TIMOLÉON
Timoléon, qui était de Corinthe, acheva à Syracuse ce que Dion y avait commencé si heureusement ; et il se signala daDs cette expédition par des exploits inouïs de valeur et de sagesse , qui égalèrent sa gloire à celle des plus grands hommes de son temps. Après avoir obligé Denys de se retirer hors de la Sicile , il rappela tous les citoyens que la tyrannie avait dispersés en différentes contrées, il en rassembla jusqu^à soixante mille pour repeupler la ville déserte , il leur partagea les terres , il leur donna des lois, et il établit une police avec les commissaires de Corinthe ; il purgea toute la Sicile des tyrans qui Pavaient si longtemps inîestée , rétablit partout la sûreté et la j^ix , et fournit aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever.
Après de si glorieuses actions , qui lui avaient donné un crédit sans bornes , il se déposa lui-même de son autorité, et passa le reste de sa vie à Syracuse en simple particulier, goûtant la douce satisfaction de voir tant de villes et tant de milliers d'hommes lui devoir le repos et la félicité dont ils jouissaient. Mais il fut toujours respecté et consulté comme Foracle commun de la Sicile. Il n*y avait ni traité de paix , ni établissement de loi, ni partage de terres , ni r^lement de police, qui fussent bien faits si Timoléon ne s'en était mêlé et ne les avait finis lui-même.
Sa vieillesse fut éprouvée par une affliction bien sensible, qu'il supporta avec une patience étonnante ; je veux dire par la perte de la vue. Cet accident, loin de rien diminuer de la considération et du respect qu'on avait pour lui , ne servit qu'à les augmenter. Les Syracusains ne se contentèrent pas de lui rendre de fi*équentes visites ; ils lui menaient encore à la ville et à la campagne tous les étrangers qui passaient chez eux, afin qu'ils vissent leur bienfaiteur et leur libérateur. Quand ils avaient à délibérer dans l'assemblée publique sur quelque affaire importante , ils l'appelaient à leur secours ; et lui , sur un char à deux chevaux , il traversait la place , se rendait au théâtre , et , monté sur ce char, il était introduit dans rassemblée avec des cris et des acclamations de joie de tout le peuple. Après qu'il avait dit son avis,
TAJLITÉ DBS ÉTUD£S. 409
qui était toujours religieusement suivi, ses domestiques le ramenaient au travers du théâtre , et tous les citoyens le reconduisaient jusque hors des portes avec les mêmes acclamations et les mêmes battements de mains.
On lui rendit encore de plus grands honneurs après sa mort. Rien ne manqua à la magnificence de son convoi , dont le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacun s'empressait de combler le défunt, et qui n'étaient accordées ni à la coutume ni à la bienséance , mais partaient d'une affection sincère et de la plus vive reconnaissance. Il fut ordonné qu'à l'avenir toutes les années , le jour de son trépas , on célé" brerait en son honneur des jeux de musique et des jeux gymniques, et qu'on ferait des courses de chevaux.
Nous n'avons encore rien vu de plus accompli que ce que l'histoire nous apprend de Timoléon. Je ne parle pas seulement de ses exploits guerriers et de l'heureux succès de toutes ses entre* prises. Ce que j'admire le plus en lui, c'est son amour vif et désintéressé pour le bien public, ne se réservant que le plaisir de .voir les autres heureux par ses services ; c'est son extrême éloignement de tout esprit de domination et de hauteur, sa retraite à la campagne, sa modestie, sa modération, sa fuite des honneurs, et, ée qui est encore plus rare, son aversion pour toute flatterie et même pour les plus justes louanges. Quand on relevait en sa présence sa sagesse >, son courage , et la gloire qu'il avait eue de chasser les tyrans , il ne répondait autre chose sinon qu'il se sentait obligé de témoigner une grande reconnaissance envers les dieux de ce qu'ayant résolu de rendre à la Sicile la paix et la liberté , ils avaient bien voulu pour cela se servir principalement dé son ministère : car il était bien persuadé que tous les événements humains sont conduits et réglés par les ordres secrets de la Providence divine.
Je ne puis finir cet article , qui regarde le gouvernement de la Sicile , sans prier le lecteur de comparer l'heureuse et paisible
> « Quom saaa landes aadiret praedi- conttitoissent, tûm se potissimam dacem
cari , nunqaam nliad dixit , qaam se in esse voluissent. Nihil eoim rerum huma-
ea re maximas diis gratias agere atqae narnm sine deomm nnmine agi pnta-
babere, qnod, quam Siciliam recreare bat. m (Co&rbl.Nbf. in Tlmol. cap. 4;)
410 TAAITB DSS éTUDBS.
vieillesse de Timoléon, estimé , honoré, aimé généralement de tous les peuples , avec la vie misérable que traînait Denys le tyran ( je parle du père ), toujours agité de troubles et de frayeurs qui ne lui laissaient aucun repos, et devenu Thorreur et ïexéeration du public >. Pendant tout le temps de son règne, qui fut de trente-huit ans , il porta toujours sous sa robe une cuirasse d'airain. II ne haranguait son peuple que du haut d'une tour. N*osant se fier à aucun de ses amis ni de ses proches , il se faisait garder par des étrangers et des esclaves , et sortait le plus rarement qu il pouvait , la crainte l'obligeant de se condamner lui-même à une espèce de prison. Pour ne point confier sa tête et sa vie à la main d'un barbier , il chargea ses filles , encore très-jeunes, de ce vil ministère; et quand elles furent plus âgées, il leur ôta des mains les ciseaux et le rasoir, et leur apprit à lui brûler la barbe et les cheveux avec des coquilles de noix ; et enfin , il se rendit lui-même ce service , n'osant plus apparemment se fier à ses propres filles *. Il n'allait jamais de nuit dans la chambre de ses femmes sans avoir fait fouiller partout auparavant avec grand soin. Le lit était environné d'un fossé très-large et très-profond , avec un petit pont-levis qui en ouvrait' le passage. Après avoir bien fermé et bien verrouillé les portes de sa chambre, il> levait ce pont-levis, afin de pouvoir dormir en sûreté 3. Ni son frère, ni^on fils même, n'entraient dans sa ehambre sans avoir changé d'habits et sans avoir été visités par les gardes. Est-ce régner, est-ce vivre, que de passer ainsi ses jours dans une défiance et une frayeur continuelles ? Un roi 4, véritablement digne de ce nom , n'a besoin de gardes que pour la bienséance et pour l'éclat extérieur de la majesté, parce qu'il vit au milieu de sa famille ^, qu'il ne voit partout où il va que ses enfants , qu'il ne visite que ses amis , qull ne marche que dans un pays confié à ses soins et à sa bonté , et que tous ses sujets, loin de le craindre, ne craignent que pour lui.
I Cic. Tasc. Qaaest. Hb. 5 , n. &8-63. cap. 13. )
3 De Offic. lib. 3, n. 25. & m Qaod tatins imperiam est , quam
3 Plat in Vita Dion. iilad qaod an^ore et caritate munitur 7
* « Princeps, sais beneficiis tatas. Qni» secnrior qnam rex itle, qaem non
nihil prœsidio eget : arma oruameuti metonnti sed cai metaant sabditi. »
caasa babet. m (Si*, de Ctcm. lib. 1, (Sthbs. cfe Regno.)
TBAITB DBS ÉTUDBS. 4tf
Quelle comparaison , dit Cicéron > dans un de ses livres deg Tusculanes, entre la vie malheureuse et tremblante de Denys le tyran , et celle que menait un Platon , un Archytas , et tant d^autres philosophes qui vivaient du même temps ! Ce prince , au milieu du faste et de la grandeur, condamné par son propre choix à une espèce de cachot , exclu du commerce des honnêtes gens , passait sa vie avec des esclaves , des scélérats , des barbares , regardant comme ennemi quiconque savait faire cas de la liberté, ne s'occupant que de meurtres et de carnages, et passant les jours et les nuits dans une frayeur continuelle. Les autres , liés ensemble par l'estime et le goût des mêmes biens et des mêmes études, formaient entre eux la plus douce et la plus agréable société qu'il soit possible d*imaginer, exempts de tout soin et de toute inquiétude , et ne connaissant d'autre plaisir que celui qui vient de la contemplation de la vérité et de Tamour de la vertu , en quoi ces philosophes faisaient consister tout le bonheur de rhomme.
C'est dans leur école et dans leurs conversations que Dion * avait puisé ces principes et ces sentiments qu'il s'efforçait d'inspirer au jeune Denys, en l'exhortant à gouverner ses sujets avec bonté et douceur, comme un bon père gouverne sa famille. « Pente sez, lui disait-il , que les liens qui maintiennent et affermisn sent la domination monarchique, et que votre père le vantait « d'avoir rendus aussi difficiles à rompre que le diamant, nesont c( ni la crainte , ni la force , comme il l'a cru , ni le grand nombre « de galères , ni ces milliers de barbares qui composent votre a garde ; mais l'affection , l'amour et la reconnaissance que font « naître dans le cœur des peuples la vertu et la justice des prince ces; et que des liens formés parde tels sentiments, quoique plus ft doux et moins serrés que ces autres si roides et si durs , sont « pourtant plus forts pour la durée et pour le maintien des États : « que d'ailleurs un prince n'est ni honoré ni estimé parce qu*il « est habillé magnifiquement, qu'il a de grands équipages et des « meubles somptueux, qu'il entretient sa maison dans le luxe, « dans la délicatesse ,' dans les délices et dans tous les plaisirs u les plus recherchés, pendant que du côté de l'esprit et de la
* Tusc. Qiuest. Hb 5 n 0166. ' Plat, in Vita Diou.
412 TBAITi DES ÉTODBS.
« raison il n*a aucun avantage sur le moindre de ses sujets, et « qu'uniquement occupé à parer et à enrichir ses appartements, « il dédaigne de tenir le palais de son âme décemment et royale- « ment orné. »
ABTICLB II.
De rhistoire romaine.
Quelque prévenu que paraisse Tite-Live en faveur du peuple dont il écrit l'histoire , on ne peut nier que le magnifique éloge qu'il en fait dès l'entrée de son ouvrage n'ait de très-justes fondements ; et Ton doit reconnaître avec lui qu'il n'y a jamais eu de république ni plus puissante , ni gouvernée avec plus de justice, ni plus riche en grands exemples , et qu'il n'y en a point eu non plus où l'avarice et le luxe soient entrés si tard , et où la pauvreté et la frugalité aient été en si grand honneur, et pendant un si longtemps. Cœterum, dit Tite-Live, autmeamor negotii susceptifallity aut nuUa unqitam respublica nec major ^ nec sanctior, nec bonis exempUs ditiorfuit; nec in quam (am seras .avarUia luxuriaque immigraverint, nec ubi tantus ac tamdiupaupertati ac parclm^onix honos/uerit '.
La Providence , après avoir montré dans Nabuchodonosor, dans Cyrus, dans Alexandre, avec quelle facilité elle renverse les plus grands empires et en forme de nouveaux , a pris plaisir à en établir un d'un genre tout différent , qui ne tînt rien de cette impétuosité précipitée des premiers , et de ce tumulte où le hasard paraît plus dominer que la sagesse ; qui s'étendît par mesure et par degrés ; qui fût conquérant par méthode ; qui s'affermît par la sagesse des conseils et par la patience; dont la puissance fût le fruit de toutes les plus grandes vertus humaines, et qui par tous ces titres méritât de devenir le modèle de tous les autres gouvernements. Dans cette vue , elle a jeté de loin les fondements capables de porter ce grand édifice. Elle y a préparé par une longue suite de grands hommes , et par un enchaînement d'événements singuliers que les païens n'ont pu s'empêcher d'admirer, et auxquels ils ont été forcés d'avouer que la Divinité
• Tite-Liv. in Pnef. ...
TBAIT^ DES BTDDB8. 4f3
présidait. Tite^Live , dès le commeDcement de son Histoire , dit que Torigine et la fondation du plus grand empire qui fut sur la terre ne pouvait être que l'ouvrage des destins ■ , et l'effet d'une protection particulière des dieux. Il fait déclarer par Romulus *, dans le moment qu'il est adn\is dans le ciel , que les dieux veulent que Rome devienne la capitale de l'univers , et que nulle puissance humaine ne pourra lui résister. (1 rapporte avec soin les prodiges qui , dès la fondation de cette ville 3, en attestaient la future grandeur, et fait remarquer, dans plusieurs de ceux qui la gouvernèrent d'abord comme un secret instinct et un pressentiment assuré de la puissance à laquelle elle était destinée. Enfin Plutarque dit 4 en termes exprès que, pour peu d'attention que l'on fasse sur la cx)nduite et sur les actions des Romains , on rfconnaîtra clairement qu'ils ne seraient jamais parvenus à ce haut point de gloire si les dieux n'en avaient pris soin dès le commencement , et si leur origine n'avait eu quelque chose de miraculeux et de divin. Et dans un autre endroit , qui m'a paru bien digne d'attention , il attribue cette rapidité incroyable de conquêtes^ qui étonna l'univers, non à des efforts humains de prudence et de valeur, mais à une protection spéciale des dieux, dont la faveur, comme un vent impétueux, semblait s'être hâtée d'accroître par de prompts succès et de porter au loin la puissance romaine.
C'est de l'histoire de ce peuple que j'entreprends de donner ici quelque idée. J'en rapporterai pour cela quelques morceaux détachés, comme j*ai fait en traitant de l'histoire grecque ; et je choisirai ceux qui font mieux connaître le caractère et l'esprit du peuple romain , et qui présentent de plus grandes vertus et de phis beaux modèles. J'y joindrai aussi quelques réflexions , pour ap-
I (f Debebétur, at opinor, fatis tantœ dicandam tanti imperii molem traditar
origo urbis, maximique secandam deo- deos. » (Ibid. n. 65.)
rum opes imperii principium. » (Ltv. * Plat, in VitaRom.
lib. 1, n. 4. ) & *H gOpoia Twv 7roaY(i.àT&)v xai t6
2. M Abi : nuncia Romanis, coelestes |^Otov trie elç TO^auxYiv Suva|iiv xal
ita velle ut mea Roma caput orbi» ter- aOerKJlv dûiiiî;, oO YSP^riv àvepwKWV
ramm sit. . . sciantaue. et ita Dôsteris ■••v « - '^ "^ - «
tradant, nolla. ope. humanan™!; V^ outrai; 7rpO(TXtopou<Tav l^ejiO-
romani» resiitere powe. . (Id. ibid. n. "^'«^f ®"<f & itOfATT^ xai ltveu{MtTl
J6 ) tvx^C éictxaxwo(i,évir|ç éntÔitxvutat
3 n Inter principia condendi hajus ope- ToT; op0c5^ ^oyiCoi^S^OlC* ( Pt>«T. dâ
riii ( Capitolii ) , moTisse namen ad in* Fort. Hom. )
414 TEAITB DBS ÉTUDES.
prendre aux jeunes gens à tirer de leurs lectures tout le fruit qu'on en doit attendre.
Le premier morceau de cette histoire traitera de la fondation de Fempire romain par Romulus et Numa : le second , de l'expulsion des rois et de l'établissement de la liberté : le troisième aura beaucoup plus d'étendue , quoiqu'il ne renferme que l'espace d'environ cinquante ans , depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la défaite de Persée , roi de Macédoine , qui est le temps des plus grands événements de Thistoire romaine. ËnGn , le quatrième et dernier morceau aura pour matière le changement delà république romaine en monarchie, prévu et marqué par l'historien Polybe.
PBBMIEB HOBGBAU DB L'HISTOIBB BOMAINE.
Fondation de Fempire romain par Romtdus et Numa.
On trouve réunis dans Romulus et dans Numa tous les principes et les fondements de la puissance de Rome , les causes de son agrandissement et de sa durée, les maximes de sa politique , les règles de son gouvernement, le génie particulier de son peuple, et l'esprit dont il a été animé dans toute sa conduite et dans toutes ses différentes situations pendant plus de douze siècles. C'est dans ces deux règnes que le peuple romain a puisé les caractères propres et singuliers qu'il a portés depuis avee tant d'éclat et de succès; et l'impression en a été si intime et si profonde , qu'elle a duré sans altération , non-seulement du> temps des rois et de la république, mais sohs les empereurs , et jusqu'à la décadence de l'empire.
PBEMIEB CABACTEBE DES BOMAINS.
La valeur.
Un des caractères dominants du peuple romain a été d'être belliqueux , entreprenant , conquérant ; de se consacrer tout entier à la profession des arnees, et de préférer à tout la gloire qui revient des exploits guerriers. Romulus , son fondateur, semble lui avoir inspiré ce caractère. Ce prince, endurci dès son
TBAITé DES lârUOES. 41 &
enfance par les pénibles exercices de la chasse , et accoutumé i^ combattre contre les voleurs; obligé ensuite de défendre les franchises de Tasile qu'il avait ouvert; u*ayaut pour sujets de son nouveau royaume qu'un assemblage de gens hardis , déterminés , féroces , qui n'espéraient de sûreté pour leurs person* nés que par la force , et qui, ne possédant rien , ne pouvaient trouver de subsistance qu'à la pointe de l'épée , ce prince , dis-je , s'accoutuma à avoir toujours les armes à la main , et il passa son règne à faire successivement la guerre aux Sabins , aux Fidénates , aux Véiens et à tous les peuples voisins.
Il mit fort en honneur la bravoure militaire, par les fréquentes victoires qu'il remporta , et par ses exploits personnels. Et l'éclat avec lequel on le vit entrer deux fois dans Rome portant un trophée à la tête de ses troupes victorieuses , au milieu d'une foule de captifs et parmi les acclamations de tout le peuple, donna lieu aux triomphes qui furent en usage dans la suite, et qui étaient en même temps l'aiguillon le plus puissant de l'ambition des généraux, et le dernier comble de la grandeur à laquelle ils pouvaient aspirer. Romulus ne fut pas moins attentif à animer le courage des simples soldats par les récompenses et les différents honneurs militaires , et par l'amorce des terres conquises qu'il leur partageait.
SECOND CÂBACTÈBE DES BOMÂINS.
Mesures sages pour étendre Pempire,
Un autre grand caractère des Romains consiste dans les sages mesures qu'ils ont toujours prises pour étendre et agrandir leur empire, et dont Romulus leur a donné l'exemple. Ce prince , persuadé qu'un État n'est puissant qu'à proportion de la multitude des sujets qui le composent , employa deux moyens pour augmenter le nombre des siens.
Le premier fut Fusage modéré et prudent qu'il flt de ses victoires et de ses conquêtes. Au lieu de traiter les vaincus en ennemis, selon la coutume des autres conquérants, en les exterminant, en les dépouillant, en les réduisant en servitude, ou en les forçant, par la dureté du joug qu'on leur impose , de haïr le nouveau gouveroenieut, il les regarda tous comme ses sujets ua-
416 TBAITB DBS ÉTUD8S.
tarels , les fit habiter avec lui dans Rome , leur communiqua tous les privilèges des anciens citoyens, adopta leurs fêtes et leuis sacrifices, leur ouvrit indifféremment l'entrée à tous les emplois civils et militaires ; et, en les intéressant partons ces avantages au bien de l'État , il les y attacha par des liens si puissants et si volontaires , qu'ils ne furent jamais tentés de les rompre.
Les Romains , portant au fond du cœur un pressentiment secret de la grandeur à^laquelle ils étaient destinés, furent en tout temps fidèles à suivre cette maxime d'une politique. si profonde et si salutaire. On sait que c'était ordinairement le général même qui avait fait la conquête d'une ville ou d'une province , qui en devenait le protecteur, qui plaidait leur cause dans le «énat, qui défendait leurs droits et leurs intérêts, et qui , oubliant sa qualité de vainqueur, ne se souvenait que de scelle de patron et de père, pour les traiter tous comme ses clients et ses enfants.
Le second moyen que Romulus employa fut de ne pas dédaigner des bergers , des esclaves , des gens sans biens et sans naissance , pour augmenter le nombre de ses sujets et de ses citoyens. Il savait que les commencements des villes et des États <, aussi bien que de toutes les autres choses humaines, étaient faibles et obscurs, et que c'est ce qui avait donné lieu aux fondateurs des villes de feindre que leurs premiers habitants étaient nés et sortis de la terre. Il reçut donc dans son asile tous les fugiti£s que l'amour de la liberté et les poursuites pour dettes ou pour d'autres raisons obligeaient de chercher une retraite. Ce premier bienfait , joint à la fête des Saturnales , que Numa introduisit depuis, et où les maîtres admettaient leurs esclaves aux mêmes festins, et vivaient avec eux dans une parfaite égalité, inspira aux Romains plus de douceur et de bonté pour leurs esclaves que n'en a eu aucun peuple policé. Chaque citoyen avait le pouvoir, en donnant la liberté à ses esclaves, de les rendre citoyens romains comme lui , de leur en accorder le rang et tous les droits,
* c( Urbes quoque , at cœtera , ex infi- nrbes, qui obscaram atqae hamflem con-
mo nasci : deinde . qaas saa Tîrtus ac ciendo ad ae maltitiidinem , natam t
dii jayent, magnas sibi opes magnumqae terra sibi>prolem ementiebantar, asylum
uomen facere. . . Adjicifindae moltitudi' aperit. » (LtT. Ub. I, a. 8 et 9. ) niii causa, vetere consiiio condentiam
TBAITB DES ÉTUDES. 417
et de les unir à FÉtat d'une manière si étroite et si honorable, qu'on n'a point vu d'affranchi qui n'ait préféré cette nouvelle patrie à son pays natal et à sa famille.
C'est par ces deux moyens que Rome se renouvelait sans cesse et se fortifiait. C'est par là qu'elle réparait ses pertes, qu'elle remplaçait les anciennes familles qui s'éteignaient par les accidents de la guerre ; qu'elle trouvait dans son sein des recrues toujours prêtes à remplir les légions, et des sujets capables d'occuper tous les emplois de la paix et de la guerre ; et que , se sentant surchargée par une multiplication trop féconde , elle était en état d'envoyer au loin de nombreux essaims , et d'établir sur ses frontières de puissantes colonies , qui servaient de remparts contre les ennemis, et faisaient la sûreté des nouvelles conquêtes.
En s'incorporantsans cesse des étrangers, et les transformant en citoyens et en membres , elle leur communiquait ses mœurs, ses maximes, son esprit, la noblesse de ses sentiments, son zèle pour le bien public ; et, en les associant à sa puissance, à ses avantages et à sa gloire , elle formait un État toujours florissant, que le dehors et le dedans contribuaient également à fortifier et à agrandir.
Les Romains évitèrent en tout temps la faute capitale que fit Périclès s quoique d'ailleurs un des plus grands politiques qu'ait eus la Grèce, en déclarant qu'on ne tiendrait pouir Athéniens naturels et véritables que ceux qui seraient nés de père et de mère athéniens. Par ce seul décret, qui excluait plus du quart de ses citoyens, il affaiblit extrêmement sa république. Il la mit hors d'état de faire des conquêtes , ou de les conserver; et , forcé de se contenter d'avoir les villes conquises pour alliées ou pour tributaires , au lieu de les unir à soi comme membres du corps de l'Ëtat et comme parties de sa république , selon les principes des Romains , il les vit bientôt secouer le nouveau joug et se mettre en liberté.
C'est avec raison que Denys d'Halicamasse * regarde la coutume introduite par Romulus d'incorporer dans l'État les villes et les nations vaincues , comme la plus excellente maxime de
' Plat, in Vita Pericl. iiri T^Jv i^yejjwviav dcvaf 6vT(i>v oOx
*' KpotTKJTOv &icàvT(i>v itoXiTEujjui- èXaxÉOTTiv |jLoTpav •K&ç&ax'S,, (Dxouïb.
Tcov Owàpyov, ô xai •«}; ^eêaiou Hulic. Jntiq. rom, llb.U. )
'Pc<>(j.aioiç êXsuOepia; ^px^» îtal tôv
418 TBAITB DBS BTUDBS.
politique , et qui a le plus contribué à Tét'ablissemcnt et à raffermissement de la grandeur romaine. Il remarque que ce fut le mépris ou l'ignorance de cette maxime qui ruina la puissance des Grecs , qui mit Sparte hors d'état de se relever après la babataille de Leuctres , et qui , à la bataille, de Chéronée , fit perdre pour toujours aux Thébains et aux Athéniens l'empire de la Grèce ; au lieu qu'on a vu la république romaine survivre aux plus sanglantes défaites , et mettre sur pied de nouvelles armées encore plus nombreuses que celles qu'elle venait de perdre.
L'empereur Claude, dans un excellent discours qu'il fit au sénat pour justiGer le privilège de citoyen romain qu'il avait accordé aux peuples de la Gaule, remarqua judicieusement que ce qui avait perdu les républiques de Lacédémone et d'Athènes < était Textréme différence qu'elles avaient mise entre les citoyens et les peuples conquis , traitant toujours ces derniers comme des étrangers, les tenant séparés de tout, et ne les intéressant ainsi jamais aubien public : au lieu que le fondateur de Rome, par une politique infiniment mieux entendue, avait incorporé dans le nombre des citoyens les peuples qu'il avait vaincus ; et que, dans le jour même où il les avait combattus comme ennemis, il les avait reçus comme membres de l'État, admis à tous les privi- ]éi:;es des sujets naturels, et engagés parleur propre intérêt à défendre la même ville qu'ils avaient attaquée.
Ce fut principalement par ce moyen , comme on l'a déjà remarqué , que le plus étendu de tous les empires fit un corps dont toutes les parties étaient liées beaucoup plus par l'affection que par la crainte. Les Romains avaient des colonies dans tous les pays ; et les peuples de toutes les provinces étaient admis au gouvernement de l'Etat sans qu'il y eût presque de différence entre eux et les vainqueurs. Les Gaules étaient pleines de familles consulaires >. I^es charges civiles et militaires étaient égale-
* « Qaid aliad exitlo Laoedœmoniis et sait Céréalier général de l'armée ro-
Atheniensibas ftait. quamquam armis tnaine ^ à ee1^x de TYéve» et de Langres).
poUerent , niai qnod victos pro alienige- Ipii i^eramqne legionibas nostris priEM-
nis arcebanti? At condîtor noster Romn- detis : ipsi hasaliasqae provinciaa regi-
las tautum sapientia raluit, at plerosqae tis. Nihil aeparatam , claasumye . . .
populos eodem die hostes dein cires ba- Proinde pacem et nrbem , qaam victi
baerit. » (Tac. Annal, lib. l.l,cap. 24.) victoresque eodem jure obtinemas, aina-
2 « Cietera in communi sita sunt (cfi- te, colite. » (Tac. IHst. lib. 4, cap. 74.)
TB4ITE DBS ETUDRS. 41^
ment remplies ou par les Romains, ou par des hommes du pays. Saint Augustin remarque, en quelque endroit, qu'on distinguait peu à Carthage si elle était libre ou vaincue , tout étant commun entre ses citoyens et ceux de Rome , et le gouvernement étant égal pour l'un et pour l'autre.
Ce principe de politique à l'égard des peuples vaincus , observé exactement à Rome dans tous les temps , çst bien digne d*attention, et peut être d'un grand usage. Les voies dures et hautes ne sont propres qu'à entretenir une division dangereuse , qui éclate à la première occasion. Le bon traitement au contraire fait aimer le vainqueur, attache au nouveau gouvernement, efface les anciennes impressions ; et comme les peuples conquis servent ordinairement de frontière, leur fidélité devient une barrière plus ferme et plus sûre que tous les remparts.