de faire revenir tous les Mèdes sans aucun délai. Cyrus ne s'cffiraya point d'un commandement si injuste. Il lui écrivit une lettre respectueuse, mais pleine d'une généreuse liberté, où il justifiait sa conduite, et le faisait ressouvenir de la permission qu'il lui avait donnée d'emmener tous ceux des Mèdes qui voudraient bien le suivre. Il envoya en même temps en Perse pour faire venir de nouvelles troupes , dans le dessein qu'il avait de pousser plus loin ses conquêtes.

Parmi les prisonniers de guerre qu'on avait faits il se trouva une jeune princesse d'une rare beauté , qu'on avait réservée pour Cyrus. Elle se nommait Panthée , et était femme d'Abradate , roi de la Susiane. Sur le récit qu'on fit à Cyrus de sa beauté , il refusa de la voir, dans la crainte , disait-il , qu'un tel objet ne l'attachât plus qu'il ne voudrait , et ne le détournât des grands

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desseins qu'il avait formés. Âraspe, jeune seigneur de Médie , qui l'avait en garde, ne se défiait pas tant de sa faiblesse, et prétendait qu'on est toujours maître de soi-même. Cjnrus lui donna de sages avis , en lui confiant 'de nouveau le soin de cette princesse. Ne craignez rien , reprit Araspe , je suis sûr de moi , et je vous réponds sur ma vie que je Déferai rien de contraire à mon devoir. Cependant sa passion pour cette jeune princesse s*alluma peu à peu , jusqu'à un tel point que, la trouvant invinciblement opposée à ses désirs , il était près de lui fisiire violence. La princesse enfin en donna avis à Cyrus, qui chargea aussitôt Artabaze d'aller trouver Araspe de sa part. Cet officier lui parla avec la dernière dureté , et lui reprocha sa faute d'une manière propre à le jeter dans le désespoir. Araspe , outré de douleur, ne put retenir ses larmes , et demeura interdit de honte et de crainte. Quelques jours après , Cyrus le manda. Il vint tout tremblant. Cynis le prit à part ; et , au lieu des violents reproches auxquels il s'attendait , il lui parla avec la dernière douceur, reconnaissant que lui-même avait eu tort de l'avoir imprudemment enfermé avec un ennemi si redoutable. Une bonté si inespérée rendit la vie à ce jeune seigneur. La confusion , la joie , la reconnaissance, firent couler de ses yeux une abondance de larmes. Ah ! je me connais maintenant , dit-il; et j'éprouve sensiblement que j'ai deux âmes , l'une qui me porte au bien , l'autre qui m'entraîne vers le mal. La première l'emporte quand vous venez à mon secours et que vous me parlez ; je cède à l'autre et je suis vaincu quand je suis seul. 11 répara avantageusement sa faute, et rendit un service considérable à Cyrus en se retirant comme espion chez les Assyriens, sous prétexte d'un prétendu mécontentement.

Cependant Cyrus se préparait à avancer dans le pays ennemi. Aucun des Mèdes ne voulut le quitter ni retourner sans lui vers Cyaxare , dont ils craignaient la colère et la cruauté. L'armée se mit en marche. Le bon traitement que Cyrus avait fait aux prisonniers de guerre , en les renvoyant libres chacun dans leur pays , avait répandu partout le bruit de sa clémence. Beaucoup de peuples se rendirent à lui, et grossirent le nombre de ses troupes. S'étant approché de Babylone, il fit faire au roi des Assyriens

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un défi de terminer leur querelle par un combat singulier. Son défi ne fut pas accepté ; mais , pour mettre ses alii^ en sûreté pendant son absence, il fit avec lui une espèce de trêve et de traité , par lequel on convint de part et d*autre de ne point inquiéter les laboureurs , et de leur laisser cultiver les terres avec une pleine liberté. Après avoir reconnu le pays, examiné la situation de Babylone , et s'être fait un grand nombre d'amis et d'alliés , il reprit le chemin de la Médie.

Quand il fut près de la frontière, il députa aussitôt vers Cyaxare pour lui donner avis de son arrivée et pour recevoir ses ordres. Celui-ci ne jugea pas à propos de recevoir dans son pays une armée si considérable , et qui allait encore être augmentée de quarante mille hommes nouvellement arrivés de Perse. Le lendemain il se mit en chemin avec ce qui lui était resté de cavalerie. Cyrus alla au-devant de lui avec la sienne , qui était fort nombreuse et fort leste. A cette vue, la jalousie et le mécontentement de Cyaxare se réveillèrent. 11 fit un accueil très-froid à son neveu, détourna son visage pour ne point recevoir son baiser, et laissa même couler quelques larmes. Cyrus commanda à tout le monde de s*éloigner, et entra avec lui en éclaircissement. Il lui parla avec tant de douceur, de soumission, de raison ; lui donna de si fortes preuves de la droiture de son cœur, de son respect, et d'un inviolable attachement à sa personne et à ses intérêts, qu*il dissipa en un moment tous ses soupçons , et rentra parfaitement dans ses bonnes grâces. Ils s'embrassèrent mutuellement en répandant des larmes de part et d'autre. On ne peut exprimer quelle fut la joie des Perses et des Mèdes, qui attendaient avec inquiétude et tremblement de quelle façon se terminerait cette entrevue. A l'instant Cyaxare et Cyrus remontèrent à cheval ; et alors tous les Mèdes se rangèrent à la suite de Cyaxare , comme Cyrus leur en avait fait signe. Les Perses suivirent Cyrus , et les autres uations leur prince particulier. Quand ils furent arrivés au camp, ils conduisirent Cyaxare dans la tente qu'on lui avait dressée. Il fut aussitôt visité de la plupart des Mèdes , qui vinrent le saluer et lui faire des présents, les uns de leur propre mouvement , les autres par ordre de Cyrus. Cyaxare en fut extrêmement touché et commença à reconnaître que Cyrus ne lui avait

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point débauche ses sujets, et que les Mèdes ne lui étaient pas moins affectionnés qu'auparavant.

BÉFLEXIONS.

Tout est plein d'instructions dans le récit que nous venons de faire. On voit dans Cynis toutes les qualités qui forment les grands hommes, et dans ses troupes tout ce qui rend une armée invincible. Ce jeune prince, infiniment élevé au-dessus des sentiments ordinaires à ceux de son rang et de son âge, ne met point sa gloire dans la magnificence des repas , des vêtements , . des équipages. Il ne sait ce que c'est que ces airs de hauteur et de fierté par lesquels souvent les jeunes gens de qualité croient devoir se distinguer. Il n'estime dans les richesses que le plaisir de les distribuer, et la facilité qu'elles donnent de se faire des amis. Il possède merveilleusement l'art important de gagner les cœurs ^ , plus encore par ses manières honnêtes et prévenantes que par ses libéralités. Instruit à fond de la science militaire , 11 est fécond en ressources et en expédients : témoin le changement d'armes qu'il introduisit parmi les Perses, et l'établissement de la cavalerie qu'il y fit. 11 est sobre, vigilant, endurci au travail, insensible aux attraits de la volupté ; et le contraste de lui et de Cyaxare sert beaucoup à relever le prix de ces excellentes qualités.

Dans un âge où les passions sont ordinairement si vives , dans l'ardeur même de la victoire où tout semble permis , au milieu des louanges et des applaudissements qu'il reçoit de toutes parts , il demeure toujours maître absolu de lui-même, et donne à un jeune seigneur, qui lui ressemblait peu, des leçons de continence et de vertu qui nous étonnent , tout chrétiens que nous sommes , et qui nous paraissent à peine croyables, tant elles sont éloignées de nos mœurs !

Mais ce qui nous doit étonner encore davantage , c'est son respect infini pour les dieux , son exactitude à ne rien entreprendre sans les consulter et sans implorer leur secours , sa religieuse reconnaissance à leur égard en leur attribuant tous ses

* yirtiflchm benevolentia cotligoida, dit Cicéron , en parlant dtCjruB* (EpUt. ad Quint /rat)

TBAITE DES ÉTUDES. 319

heureux succès, et la profession ouverte, qu^il ne rougissait point défaire en tout temps et en toute rencontre, de piété et de religion , s'il est permis de se servir de ces termes à Tégard d'un prince qui ignorait le vrai Dieu.

Voilà ce que les jeunes gens doivent étudier dans Cyrus ; et Ton ne manque pas de leur faire observer que c'est sur ce modèle que se forma un des plus grands capitaines qu'ait portés la république romaine , je veux dire Scipion l'Africain le second , qui avait toujours eu main les livres admirables de la Cyropédie : Quos quidem libros non sine causa nosfer ille Jfricanus de manibus ponere non solebat. NuUum est enim prxtermissum in his officium diligentis et moderati imperii \

Continuation de la guerre. Prise de Babylone. Nouvelles conquêtes. Mort de Cyrus '.

Dans le conseil qui se tint en présence de Cyaxare 3, il fut résolu de continuer la guerre. On travailla aux préparatifs* avec une ardeur infatigable. L'armée des ennemis était encore plus nombreuse qu'elle ne l'avait été dans la première campagne, et l'Egypte seule leur avait fourni plus de six vingt mille hommes. Leur rendez- vous était à Thymbrée , ville de Lydie. Cyrus , après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que son armée ne manquât de rien , et après être descendu dans un détail surprenant , que Xénopliou rapporte fort au long , songea à se mettre en marche. Cyaxare ne le suivit point , et demeura avec la troisième partie des Mèdes seulement \ pour ne pas laisser son pays entièrement dégarni.

Abradate , roi de la Susiane, se préparant à prendre son armure, Panthée, sa femme, lui vint présenter un casque, des brassards et des bracelets , tout cela d'or massif, avec une cotte d'armes de sa hauteur , plissée par en bas , et un grand panache de couleur de pourpre. Elle avait fait la plupart de ces ouvrages elle-même à l'insu de son mari, pour lui ménager le plaisir de la surprise. Quelque tendresse qu'elle eût pour lui , elle l'exhorta à mourir plutôt les armes à la main que de ne pas se

> CIc. EpUt. I , ad Quint, frat. 145-211.-1 .

' Voyez l'Hîst. Ane, , lom. H, pag. ^ Cyrop. 1. G, etc. ,

830 TBAITB DBS ÉTUDES.

signaler cl*une manière digne de leur naissance, et digne de ridée qu'elle avait tâché de donner de lui à Cyrus. Nous lui avons, dit-elle, des obligations infinies. Tai été sa prisonnière, et, comme telle , destinée pour lui ; mais je ne me suis point trouvée esclave entre ses mains , ni ne me suis point vue libre à des conditions honteuses. Il m*a gardée comme il aurait gardé la femme de son propre frère; et je lui ai bien promis que vous sauriez reconnaître une telle grâce : ne Toubliez point. O Jupiter! s'écria Abradate en levant les yeux vers le ciel, fais que je paraisse aujourd'hui digne mah de Panthée, et digne ami d'un si généreux bienfaiteur! Cela dit, il monta sur son char. Panthée, ne pouvant plus l'embrasser, voulut encore baiser le char où il était , et le suivit quelque temps à pied ; après quoi elle se retira.

Quand les armées furent en présence , tout se prépara au combat. Après les prières publiques et générales, Cyrus fit des libations en particulier , et pria encore de nouveau le dieu de ses pères de vouloir être son guide et de venir à son secours. Ayant entendu un coup de tonnerre , Nous te suivons ^ souoerain Jupiter s s'écria-t-il : et à l'instant même il s'avança vers les ennemis. Comme le front de leur bataille surpassait de beaucoup celle des Perses, ils firent ferme dans le milieu, tandis que les deux ailes s'avancèrent en se courbant à droite et à gauche, dans le dessein d'envelopper l'armée de Cyrus , et de l'assaillir en même temps par plusieurs endroits, il s'y attendait, et n'en fut pas surpris. Il parcourut tous les rangs pour animer ses troupes ; et lui , qui en toute occasion était si modeste ^ si éloigné de tout air de vanité, au moment du combat pariait d'un ton ferme et décisif. Suivez-moi, leur disait-il , à une Wctoire assurée; les dieux sont pour nous. Après avoir donné tous les ordres nécessaires , et fait entonner par toute l'armée l'hymne du combat, il donna le signal.

Cyrus commença par attaquer l'aile des ennemis qui s'était avancce sur le flanc droit de son armée ; et , l'ayant prise elle-

• Il avait effectivement pour gaide un I! , pagea 97 et saiv. de mUt. AncieaM dieu, mai» un dieu bien diffiVrent de Ja- — L. piler. = Voyez nos observations , tome

TA AIT B DES ETUDES. S2f

même en flanc, la mit en désordre. On en fit autant de l'autre côté , où Ton fit d'abord avancer Fescadron des chameaux. La cavalerie ennemie ne l'attendit pas : et, de si loin qu^ les chevaux l'aperçurent , ils se renversèrent les uns sur les autres ; et plusieurs , se cabrant , jetèrent par terre ceux qui les montaient. Les chariots armés de faux achevèrent d'y mettre la confusion. Cependant Abradate , qui commandait les chariots placés à la tèto de l'armée, les fît ayancer à toute bride. Ceux des ennemis ne purent soutenir un choc si rude , et furent mis en désordre. Abradate, les ayant percés, vint aux bataillons des Égyptiens ; mais, son char s'étant malheureusement renversé, il fut tué avec les siens, après avoir fait des efforts extraordinaires de courage. Le combat fut violent de ce cyté-là, et les Perses furent contraints de reculer jusqu'à leurs machines. Là les Égyptiens se trouvèrent fort incommodés des flèches qu'on leur tirait de ces tours roulantes ; et les bataillons de Tarrière-garde des Perses, s'avançant l'épée à la main, empêchèrent les gens de trait de passer plus avant , et les contraignirent de retourner à la chaire. Alors on ne vit plus que des ruisseaux de sang couler de tous côtés. Sur ces entrefaites Cyrus arrive , après avoir mis en fuite tout ce qui s'était présenté devant lui. Il vit avec douleer que les Perses avaient lâché le pied : et , jugeant bien que les Égyptiens ne cesseraient de gagner toujours le terrain , il résolut de les aller prendre par derrière; et , en un instant ayant passé avec sa troupe à la queue <le leurs bataillons, il les chargea rudement. La cavalerie survint en même temps , et poussa vivement les ennemis. Les Égyptiens , attaqués de tous côtés , foisalent fac« partout, et se défendaient avec un courage merveilleux. A la fin Cyrus , admirant leur valeur, et ayant peine à laisser périr de si braves gens , leur fit offrir des conditions honnêtes , leur représentant que tous leurs alliés les avaient abandonnés. Ils les acceptèrent, et servirent jdepuis dans ses troupes avec une fidélité inviolable.

Après la bataUle perdue, Crésus s'enfuit en diligence avec ses troupes à Sardes , où Cyrus le suivit dès le lendemain, et se rendit maître de la ville sans y trouver aucune résistance.

De là il marcha droit vers Babylone , et subjugua en passant

332 TBAITé DES ÉTUDES.

la graode Phrygie et la Cappadoce. Quand il fut arrivé devant cette ville , et qu'il en eut examiné avec soin la situation, les murailles , les fortifications , chacun jugea qu'il était impossible de s'en rendre maître par la force. 11 parut donc se déterminer au dessein de la prendre par famine. Pour cela il fit creuser tout autour de la ville des fossés fort larges et fort profonds , pour empêcher, disait-il , que rien ne pût y entrer ou en sortir. Ceux de la ville ne pouvaient s'empêcher de rire du dessein gu'il avait pris de les assiéger; et comme ils se voyaient des vivres pour. plus de vingt ans, ils se moquaient de toute la peine qu'il se donnait. Tous ces travauxétant achevés, Cyrus apprit que bientôt on devait célébrer une grande solennité , dans laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit entière à boire et affaire la débauche. Cette fête étant arrivée, et la nuit commençant de bonne heure, il fit ouvrir l'embouchure de la tranchée qui aboutissait au fleuve, et à l'instant même l'eau entra avec impétuosité dans ce nouveau canal , et , laissant à sec son ancien lit, ouvrit à Cyrus un passage libre dans la ville. Ses troupes y entrèrent donc sans trouver aucun obstacle. Elles pénétrèrent jusque dans le palais, où le roi fut tué. Dès la pointe du jour la citadelle se rendit, sur les nouvelles de la prise de la ville et de la mort du roi. Cyrus fit publier dans tous les quartiers que ceux qui voudraient avoir la vie sauve demeurassent dans leurs maisons et lui envoyassent leurs armes : ce qui fut fait sur-le-champ. Voilà ce que coûta à ce prince la prise delà ville la plus riche et la plus forte qui fût alors dans l'univers. Cyrus commença par remercier les dieux de l'heureux succès qu'ils venaient de lui accorder : il assembla les principaux officiers, dont il loua publiquement le courage, la sagesse, le zèle et l'attachement pour sa personne, et distribua des récompenses dans toute l'armée. Il leur remontra ensuite que l'unique moyen de conserver ce qu'ils avaient acquis était de persévérer dans leur ancienne vertu ; que le fruit de la victoire n'était pas de s'abandonner aux délices et à l'oisiveté; qu'après avoir vaincu les ennemis par la force des armes , il serait honteux de se laisser vaincre par les attraits de la volupté; qu'enfin, pour conserver leur ancienne gloire, il fallait maintenir à Babylone parmi les Perses la même discipline qui était observée dans leur pays , et

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pour cela donner leurs principaux soins à la bonne éducation des eofants. Parla, dit-il, nous deviendrons nous-mêmes plus vertueux de jour en jour , en nous efforçant de leur donner de bons exemples; et il sera bien difficile qu'ils se corrompent, lorsque parmi nous ils ne verront et n'entendront rien qui ne les porte à la vertu, et qu'ils seront continuellement dans une pratique d'exerdoes louables et honnêtes.

Cyrus confia à différentes personnes, selon les talents qu'il leur connaissait , différentes parties et différents soins du gouvernement : mais il se réserva à lui seul celui de former des généraux, des gouverneurs de provinces, des ministres, des ambas» sadeurs, persuadé que c'était proprement le devoir et l'occupation d'un roi, et que de là dépendait sa gloire, le succès de toutes les affaires, le repos et le bonheur de l'empire. Il établit un ordre merveilleux pour la guerre , pour les finances , pour la police, n avait dans toutes les provinces des personnes d'une probité reconnue, qui lui rendaient compte de tout ce qui s'y passait : on les appelait les yeux et les oreilles du prince. Il était attentif à honorer et à récompenser tous ceux qui se distinguaient par leur mérite , ^ qui excellaient en quelque chose que ce fât. Il préférait infiniment la clémence au courage guerrier , parce que celuici «itraîne souvent la ruine et la désolation des peuples , au lieu que l'autre est toujours bienfaisant et salutaire. Il savait que les lois peuvent beaucoup contribuer au règlement des mœurs : mais, selon lui, le prince devait être par son exemple une loi vivante ; et il ne croyait pas qu'il fût digne de commander aux autres , s'il n'avait plus de lumière et de vertu que ses sujets. La libéralité lui paraissait une vertu véritablement royale : mais il disait encore plus de cas de la bonté , de l'affabilité , de l'hu* manité, qualités propres à gagner les cœurs et à se faire aimer des peuples, ce qui est proprement régner; outre que d'aimer plus que les autres à donner, quand on est infiniment plus riehe qu'eux , est une chose moins surprenante que de descendre en quelque sorte du trône pour s'égaler à ses sujets. Mais ce qu'il préférait à tout était le culte des dieux et le respect pour la religion , persuadé que quiconque était sincèrement religieux et eraignant Dieu , était en même temps bon et fidèle serviteur des

rois, et inviolablement attaché à leur personne et au bien de TÊtat.

Quand Cyrus crut avoir suffisamment donné ordre aux affaires de Babylone, il songea à faire un voyage en Perse. Il passa par la Médiepour y saluer Cyaxare, à qui il fit de grands présents , et lui marqua qu'il trouverait à Babylone un palais magnifique tout préparé quand il voudrait y aller , et qu'il devait regarder cette ville comme lui appartenant en propre. Cyaxare, qui n'avait point d'enfant mâle , lui offrit sa fille en mariage, et la Médie pour dot. Il fut fort sensible à une offre si avantageuse, mais il ne crut pas devoir l'accepter avant que d'avoir eu le consentement de son père et de sa mère , laissant pour tous les siècles un rare exemple de la respectueuse soumission et de rentière dépendance que doivent montrer en pareille occasion à l'égard de père et de mère tous les enfants , quelque âge qu'ils puissent ^voir , et à quelque degré de puissance et de grandeur qu'ils soient parvenus. Cyrus épousa donc cette princesse à son retour de Perse ^ et la mena avec lui à Babylone, où il avait établi le siège de s(m empire.

Il y assembla ses troupes. On dit qu'il s'y trouva six vingt mille chevaux , deux mille chariots armés de faux , et six cent mille hommes de pied. 11 se mit en campagne avec cette nombreuse armée , et subjugua toutes les nations qui sont depuis la Syrie jusqu'à la mer des Indes : après quoi il tourna vers l'Egypte, et la rangea pareillement sous sa domination.

Il établit sa demeure au milieu de tous ces pays, passant ordinairement sept mois à Babylone pendant l'hiver, parce que ie climat y est chaud; trois mois à Suze pendant le printemps , et deux mois à Ëcbatane durant les grandes chaleurs de Tété.

Plusieurs années s'étant ainsi écoulées, Cyrus vint en Perse pour la septième fois depuis l'établissement de sa monarchie. Cambyse et Mandane étaient morts il y avait déjà longtemps, et lui-même était fort vieux. Sentant approcher sa fin , il assembla ses enfants et les grands de l'empire; et, après avoir remercié les dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie , et leur avoir demandé une pareille prote<^on pour âes enfants , pour ses amis et pour sa patrie , il déclara Gambyse , son fils aîné, son successeur, et laissa à l'autre plusieurs gou-

TBAITB DES ÉTUDES. 3:2.>

vemements fort considérables. Il leur doima à Tun et à l^autre d*excellents avis , en leur faisant entendre que le plus ferme appui des trônes était le respect pour les dieux , la bonne intelligence entre les frères , et le soin de se faire et de se conserver de fidèles amis. Il mourut , également regretté de tous les peuples

BÉFLEXIONS.

J'en ferai deux, dont l'une regardera le caractère et les qualités personnelles de Cyrus ; l'autre , la vérité de son histoire écrite par Xénophon.

Première réflexion.

On peut regarder Cyrus comme le conquérant le plus sage et le héros le plus accompli dont il soit parlé dans T histoire profane. Aucune des qualités qui forment les grands hommes ne lui manquait : sagesse , modération , courage , grandeur d*âme , noblesse de sentiments , merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les cœurs, profonde connaissance de toutes les parties de Tart militaire, vaste étendue d'esprit, soutenue d'une prudente fermeté pour former et pour exécuter de grands projets.

Mais ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus véritablement royal , c'est l'intime conviction où il était que tous ses soins et toute son attention devaient tendre à rendre les peuples heureux ; et que ce n'était point par l'éclat des richesses ■ , par le faste des équipages , par le luxe et les dépenses de la table , qu'un roi devait se distinguer de ses sujets, mais par la supériorité de mérite en tout genre , et surtout par une application infatigable à veillen sur leurs intérêts, et à leur procurer le repos et Fabondance. En effet , c'est le fondement et comme la base de rétat des princes , de n'être pas à eux. Cest le caractère même de leur grandeur, d'être consacrés au bien public.

« •Eyw ulv oTtiai Seïy tàv àpxovxa (Cyrop. 1. I.) .. , ^

- A rr . >.^ /«-... *-\ -./\ «.« « Ac mihi qmdem Tidentar hue om-

TWV àpX0|«vwv ÔtoÇEpeiV, ou TV UO. ^.^ ^^ referind. «b U. qui prisant

XvceXlcrepov Sewtveiv, xal ttAsov ri- ,,ji, ^ „t ^i q„i ^^^^ j^ in,p«rio erant .

6oc Ixetv xpufftou , àXXà T(f> npovoelv «int quam beaUsaimi. » (Cic lib. 1 , Ep.

ze, xai çiXoTtoveîv 7ipo0utwutA€vov. l^ ad (^uM./rat.)

336 TRAITE DBS ETUDES.

Il en est d'eux comme de la lumière, qui u*est placée dans uu lieu éminent que pour se répandre partout. Ce serait leur faille injure que de les renfermer dans les bornes étroites d*un intérêt personnel. Ils rentreraient dans l'obscurité d*une condition privée , s*ils avaient des vues moins étendues que tous leurs États. Ils sont à tous, parce que tout leur est confié.

Ce fut par le concours de toutes ces vertus que Cyrus vint à bout de fonder en assez peu de temps un empire qui embrassait presque toutes les parties du monde ; qu'il jouit paisiblement, pendant plusieurs années, du fruit de ses conquêtes; qu'il sut se faire tellement estimer et aimer, non-seulement par ses sujets naturels, mais par toutes les nations qu'il avait conquises, qu'après sa mort il fut généralement regretté comme le père commun de tous les peuples.

Nous ne devons pas être étonnés que Cyrus ait été si accompli en tout genre , nous qui savons que c'est Dieu lui-même qui l'avait formé pour être l'instrument et l'exécuteur des desseins de miséricorde qu'il avait sur son peuple , et pour donner au monde, en sa personne, un modèle parfait de la mai^ère dont les princes doivent gouverner les peuples , et du véritable usage qu'ils doivent faire de la souveraine puissance.

Quand je dis que Dieu a formé lui-même ce prince, je n'entends pas que c'ait été par un miracle sensible , ni qu'il l'ait tout d'un coup rendu tel que nous l'admirons dans ce que l'histoire nous en apprend. Dieu lui avait donné un heureux naturel en mettant dans son esprit les semences de toutes les plus grandes qualités, et dans son cœur des dispositions aux plus rares vertus. Il eut soin qu'on cultivât cet heureux naturel par une excellente éducation , et qu'on le préparât ainsi aux grands desseins qu'il avait sur lui. Comme il est la lumière des esprits , il dissipait tous ses doutes, lui suggérait les expédients les plus convenables, le rendait attentif aux meilleurs conseils, étendait ses vues, et les rendait plus nettes et plus distinctes. Ainsi Dieu présida a toutes ses entreprises ' , le conduisit comme par la main dans

I « Haec dicU Dominas christo meo eo Janaas ; et portœ non cUadentnr. Egu

Cjrro ; cajas apprebeadi dexteram , nt ante te ibo , et gloriosos terne hamiiiabo ;

suhjiciam aute faciem ejns gentes, et portas aereas conteram , et vectes ferreos

dorsa regunti vertani, et apcriam corain confrinsam. m (4sat. 45 , 1 , 2.)

toutes ses conquêtes, lui ouvrit les portes des villes, fit tomber devant lui les remparts les plus forts , et humilia en sa présence les princes les plus puissants de la terre.

Pour mieux sentir le mérite de Qyrus , il ne fiaut que le comparer à un autre roi de Perse , je veux dire à Xerxès son petitfils, qui poussé par un motif absurde de vengeance , entreprit de subjuguer la Grèce. On voit autour de lui tout ce quMl y a de plus grand et de plus éclatant selon les hommes, le plus vaste empire qui fût alors sur la terre, des richesses immenses, des armées de terre et de mer dont le nombre parait incroyable. Tout cela est autour de lui , mais non en lui , et n'ajoute rien à ses qualités naturelles. Mais , par un aveuglement trop ordinaire aux grands et aux princes , né dans Tabondance de tous les biens avec une puissance sans bornes , dans une gloire qui ne lui avait rien c^ûté, il s'était accoutumé à juger de ses talents et de son mérite personnel par les dehors de sa place et dé son rang. Il méprise les sages conseils d'Artabane, son oncle ^ et de Démarate, -pour n'écouter que les flatteurs de sa vanité. Il mesure Iç succès de ses entreprises sur l'étendue de son pouvoir. La soumission servile de tant de peuples ne pique plus son ambition , et , devenu dédaigneux pour une obéissance trop prompte et trop facile, il se plaît à exercer sa domination sur les éléments , à percer les montagnes et à les rendre navigables, à châtier la mer pour avoir lompu son pont , à captive^r ses flots par des chaînes qu'il y fait, jeter. Plein d'une vanité puérile et d'un orgueil ridicule, il se regarde comme le maître, de la nature et des éléments ; il croit qu'aucun peuple n'osera attendre son arrivée; il compte, avec une présomptueuse et folle assurance , sur les millions d'hommes et de vaisseaux * quMI traîne après lui. Mais quand, après la bataille de Salamine, il vit les tristes restes et les honteux dé- •bris de ses troupes innombrables répandus dans toute la Grèce, il reconnut quelle différence il y avait entre une armée et une foule d'hommes : Stratusque per totam passim Grœciam Xerxes intellexit, quantum ab exercitu iurba distaret ».

Je ne puis m'empéclier d'appliquer ici deux vers d'Horace ,

' Rollin a touIq dire : les miUions * Senec 1. G , de Benef. cap. 32. tTkttmmes et la muUUude de vaisseavuc.

328 TKAI'rk DES ETUDES.

qui semblent faits pour le double éyéneraent dont je viens de parler :

Vis coosili expers mole ruit sua :

Vim temperatam di ^uoque proVeliunt Jd majus '.

En effet , est-il possible de mieux définir Tarmée de Xerxès que par ces mots , yis consili expers, une^missance destituée de conseil et de prudence ; ou d*en mieux exprimer le suecès que par ees autres termes, mole ruit sua , qui marquent que cet énorme colosse tomba par son propre poids et par sa propre grandeur? au lieu , dit Horace , que les dieux se plaisent à élever une puissance fondée sur la justice et guidée par la raison , telle que fut celle de Gyrus : f^im temperatam di quoque provehunt In majus.

Seconde réflexion.

Une des règles que j'ai proposées pour conduire et former lesjeunes gens dans Tétude des bistoriens , a été' dV chercher, avant tout et sur tout, la vérité, et de s'accoutumer de bonne heure à en connaître et à en discerner les caractères. C'est ici le lieu naturel de faire Tapplication de cette règle. Hérodote et Xénophon , qui conviennent parfaitement dans ce que je consi- •dère comme l'essentiel et le fond de îhistoire de Cjnrus , je veux dire son expédition contre Babylone et ses autres conquêtes , suivent des routes toutes différentes dans le récit qu'ils font de plusieurs faits très-importants, tels que sont, par exemple , la naissance de ce prince et l'établissement de l'empire des Perses.

On ne doit pas laisser ignorer aux jeunes gens ces différences. Hérodote , et après lui Justin , racontent qu'Astyage , roi des Mèdes , sur un songe effrayant qu'il eut , donna sa fille Mandane en mariage à un homme de Perse , d'une naissance et d'une condition obscures , nommé Gambyse. Un fils étant ne de ce mariage , le roi chargea Harpagus , l'un de ses principaux officiers , de le faire mourir. Gelui*ci le donna à un des bergers

> Ub. 3 , Od. 4.

TAAITB DES ETUDES. 339

du roi, pour l'exposer dans une forêt; mais Tenfant, ayant été sauvé miraculeusement et nourri en secret par la femme du berger , fut dans la suite reconnu par son grand -père, qui se contenta de le reléguer dans le fond de la Perse, et fit tomber toute sa colère sur le malheureux Harpagus , à qui il donna son propre fils à manger dans un festin. Le jëlme Cyrus, plusieurs années après, averti par Harpagus de ce qu'il était, et animé par ses conseils et ses remontrances , leva une armée en Perse, marcha contre Astyage, le défît dans un combat, et lit ainsi passer Tempire des Mèdes aux Perses.

Le même Hérodote fait mourir Cyrus d'une manière peu digne d'un si grand conquérant. Ce prince, selon lui , ayant porté la guerre contre les Scythes , et les ayant attaqués dans un premier combat, fit semblant de prendre la fuite, après avoir laissé dans la campagne une grande quantité de vin et de viandes. Les Scythes ne manquèrent pas de se jeter dessus. Cyrus revint contre eux , et, les ayant trouvés tous endormis et enivrés, les défit sans peine, et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouva le fils de la reine, nommée Tomyris, qui commandait elle-même son armée. Ce jeune prince , que Cyrus avait refusé de rendre à sa mère, étant revenu de son ivresse, et ne pouvant souffrir de se voir captif, se donna la mort. Tomyris , animée par le désir de la vengeance , présenta un second combat aux Perses; et, les ayant attirés à son tour dans des embûches par une fuite.simulée , en tua plus de deux cent mille avec leur roi Cyrus. Puis, ayant fait couper la tête de Cyrus, elle la mit dans une outre pleine de sang, en lui insultant par ces paroles : « Cruel que tu es , rassasie-toi après ta mort du sang dont tu as « eu soif pendant ta vie , et dont tu as toujours été insatiable. » Satia te, inquit, sanguine quem sitisti, cujusque insatiabilU semper fuisti *.

Il s'agit de savoir lequel des deux historiens , qui rapportent la même histoire d'une manière si différente , est le plus digne de foi. Des jeunes gens même, conduits par les interrogations d'un habile maître, peuvent aisément prendre leur parti. Le récit que fait Hérodote des premiers commencements de Cyrus a

I Justin, lib. I , c. ë.

330 TBÀITjft DBS BTODBS.

bien plus Tair d'une fable qae d*une histoire. Pour oeqai regarde sa mort , quelle apparence qu*un prince si expénmenté dans la guerre , et plus recommandable encore par sa prudence que par son courage , eût donné ainsi tête baissée dans des embûches qu'une femme lui aurait préparées? Ce que le même historien rapporte du brusque emportement et de la puérile vengeance de Cyrus contre un fleuve où Fun de ses chevaux sacrés s'était noyé, et qu'il fit couper sur-le-champ , par son armée, en trois cent soixante canaux , combat directement Tidée qu'on a de ce prince, dont le caractère était la douceur et la modération'. D'ailleurs est-il vraisemblable que Cyrus , marchant à la conquête de Babylone *, perdit ainsi un temps qui lui était si précieux , consumât l'ardeur de ses troupes dans un travail si inutile , et manquât l'occasion de surprendre les Babyloniens , en s'amusant à faire la guerre à un fleuve, au lieu de la porter contre les ennemis?

Mais ce qui décide sans réplique en faveur de Xénopbon, est la conformité de son récit avec l'Écriture sainte, où l'on voit que, bien loin que Cyrus eût élevé l'empire des Perses sur la ruine de celui des Mèdes , comme le marque Hérodote , ces deux peuples de concert attaquèrent Babylone , et joignirent leurs forces pour abattre cette redoutable puissance.

D'où peut donc venir une si grande différence entre ces deux historiens ? Hérodote nous l'explique. Dans l'endroit même où il rapporte la naissance de Cyrus , et dans celui où il parle de sa mort , il avertit que dès lors il y avait différentes manières de raconter ces deux grands événements. Hérodote a suivi celle qui était plus de son goût; et Ton voit qu'il aimait les choses extraordinaires et merveilleuses, et qu'il y ajoutait foi très-facilement. Xénophon était plus sérieux et moins crédule ; et il nous avertit, dès le commencement de son histoire , qu'il s'était informé avec

> Çieéron remarqae qae , pendant toat menta in occasionibos sant... bacovnàn

son goayernement , il ne lai échaptia ja> transtulit belliapparatam... Periititaqae

mais une parole de colère et d'emporté- et tempos , magna in magnia rebna Jao-

ment : ei^iw summo Ui imperio nemo un* tara ; et militum ardor , qoem inatilis la*

qiMm verbutn ullum tuperius atuHlHt. » bor fregit ; et occasio aggrediendi impa-

{Epiet, 2 , ad Qvint.fratr.) ratos , dum ille bellam indictom hosti

'■' « Qaom Babylonem oppugnaturns cam flamine gerit. » (Ssir. cle/ra,lib. 3,

festinaret ad bellam , 'cujus maxima mo- cap. 21 .)

grand soin de la naissance de Cyrus , de son caractère et de son éducation.

Il ne faut pas conclute de ce que je viens de dire qu'Hérodote ne soit croyable en rien, parce qu*il se trompe quelquefois; la règle serait Causse et contraire à l'équité : comme il y aurait de la témérité aussi à croire en tout un auteur, parce qu'il dirait quelquefois ce qui est vrai. La vérité et le mensonge peuvent se trouver ensemble ; mais l'habileté et la prudence du lecteur consistent a savoir les démêler, à les reconnaître à certains traits qui leur sont propres, et à en faire le triage et la séparation. Et c'est à ce discernement du vrai et du faux qu'il faut accoutumer de bonne heure les jeunes gens.

SECOND MOBCBÀU TIBÉ DE L'uISTOIBE GRECQUE'.

De la grandeur et de Cempire (T Athènes.

Mon dessein, dans ce second morceau d*histoire , est de donner quelque idée de l'empire que les Athéniens ont eu pendant plusieurs années sur la Grèce , et d'exposer par quels degrés et par quels moyens Athènes parvint à une si haute élévation. Les chefs qui , dans Tespace du temps dont nous parlons , contribuèrent le plus à établir et à maintenir la grandeur et la puissance de 4;ette république par des qualités toutes différentes , furent Thémistocle, Aristide, Cimon, Périclès.

En effet , Thémistocle jeta les fondements de cette nouvelle puissance par un seul conseil , en tournant toutes les forces et toutes les vues des Athéniens vers la mer. Cimon mit ces forces navales en usage par ses expéditions maritimes , qui mirent l'empire des Perses à deux doigts de sa perte. Aristide fournit aux dépenses de la guerre par la sage économie avec laquelle il administra les deniers publics. Enfin Périclès maintint et augmenta par sa prudence ce que les autres avaient acquis , en mêlant les doux exercices de la paix aux tumultueuses expéditions de la guerre. Ainsi ce qui fit l'élévation des Athéniens fiit l'heureux concours et le mélange de la politique de Thémistocle, de l'activité de Cimon , du désintéressement d'Aristide , et de la sagesse

' Ce moreeaa est présenté avec plas de détails dans l'Ilist. Ancienne, tome 111, pag. 136-289 de notre édition. L.

382 TAA.ITB DES ÉTUDES.

de Périclès : en sorte que si Tune de ces causes eût manqué , Athènes ne serait pas parvenue au commandement.

L'heureux succès de la bataille de Marathon , où Thémistocle s'était trouvé , commença d'allumer dans son cœur cette ardeur pour la gloire qui le suivit toujours , et qui le porta quelquefois trop loin. Les trophées de Miltiadé , disait-il , ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. Il songea dès lors à illustrer son nom et sa patrie par quelque grande entreprise , et à la rendre supérieure à Lacédémone , qui depuis longtemps dominait sur toute la Grèce. Dans cette vue, il crut devoir tourner toutes les forces d'Athènes du côté de la mer, voyant bien que , faible par terre comme elle était, elle n'avait que ce seul moyen de se rendre nécessaire aux alliés et formidable aux ennemis. Couvrant donc son dessein du prétexte plausible de la guerre contre les Éginètes , il fit construire une flotte de cent vaisseaux , qui peu dé temps après contribua beaucoup au salut de la Grèce.

L'attachement inviolable d'Aristide à la justice Tobligea , en plusieurs occasions , de s'opposer à Thémistocle, qui ne se piquait pas de délicatesse sur ce point , et qui par ses intrigues et ses cabales vint à bout de le faire exiler. Dans cette sorte de jugement les citoyens donnaient leurs suffrages en écrivant le nom du particulier sur une coquille appelée en grec oorpoucov, d'où est venu le nom d'ostracisme. Ici un paysan qui ne savait pas écrire, et qui ne connaissait pas Aristide , s'adressa à lui-même pour le prier de mettre le nom d'Aristide sur sa coquille. Cet homme vous a-t-il fait quelque mal , lui dit Aristide, pour le condamner ainsi.' Non, répliqua Tautre, je ne le connais pas même; mais je suis fatigué et blessé de l'entendre partout appeler le Juste. Aristide, sans répondre une seule parole, prit tranquillement la coquille, y écrivit son nom , et la lui rendit. Il partit pour son exil en priant les dieux de ne pas permettre qu'il arrivât à sa patrie aucun accident qui le fit regretter. Le grand Camille , en un cas tout semblable, n'imita point sa générosité, et fit une prière toute contraire : In exsilium abiit , precatus ab dus immortalibus , si in noxio sihi ea injuria fieret , primo quoque tempore desiUerium sui civitati ingrataa facerent '. rexamine-

' |4V. Ijb 5,n. 32.

TBAITB DES ÉTUOBS. 333

rai dans la suite ce qu'on doit penser de Fostracisme. Arislide fut bientôt rappelé.

Ce fut l'expédition de Xerxès contre la Grèce qui hâta son retour. Tous les alliés réunirent leurs forces pour repousser Tennemi commun. On sentit pour lors tout le prix de la sage prévoyance de Thémistocle, qui , sous un autre prétexte, avait fait bâtir cent galères. On doubla ce nombre à l'arrivée de Xerxès. Quand il fut question de nommer un généralissime pour commander la flotte, les Athéniens, qui eux seuls en avaient fourni les deux tiers, prétendirent que cet honneur leur appartenait ; et rien n*était plus juste que leur prétention. Cependant tous les suffrages des alliés se réunirent en faveur d'Ëurybiade , Lacédémonien. Thémistocle , quoique jeune et fort avide de gloire , crut que dans cette occasion il devait oublier -ses propres intérêts pour le bien commun de la patrie; et , ayant fait entendre aux Athéniens que, pourvu qu'ils se conduisissent «n gens de courage, bientôt tous les Grecs leur déféreraient d'eux-mêmes le oominandement , il leur persuada de céder aussi bien que lui aux lidcédémoniens. J'ai rapporté' ailleurs avec quelle modération et quelle prudence ce jeune Athénien se conduisit et dans le conseil de guerre , et dans la journée de Salamine , dont il eut tout riionneur , quoiqu'il n'y eût pas commandé en chef.

Depuis cette glorieuse bataille , la réputation et le crédit des Athéniens étaient beaucoup augmentés. Ils n'en devinrent point plus fiers, et ils ne songèrent à accroître leur puissance que par le8 voies de l'honneur et de la justice. Mardonius , qui était resté •D Grèce avec un corps d'armée de trois cent mille hommes , leur fit, de la part de son maître , des offres très -avantageuses pour les détacher du reste des alliés. Il leur promettait de rétablir entièrement leur ville , qui avait été brûlée ; de leur fournir de grandes sommes d'argent, et de leur donner le commandement sur toute la Grèce. Les Lacédémoniens , effrayés de cette nouvelle, avaient envoyé des députés à Athènes pour en détourner l'effet , et s'offraient de recevoir et de nourrir chez eux leurs femmes , leurs enfants et leurs vieillards, et de leur fournir tout ce qui leur serait nécessaire. Aristide était pour lors

' Dise, prélim. t. (.

en ebarge. 11 répondit qu'il pardonnait aux barbares , qui n'estimaient que ]*or et Targent , d'avoir espéré de pouvoir corrompre leur fidélité par de magnifiques promesses ; mais qu'il ne pouvait voir sans surprise et sans indignation que les Lacédémoniens , n'envisageant que la pauvreté et la misère présente des Athéniens, et oubliant leur courage et leur grandeur d'âme, vinssent les exhorter à combattre généreusement pour le salut commun de la Grèce , par la vue de quelques récompenses et de quelques nourritures qu'ils leur offînaient : qu'ils déclarassent à leur république que tout l'or du monde n'était pas capable de tenter les Athéniens , ni de leur faire abandonner la défense de la liberté commune : qu'ils étaient sensibles, comme ils le devaient , aux offres obligeantes de Lacédémone ; mais qu'ils feraient en sorte de n'être à charge à aucun de leurs alliés. Puis, se tournant vers les députés de Mardonius , et leur montrant de sa main le soleil , « Sachez, leur dit-il , que, tant que cet astre « continuera sa course, les Athéniens seront mortels ennemis a des Perses , et qu'ils ne cesseront de venger sur eux le ra- « vage de leurs terres , et l'incendie de leurs maisons et de leurs « temples. •

Cependant Thémistocle ne perdait point de vue le grand projet qu'il avait formé de supplanter les Lacédémoniens en substituant les Athéniens à leur place ; et, peu délicat sur le choix des moyens , il trouvait l)onne et légitime toute voie qui pouvait le conduire à ce but. Un jour, en pleine assemblée, il déclara qo'U avait un dessein important, mais qu'il ne pouvait le communi- (|uer au peuple , parce que pour le faire réussir il avait besoin d'un profond secret ; et il demanda qu'on lui nommât quelqu'un avec qui il pût s'en expliquer. Tous nommèrent Aristide, et s'en rapportèrent entièrement à son avis. Thémistocle , l'ayant tiré à part, lui dit qu'il songeait à brûler la flotte des Grecs, qui était dans un port voisin ; moyennant quoi Athènes deviendrait certainement maîtresse de toute la Grèce. Aristide retoun;ia à l'assemblée , et déclara simplement que rien ne pouvait être plus utile que le projet de Thémistocle, mais qu'en même temps rien n'était plus injuste. Tout le peuple, d'une commune voix , défendit à Thémistocle de passer outre.

TAAlTà DES BTUDBS. 33^

On Yoit par là que ce fut avec raison qu'on accorda à Arisdde , de son vivant même, le surnom de Juste ; surnom, dit Plutarque , infiniment préférable à tous ceux que les conquérants recherchent avec tant d*ardeur, et qui approche en quelque sorte rhomme de la Divinité. Un jour que Ton prononçait sur le théâtre un vers d'Eschyle, où ce poète, en parlant d'Amphiaraûs, dit qu'il cherchait non à paraître juste , mais à têtre, tout le peuple aussitôt jeta les yeux sur Aristide , et lui appliqua cet éloge si magnifique.

L'armée des Perses reçut un terrible échec dans la fameuse bataille de Platée. A peine Artabaze, de trois cent çiille hommes qu'il avait, en put-il sauver quarante mille. Pausanias, Tun des rois de Sparte, commandait Tarmée des Grecs. Il fît paraître pour lors beaucoup d'équité et de modération , comme on le peut voir par deux traits qu'en rapporte Hérodote, qui sont très-particuliers.

Après la victoire de Platée , un des premiers citoyens d'Égine l'exhorta à venger sur le cadavre de Mardonius la mort de tant de braves Spartiates qui avaient péri aux Thermopyles , et la manière indigne dont Xerxès et Mardonius lui-même avaient traité son oncle Léonide , en faisant attacher son corps à une potence. « Quel conseil me donnes-tu , lui dit-il , d'imiter dans les bar- « bares une conduite que nous détestons! Si c'est à ce prix « qu'on achète l'estime des Éginètes , je me contente de plaire « aux Lacédémoniens, qui n'accordent la leur qu'à la vertu et « au mérite. Pour Léonide et ses compagnons, ils se tiennent « sans doute assez vengés par le sang de tant de milliers de Per- « ses qui ont été tués dans le combat. •

Le second trait n'est pas moins remarquable. Pausanias, qui avait trouvé un butin immense dans le camp des ennemis, fît préparer dans une même salle deux repas d'une espèce bien différente. Dans l'un on voyait étalée toute la magnificence des Perses : des lits superbes, des tapis d'un très-grand prix, des vases d'or et d'argent sans nombre , une prodigieuse variété de mets apprêtés avec toute la délicatesse possible, des vins et des liqueurs de toutes sortes. L'autre repas n'avait rien que de simple , à la manière de Sparte; c'est-à-dire apparemment du pain,

836 TBÀITB DES ÉTtJDBS.

de Teau, et tout au plus du brouet noir. Alors Pausanias' , s*adressant aux officiers grecs qu'il avait mandés exprès , et leur montraut ces deux tables si différemment servies, « Voyez, leur « dit-il , la folie du chef des Mèdes, qui, accoutumé à de tels « repas , a cru pouvoir nous dompter, nous qui menons une vie « si dure !»

L'avantage que venaient de remporter les Grecs les mit en état d'envoyer une tlotte pour délivrer les alliés qui étaient encore sous le pouvoir des Perses, Elle était commandée par Pausanias, Lacédémonien. Aristide et Cimon y commandaient pour les Ath^iens. Elle fit d'abord voile vers Ttie de Cypre , puis vers Byzance, qu'elle prit ; et partout les alliés furent rétablis dans leur liberté. Mais ils tombèrent bientôt dans une nouvelle espèce de servitude. Pausanias , dont l'orgueil s'était beaucoup accru depuis les victoires qu'il avait remportées , quitta les manières et les mœurs de son pays , prit Thabillement et la fierté des Perses , et imita leur somptuosité et leur magnificence. Il traitait les alliés avec une dureté insupportable , ne parlait aux officiers qu'avec hauteur et menaces , se faisait rendre des honneurs extraordinaires , et par cette conduite rendait odieux à tous les alliés le gouvernement des Lacédémoniens. Les manières douces, honnêtes et prévenantes d'Aristide et de Cimon, l'humanité et la justice qui paraissaient dans toutes leurs actions , Fattention qu'ils avaient à n'offenser personne el à faire du bien à tout le monde , tout cela contribuait à faire encore sentir davantage la différence des caractères et à augmenter le mécontentement. Enfin ce mécontentement éclata, et tous les alliés passèrent sous le commandement des Athéniens, et se mirent sous leur protection. Ainsi , dit Plutarque, Aristide, en opposant à la dureté et à la hauteur de Pausanias beaucoup de douceur et d'humanité , et inspirant à Cimon , son collègue , les mêmes sentiments, détacha des Lacédémoniens, insensiblement et sans qu'ils s'en aperçussent, l'esprit des alliés , et leur enleva enfin le commandement , non de vive force en employant

• "AvÔpe; "EXXrjve; , tôv Si eîvexa à^ocri'/rjv SôîÇai* ôç T0iiQv6e ôiaixav èyà) {»[i.£ac auvyJT-aYov, ^uX6|ieto; lx««>^» ^^^^ ^ ^V-éoLç ovco) ôîCupTf|v

TBAITE DES ETUDES. 937

des armées et des flottes , et encore moins en usant de ruse et de perfidie, mais en rendant aimable, par une conduite sage et douce , le gouvernement des Athéniens.

Les Lacédémoniens , dans cette occasion, firent paraître une grandeur d*âme et une modération qu'on ne peut assez admirer. Car, s'apercevant que la trop grande autorité rendait leurs capitaines fiers et insolents , ils renoncèrent de bon cœur à la supériorité qu'ils avaient eue jusque-là sur les autres Grecs , et cessèrent d'envoyer de leurs chefs pour avoir le commandement des armées , aimant mieux avoir des citoyens sages <, modestes ^ et parfaitement soumis à la discipline et aux lois du pays, que de conserver la prééminence sur tous les autres Grecs.

Jusque-là les villes et les peuples de la Grèce avaient bien contribué de quelques sommes d'argent pour subvenir aux frais de la guerre contre les barbares; mais cette répartition avait toujours causé de grands mécontentements , parce qu'elle ne se faisait pas avec assez d'égalité. On jugea à propos , sous le nouveau gouvernement , d'établir un nouvel ordre pour les finances, et de fixer unetaxe qui serait réglée sur le revenu de chaque ville «t de chaque peuple , afin que , les charges de l'État étant également réparties sur tous les membres qui le composaient, personne n'eût sujet de se plaindre. Il s'agissait de trouver un homme capable de s'acquitter dignement d'une fonction si importante pour le bien public , si délicate et si pleine de dangers et d'inconvénients. Tous les alliés jetèrent les yeux sur Aristide; ils lui donnèrent un plein pouvoir, et s'en rapportèrent entièrement à sa prudence et à sa justice pour imposer à chacun sa taxe. On n eut pas lieu de se repentir d'un tel choix. Il administra les finances avec la fidélité et le désintéressement d'un homme qui regarde comme un crime capital de toucher au bien d'autrui, avec l'attention et l'activité d'un père de famille qui gouverne son propre revenu , avec la réserve et la religion d'une personne qui respecte les deniers publics comme sacrés. Enfin , chose trèsdifficile et très-rare , il vint à bout de se faire aimer dans un eni-

• MàXXov aîpoupievoi atoçpovoOv xr^v àpxr,v àTidcoia;. (P*-"»"- »« '«'o TOç Ix^'^ ^*^ "^^^^ T'iOeaiv è{i|i6vovTaç ^rist. ) Toùç itoXixa; , f, tf); 'KXXàSoc lyeiy

338 TBAITB DBS ETUDES.

ploi où c'est beaucoup que de ne se pas rendre odieux. C'est le glorieux témoignage que Sénèque rend à une personne chargée à peu près d'un pareil emploi , et le plus bel éloge que Ton puisse faire d'un surintendant ou contrôleur général des finances. Je rapporterai ses paroles mêmes en latin , n'ayant pu rendre dans notre langue, comme je l'aurais souhaité , l'énergique et élégante brièveté de Sénèque : Tu quidem orbis terrarum rationes ad' ministras tam ahstinenter quam aliénas, tam diligenter quam tuas , tam religiose quam pvblicas. In officio amorem conse* queris, in quo odium vitare difficile est «. C'est, à la lettre, ce que fit Aristide. Il montra tant d'équité et de sagesse dans Texercice de ce ministère, que personne ne se plaignit ; et dans la suite on regarda toujours ce temps comme le siècle d'or, c'est-à-dire comme le bon et l'heureux temps de la Grèce. En effet , la taxe , qu'il avait fixée à quatre cent soixante talents , fut portée par Périclès à six ceuts , et bientôt après jusqu'à treize cents talents ; non que les frais de la guerre montassent plus haut, mais parce qu'on faisait beaucoup de dépenses inutiles en distributions manuelles au peuple d'Athènes , en célébrations de jeux et de fêtes , en constructions de temples et d'édifices publics , et que d'ailleurs les mains de ceux qui touchaient les deniers publics n*étaient pas toujours si pures et si nettes que celles d'Aristide.

Car il est remarquable que ce grand homme sortit d'un ministère où l'on a coutume de s'enrichir, encore plus pauvre qu'il n'y était entré ; de sorte qu'après sa mort on ne trouva point chez lui de quoi faire les frais de ses funérailles. Le peuple s*en chargea , ainsi que du soin de nourrir et de marier ses filles. Aristide avait embrassé cet état ', si vil aux yeux de la plupart des hommes, et s'y était toujours maintenu par goût et par estime ; et , loiil de rougir de sa pauvreté , il n'en tirait pas nioins de gloire que de tous ses trophées et de toutes les victoires qu'il avait remportées. Plutarque en cite une preuve que je ne puis m'empêcher de rapporter ici.

Caillas , très-proche parent d'Aristide et le plus opulent ci-

» Sen. Ub. de Brev. Vitae , cap. 18. ^ov à-XtifiSy^ vr^ àll6 TÔV TpOITOliWV

^ AÙTo; ivéjjLeive t^ Tcevicf, xoil dietéXTiffe. (P"-"».) Tirjv àîcà TOû KévTjç elvai ÔôÇa; oOôèv

TfiAITÉ DBS ÉTUDBS. 339

toyeu 4* Athènes , fut appelé en jugement. Son accusateur, insistant peu sur le fond de la cause, lui faisait surtout un crime de ce que , riche comme il était , il n'avait pas de honte de voir. Aristide , sa femme et ses enfants dans Tindigence, et de les laisser manquer du nécessaire. Callias , voyant que ces reproches faisaient beaucoup d'impression sur l'esprit des juges , somma • Aristide de venir déclarer devant eux s'il n'était pas vrai qu'il lui avait présenté de grosses sommes d'argent, et l'avait pressé avec instance de vouloir les accepter; et s'il ne les avait pas toujours constamment refusées , en lui répondant qu'il pouvait se vanter à meilleur titré de sa pauvreté que lui de son opulence ; que l'on pouvait trouver assez de gens qui usaient bien ou mal de leurs richesses , mais qu'il n'était pas aisé d'en rencontrer un seul qui portât la pauvreté avec courage et générosité, et qu'il n'y avait que ceux qui étaient pauvres malgré eux qui pussent rougir de l'être. Aristide avoua que tout ce que son parent venait de dire était vrai; et il n'y eut personne dans l'assemblée qui n'en sortit avec cette pensée et ce sentiment intérieur, qu'il eût mieux aimé être pauvre comme Aristide que riche comme Caillas. Aussi Platon , en parcourant ceux qui ont été le plus renommés à Athènes, ne fait cas que d'Aristide. Caries autres, dit-il, comme Thémistocle ', Cimon , Périclès, ont, à la vérité , embelli la ville de portiques , de bâtiments superbes ; l'ont remplie d'or et d'argent, et d'autres pareilles superfluités et curiosités : mais celui-ci a laissé le modèle d'un gouvernement parfait, en ne se proposant pour but , dans toutes ses actions , que de rendre ses citoyens plus vertueux.

Cimon * avait aussi de grandes qualités , qui servirent beaucoup à établir ouà affermir la puissance des Athéniens. Outre les sommes d'argent auxquelles chacun des alliés était taxé , ils devaient encore fournir un certain nombre d'hommes et de vaisseaux. Plusieurs d'entre eux qui , depuis la retraite de Xerxès , ne respiraient plus que le repos et ne songeaient plus qu'à cultiver leurs terres , pour se délivrer des fatigues et des dangers de la guerre ,

' OepiiCTOxXéa \ùv yàp , xai Kt- XixeuaaffOai npôç àpstTQv. ( Ptui. in iMova. xal IlepixXéa, çxoûv, xai ^V «,''1'*.'' L* #>• 5cp>lii(^ttov, xai çXuapéaç TroXXrj; âj/.- ' "«*• ^-^ ^*» Cimom.. nXrjffat riiv itoXiv 'AptdTetÔTiv ôè tco- .

340 TBAITÉ DES ETUDES.

aimaient mieux fournir de Targent que des iiommes, et laissaient aux Athéniens le soin de remplir de soldats et de rameurs les vaisseaux qu'ils étaient obligés de donner. D*abord on les chagrina fort , et on voulait les réduire à Texécution littérale du traité. Cimon garda une conduite tout opposée. Il les laissa jouir tranquillement de la paix, sentant bien que les alliés, de braves guerriers qu'ils étaient auparavant, ne seraient plus propres qu'au . labourage et au trafic , pendant que les Athéniens , qui auraient toujours la rame ou les armes à la main, s'aguerriraient de plus en plus , et deviendraient de jour en jour plus puissants. Cela ne manqua pas d'arriver ; et ce furent ces peuples mêmes qui , à leurs propres frais et dépens, se donnèrent des maîtres, et, de compagnons et d'alliés qu'ils étaient, devinrent , ^i quelque sorte , sujets et tributaires des Athéniens.

Il n'y eut jamais de capitaine grec qui rabaissât la fierté ni la puissance du grand roi de Perse comme le fit Cimon. Après que les barbares eurent été chassés de la Grèce, il ne leur laissa pas le temps de respirer, mais il les poursuivit vivement avec une flotte de plus de deux cents voiles, leur enleva leurs plus fortes places , et leur débaucha tous leurs alliés ; en sorte qu'il ne demeura pas un homme de guerre pour le roi de Perse dans toute l'Asie, depuis le pays d'Ionie jusqu'en Pamphylie. Poussant toujours sa pointe , il eut la hardiesse d'aller attaquer la flotte ennemie , quoique beaucoup plus nombreuse que la sienne. Elle était à l'embouchure du fleuve Eurymédon. Il la défit entièrement , et prit plus de deux cents vaisseaux , sans compter ceux qui furent coulés à fond. Les Perses étaient sortis de leurs vaisseaux pour aller joindre leur armée de terre , qui était près de là et côtoyait les rivages. Cimon, profitant de l'ardeur de ses soldats , que ce premier succès avait extrêmement animés , les fit aussi descendre de leurs vaisseaux , les mena droit contre les barbares , qui les attendirent de pied ferme, et soutinrent le premier choc avec beaucoup de valeur. Mais enfin , obligés de plier, ils prirent la fuite. Le carnage fut grand ; on fit un nombre infini de prisonniers et un. butin immense. Cimon, ayant dans un seul jour remporté deux victoires qui égalaient la gloire dés deux journées

> Plut, in Vita Cim.

TBAITB DES ÉTUDES. 841

de Salamine et de Platée , si elles ne la surpassaient pas, alla, pour y mettre le Comble , au-devant d'un renfort de quatrevingts vaisseaux phéniciens qui venaient pour joindre la flotte des Perses , et ne savaient rien de ce qui s'était passé. Ils furent tous pris ou coulés à fond , et presque tous les soldats tués ou noyés. Cet exploit d'armes dompta tellement l'orgueil du roi de Perse, qu'il fit ce traité de paix qui est si célèbre dans les anciennes histoires , par lequel il promit que désormais ses armées de terre n'approcheraient point plus près de la mer de Grèce que de quatre cents stades , qui font à peu près vingt lieues, et que ses galères ni autres vaisseaux de guerre ne pourraient avancer au delà des îles Chélidoniennes et Cyanées.

Cimon, plein de gloire, revint à Athènes , et employa une partie des dépouilles à fortifier le port et à embellir la ville. Pendant son absence , Périclès ' s'était rendu fort puissant auprès du peuple. Il n'était pas naturellement populaire , mais il l'était devenu par politique , pour écarter les soupçons qu'on aurait pu avoir qu'il songeât à la tyrannie , et aussi pour oontre-balaucer l'autorité et le crédit de Cimon , qui était soutenu par la faction des riches et des puissants. Périclès avait eu une excellente éducation , et avait été instruit et formé par les plus habiles philosophes de son temps. Anaxagore , qui passait pour avoir attribué le premier les événements humains et le gouvernement du monde , non à une aveugle fortune ni à une fatale nécessité , mais à une intelligence^ supérieure qui réglait et conduisait tout avec sagesse , l'instruisit à fond de cette partie de la philosophie qui regarde les choses naturelles , et qui , pour cela , est appelée . physiqtte. Cette étude lui donna une force et une élévation d'esprit extraordinaires , et , au lieu des basses et timides superstitions qu'engendre l'ignorance, lui inspira, dit Plutarque , une piété solide à l'égard des dieux , accompagnée d'une fermeté d'âme assurée, et d'une tranquille espérance des biens qu'on doit attendre d'eux. Il fit usage de cette ^ science dans la guerre même. Car, dans le temps que la flotte des Athéniens se préparait à partir pour aller contre le Péloponèse , une éclipse de

» Plut, in Vif. Pcricl. nommé NoO;, c'est-à-dire, Inkllv-

' C'est pour cela qu' Anaxagore fut gence

342 TBAITB D£S ÉTUDKS.

soleil étant survenue, et voyant le pilote de la galère qu'il montait tout effrayé par cette subite obscurité , il lui jeta son manteau sur les yeux , et lui fit entendre qu'une pareille cause Tempéchait de voir le soleil. Il s'était aussi fort exercé dans réioqueuce, qu'il regardait comme un instrument nécessaire à quiconque voulait conduire et manier le peuple. Les poètes < disaient de lui qu'il foudroyait , qu'il tonnait , qu'il mettait toute la Grèce en mouvement , tant il excellait dans le talent de la parole. 11 n'était pas moins prudent et réservé dans ses discours que fort et véhément ; et l'on remarque qu'il ne parla jamais en public sans avoir prié les dieux de ne pas permettre qu'il lui échappât aucune expression qui ne fût propre à son sujet. Ëupolis disait de lui que la déesse de la persuasion résidait sur ses lèvres. Et comme un jour on demandait à Thucydide *, son adversaire et son rival, qui de lui ou de Périclès luttait le mieux : Quand je l'ai renversé par terre en luttant, répliqua -t-il , il assure le contraire avec tant de force , qu'il persuade en effet à tous les assistants , contre le témoignage de leurs propres yeux , qu'il n'est point tombé.

Tel était l'adversaire avec qui Cimon ^ fut obligé d'en venir souvent aux mains au retour de ses glorieuses campagnes. Mais comme Périclès , par ses manières flatteuses et par la force de son éloquence , s'était rendu maître du peuple , il l'emportii enfin sur Cimon , et le fit condamner à l'exil par l'ostracisme. Au bout de cinq ans il en fut rappelé à cause du mauvais étal des affaires d'Athènes par rapport aux Lacédémoniens ; et Péri-» clés, sacrifiant sa jalousie au bien public, ne rougit point d'é^ crire et de porter lui-même le décret du rappel de son adversaire. Dès qu'il fut revenu, il rétablit la paix , et réconcilia las deux peuples. Et , pour ôter aux Athéniens , enflés par l'heureux succès de tant de victoires , l'envie et l'occasion d'attaquer leurs voisins et leurs alliés , il jugea nécessaire de les mener au loin contre l'ennemi commud , cherchant par cette voie d'honneur à aguerrir en même temps et à enrichir ses citoyens. Il mit donc

* « Ab Ari«topban« poeta fulgapare , ' Ce n'est pas l'historien, tonare, permiscere Grteeiam dictus est. m ^ Plut, in Vita CIm. (Orof, n. 29. )

TBAITÉ DES ÉTODBS. 34à

en mer tuM flotte de deux ceùts vaisseaux. Il en envoya soixante contre TÉgypte, et alla avec le reste contre Hle de Cypre. Il battit la flotte ennemie ; et , dans le temps qu*il méditait la perte entière de l'empire des Perses, il fut blessé au siège d'une ville qu'il attaquait en Cypre , et mourut de sa blessure. Il avait sagement averti les Athéniens de se retirer en bon ordre , en cachant Sa mort : ce qui fut exécuté ; et ils retournèrent chez eux en toute sàreté, sous la conduite encore et sous les auspices de Cimon , quoique mort depuis plus de trente jours. Depuis ce temps-là les Grecs ne firent plus rien de considérable contre les baii)ares : la division se mit parmi eux ; ils donnèrent à l'ennemi commun le temps de respirer , et ils se détruisirent eux-mêmes par leurs propres forces,

Cimon > fut généralement regretté , et la suite fît encore mieux connaître quelle perte la Grèce avait faite en sa personne. Il était riche et opulent : mais, dit Plutarque > , en citant les propres paroles de Gorgias , il possédait de grands biens pour en user ; et il en usait pour se faire aimer et honorer. L'histoire ^ r^<ionte de lui , au sujet de sa libéralité , des choses qui à peine pous paraissent croyables, tant elles sont éloignées de nos mœurs. Il voulait que ses vergers et ses jardins fussent ouverts en tout temps aux citoyens , afin qu'ils pussent y prendre les fruits qui leur conviendraient. Il avait tous les jours une table servie frugalement, mais où il y avait à manger pour beaucoup de personnes ; et tous les pauvres bourgeois de la ville y étaient reçus. Il se faisait toujours suivre de quelques domestiques , qui avaient ordre de glisser secrètement quelque pièce d'argent dans la main des pauvres qu'on rencontrait , et de donner des habits à ceux qui eu manquaient. Souvent aussi il pourvut à la sépulture de ceux qui étaient morts sans avoir de quoi se faire inhumer. Et il ne faisait point tout cela pour se rendre puissant parmi le peuple , et pour acheter ses suffrages ; car nous avons déjà remarqué qu'il s'était déclaré pour la faction contraire, c'est-à-dire des riches et des nobles. Il n'est pas

' Plut, in Vita CAm. ^ Tl|i.tî)TO.

XTà<T8at {lèv d); XPV*fo, xP^^^^^^i ^

344 TRAITÉ DBS ÉTDDBS.

étonnant qu'un homme de ce caractère ait été si fort honoré pendant sa vie et su regretté après sa mort.

Depuis ce temps-là , et surtout après que Thucydide , beaupère de Cimon , eut été banni par Tostracisme , personne ne balançant plus l'autorité de Pérlclès , il eut un souverain pouvoir à Athènes , disposant seul des finances , des troupes , des vaisseaux, et du maniement de toutes les affaires publiques. Il commença alors à changer de conduite , ne cédant plus , comme auparavant , aux caprices et aux fantaisies du peuple , mais substituant, aux manières trop molles et trop complaisantes qu'il avait eues jusque-là, un gouvernement plus ferme et plus indépendant , sans pourtant se départir jamais en rien de la droite raison et de Tamour du bien public. Il engageait souvent par remontrances et par raisons le peuple à faire volontairement ce qu'il proposait : mais quelquefois aussi , par une salutaire contrainte , il le menait malgré lui à ce qui était le meilleur ; imitant en cela la conduite d'un sage médecin qui , dans le cours d'une longue maladie , accorde de temps en temps quelque chose au goût du malade., mais souvent ordonne des remèdes qui le travaillent et le tourmentent pour le guérir. Se trouvant donc chargé seul du gouvernement d'une populace devenue extrêmement tière , comme il avait une grande habileté et une dextérité merveilleuse à manier les esprits , il employait, selon les différentes conjonctures, tantôt la crainte pour réprimer la fierté que lui inspiraient les heureux succès, tantôt Fespéraace pour ranimer son courage abattu par l'adversité : montrant que la rhétorique, comme dit Platon, n'est autre chose que l'art de manier et de maîtriser les esprits et les cœurs ; et que le plus sûr moyen pour y réussir est de savoir faire usage des passions, soit douces , soit violentes , dont le succès est presque toujours immanquable.

Ce qui donnait un si grand crédit à Péridès parmi le peuple n'était pas seulement la force victorieuse de son éloquence, mais la grande idée qu'on avait de son mérite , de sa prudence, de son habileté dans les affaires , et surtout de son désintéressement ; car il était regardé comme un homme incapable ' de se laisser

' 'AÔwpoTaxou neoipavà); Yevo{i.6vou , xat xP^P^^tcov x(»Cttovoc-

THAITE DES ETUDES. 845

corrompre par des présents, et gouverner par l'avarice. En effet, s'étant vu longtemps seul maître de la république, ayant porté la grandeur d'Athènes au plus haut point où elle pût arriver, et amassé dans la ville des trésors immenses , il n'augmenta pas d'une seule drachme le bien que son père lui avait laissé. Il gouverna toujours son patrimoine avec économie , se faisant rendre un compte exact de l'emploi de ses revenus , et retranchant toute dépense folle et superflue ; ce qui déplut beaucoup à sa femme et à ses enfants , qui auraient voulu plus d'éclat et de magnificence : mais il préféra à cette vaine et frivole gloire la solide joie d'aider un grand nombre de pauvres citoyens». ^

Il n'était pas moins bon capitaine qu'excellent politique. Les troupes avaient une pleine confiance en lui , et le suivaient avec une entière assurance. Sa grande maxime dans la guerre était de ne point hasarder un combat sans être presque assuré du succès , et de ménager le sang des citoyens. Il avait coutume de dire que , s'il ne tenait qu'à lui , ils seraient immortels ; que les arbres coupés et abattus revenaient en peu de temps , mais que les hommes morts étaient perdus pour toujours. Une victoire qui n'aurait été l'effet que d'une heureuse témérité lui paraissait peu digne de louange , quoique souvent elle fût fort admirée. Fortement attaché à cette maxime, il la suivit toujours avec une constance que rien ne put jamais ébranler ; ce qui parut surtout lorsque les Lacédémoniens firent une irruption dans l'Attique. Semblable, dit Plutarque, à un pilote qui, après avoir donné ordre à tout dans une tempête , méprise les prières et les larmes de l'équipage , Périclès ayant pris de sages mesures pour la sûreté de sa patrie , et étant résolu de ne point sortir de la ville pour aller à la rencontre des ennemis > , demeura ferme et inébranlable dans sa résolution, quoique plusieurs de ses amis le conjurassent par les prières les plus pressantes , que ses ennemis cherchassent à le troubler par leurs menaces et leurs accusations , que la plupart le décriassent, par des chansons et des railleries , comme un homme sans cœur, et un traître qui livrait

■ BoY)6â>v TcoXXoîç Tûv TrevrÎTWv. ppax^* xpo^f '^*«>^ "^^^ xaxoêowvTwv ' "EXpi^TO toî; aOtou XoYt(X|i.or; , xal w<yx6p*iv6vTo)v .

sa patrie aux ennemis. Cette constance et cette grandeur d'âme est une qualité bien nécessaire pour quiconque est chaîné du gouvernement des affaires.

Aussi toutes les expéditions militaires de Pérîclès , et elles furent en grand nombre, réussirent toujours parfaitement, et lui acquirent à juste titre la réputation d'un général consommé dans l'art de la guerre.

Il ne s'en laissa pas éblouir, et ne suivit pas l'ardeur aveugle du peuple, qui , enflé par tant d'heureux succès, et fier de sa puissance, qui s'accroissait de jour en jour, méditait de nouvelles conquêtes , formait de grands projets , songeait de nouveau à attaquer l'Egypte , et à se soumettre les prayinces maritimes de l'empire des Perses. Plusieurs même dès lors commençaient à jeter les yeux sur la Sicile , et à se livrer au malheureux et fatal désir d'y envoyer une flotte ; désir qu'Alcîbiade ralluma bientôt après , et qui causa la perte entière d'Athènes. Périclès employait tout son crédit et toute sa sagesse à réprimer ces fougueuses saillies et cette avidité inquiète. Il voulait qu'on se bornât à conserver et à assurer les anciennes conquêtes , estimant que c'était beaucoup faire que de contenir et d'arrêter les Lacédémoniens, qui regardaient d'un œil jaloux la grandeur et la puissance d'Athènes.

Cette grandeur n'éclatait pas seulement au dehors par les victoires remportées sur les ennemis, mais brillait encore plus au dedans par la magnificence des bâtiments et des ouvrages dont Périclès avait orné et embelli la ville , qui jetait les étrangers dans l'admiration et le ravissement , et leur donnait une grande idée de la puissance des Athéniens.

C'est une chose étonnante de voir en combien peu de temps furent achevés tant de divers ouvrages d'architecture, de sculpture, de gravure, de peinture, et comment néanmoins ils furent tout d*un coup portés au plus haut point de perfection : car ordinairement les ouvrages achevés avec tant de facilité et de promptitude n'ont point une grâce solide ettiurable, ni l'exactitude régulière d'une beauté parfaite. Il n'y a que la longueur du temps, jointe à l'assiduité du travail, qui leur donne une force capable de les conserver, et de les faire, triompher des siècles. Et c'est

ce qui rend plus admirables les ouvrages de Périclès , qui furent achevés si rapidement , et qui ont pourtant duré si longtemps ; car chacun d'eux , dans le moment même qu'il fut achevé , avait une beauté qui sentait déjà son antique : et aujourd'hui encore/ dit Plutarque, plus de cinq cents ans après, ils ont une certaine fraîcheur de jeunesse, comme s'ils ne venaient que de sortir des mains de l'ouvrier; tant ils conservent encore une fleur de grâce et de nouveauté qui empêche que le temps n'en amortisse l'éclat , comme si un esprit toujours rajeunissant et une âme exempte de vieillesse était répandue dans tous ces ouvrages.

Phidias , ce célèbre sculpteur, présidait à tout le travail, et en avait rintendance générale. Ce fut lui qui fît en particulier la statue d*or et d'ivoire de Pallas , si estimée dans l'antiquité par les connaisseurs. Il y avait parmi les ouvriers une ardeur et une émulation incroyable. Tous s'efforçaient à l'envi de se surpasser les uns les autres, et d'immortaliser leur nom par des chefsd'œuvre de l'art.

Ce qui faisait l'admiration de toute la terre excita la jalousie contre Périclès. Ses ennemis ne cessaient de crier dans les assemblées que le peuple se déshonorait en s'attribuant l'argent comptant de toute la Grèce, qu'il avait fait venir de Délos , où il était en dépôt : que les alliés ne pouvaient regarder une telle entreprisejque comme une tyrannie manifeste , en voyant que les deniers qu'ils avaient fournis par force pour la guerre étaient employés par les Athéniens à dorer et à embellir leur ville , à foire des statues magnifiques, et à élever des temples qui coûtaient des millions.

Périclès, au contraire, remontrait aux Athéniens qu'ils n'étaient pas obligés de rendre compte à leurs alliés de l'argent qu'ils en avaient reçu : que c'était assez qu'ils les défendissent et qu'ils éloignassent les barbares , pendant que de leur côté ils ne fournissaient ni soldats, ni chevaux, ni navires; et qu'ils en étaient quittes pour quelques sommes d'argent, qui, dès qu'elles sont délivrées, n'appartiennent plus à ceux qui les ont données , mais sont à ceux qui les ont reçues , pourvu qu'ils exécutent les conditions dont ils sont convenus, et pour lesquelles ils les ont touchées. Il ajoutait que, la ville étant suffisamment pourvue de

348 TBAITÉ DES ETUDES.

tout ce qui était nécessaire pour la guerre , il était conveuable d'employer le reste de ses richesses à de^ ouvrages qui , étant achevés , produiraient une gloire immortelle ; et qui , dans le 'temps qu'on y travaillait, répandaient partout l'abondance, et faisaient subsister un grand nombre de citoyens. Un jour même, comme les plaintes s échauffaient , il s'offrit de prendre tous les frais sur lui, pourvu que les inscriptions publiques marquassent que lui seul avait fait cette dépense. A ces paroles , le peuple, soit qu'il admirât sa magnanimité, ou que, piqué d'émulation , il ne voulût pas lui céder cette gloire, s'écria qu'il pouvait prendre au trésor de'quoi fournir à VlSus les frais nécessaires, sans rien épargner.

Les ennemis de Périciès , n'osant pas encore l'attaquer directement , firent appeler en jugement devant le peuple les personnes qui lui étaient le plus attachées, Phidias, Aspasie, Anaxagore. Périciès , qui connaissait la légèreté et Finconstance des Athéniens , craignit de succomber enfin aux complots et aux efforts de ses envieux. Pour conjurer donc cet orage , il alluma la guerre du Péloponèse, qui depuis longtemps se préparait, persuadé que par ce moyen il dissiperait les plaintes qu'on avait faites contre lui , et qu'il apaiserait l'envie ; parce que dans un danger si pressant la ville ne manquerait jamais de se jeter entre ses bras, et de s'abandonner à sa conduite, à cause de sa puissance et de sa grande réputation.

BÉFLEXIONS.

J'en ferai trois. La première regardera le caractère de ceux dont il a été parlé dans ce morceau d'histoire; la seconde sera sur l'ostracisme : et dans la dernière je dirai quelque cliose de l'émulation qui régnait dans la Grèce, et surtout à Athènes, par rapport aux beaux-arts.

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