TROISIÈME CARACTÈBE DES ROMAINS
Sagesse des délibérations dans le sénat.
Le troisième caractère est la sagesse du sénat, qui commença sous Romulus à prendre une forme arrêtée et fixe. Le sénait était le conseil public de la nation , toujours subsistant > ; composé, non de membres arbitraires, mais de personnes tirées des plus considérables familles. Les sénateurs, intéressés par leurs fortunes et par leurs dignités au succès du gouvernement, capables , par la maturité de l'âge et par une longue expérience , de gouverner sagement , tenaient le milieu et la balance entre l'autorité souveraine du prince et la faiblesse du peuple, et fournissaient une foule de magistrats formés au bien et préparés aux plus grands emplois par une excellente éducation , rem* plis de lumières et de sentiments supérieurs à ceux du vulgaire. On les appelait pères {patres), afin que d'un côté ce nom les fît souvenir qu'ils étaient en place et tenaient un rang distingué
* c Majores nostri , qaum regum po- todem , prœsidem , propngnatorem eoUo*
testatem non talissent , ita magistratus cayerunt. Hajns ordinis auctoritate «ti
annaos creaverant, ut conciliam senatos magittratas , et quasi ministros gniTU-
reipublic» praeponerent sempiternam : simi coneilii esse Tolnerunt : seoataM
deligerentur antem in Id conciliam ab autemipsumproiimommordinnflisplaii-
nnirerso populo, nditusqae in illum «uni' dore confirmari» plebis libartatem et
mum ordinem omnium ciyiam iodustiias commoda tueri atqne aagere voloerimt. »
ac Yirtuti pateret. Senatum reipub. eus- (Cic. Orat. pro Sext. n. 137. )
pour devenir les protecteurs du peuple, dont ils devaient procurer les avantages avec une vigilance , un désintéressement , un zèle de pères^; et que d*un autre côté le peuple fût averti du respect et de l'affection qu'il était obligé de leur témoigner, et de la confiance avec laquelle il devait faire usage de leur conseil , de leur crédit et de leur protection.
Ce sénat fut dans tous les siècles suivants le plus ferme appui, la principale force, la plus grande ressource de TÉtat, même sous les empereurs. On sait la célèbre parole de Cinéas, que Pyrrhus avait député vers les Romains. Quand il fut de retour, il dit à son maître que le sénat de Rome lui avait paru une assemblée de rois ' , tant il y avait reconnu de grandeur et de majesté. Ce n^est point dans les édifices >, dit l'empereur Othon à l'occasion d'une émeute où il craignait pour le sénat, ni dans la magnificence extérieure, que consistent la gloire et la durée de l'empire. Tout ce qui n'est que matériel est peu de chose; il peut se détruire et se rétablir, sans que l'essentiel souffre aucun changement. Mais c'est attaquer le fond de l'État et le prince même , que de donner atteinte à l'autorité du sénat.
Taurai lieu de parler encore ailleurs du sénat, lorsque j'examinerai plus en détail la forme du gouvernement établi dans la république romaine.
QUATRIÈME CÂEACTSBB DES BOMÂINS.
Union étroite de toutes les parties de VÉtut,
Le peuple romain n'était d'abord qu'une multitude confuse, formée par l'assemblage tumultueux et fortuit de plusieurs peuples, opposés de caractères et d'intérêts, différents d'inclinations et de professions, pleins de jalousies et d'animosités. Pour faire cesser cette diversité, nuisible à l'affermissement solide de l'État, Romulus commença par distribuer tous les citoyens en tribus et en légions ; et ensuite Numa, allant encore plus loin au-devant
■ « Qa«m qal ex regibiu constare aima intercidere ae reparari promiscaa
,dixit, aaas Teram tpeciem romani sena* sant : aeternitat reram, et pax gentiam ,
tas cepit. » (Lit. lib. 9, n. 17.) et mea cam reetra salas, incolamltate
^ « Quidl Tos pplcherrimam banc or- senatas flrmatar. u ( Tac. Hiat, lib. 1 ,
bem domibos et tectis , et congestu la- cap. 84. ) pidam stare creditis? Mata ista et iua-
TfiAlTE DBS ÉTUDES. 421
du mal', rassembla tous ceux d'un même art et d'un même métier, et les réunit dans une même confrérie , en leur assignant des jours de fêtes et des cérémonies propres, pour leur faire oublier par ces nouveaux liens de religion et de plaisir la diversité de leur ancienne origine.
Mais ce qui contribua le plus à établir une parfaite concorde dans ce peuple naissant fut le droit de patronage établi par^ Romulus * ; parce qu'en unissant par des liens très-étroits et très-sacrés les patriciens avec les plébéiens , les riches avec les pauvres , il semblait ne Mre du peuple entier qu'une seule famille. On appelait les premiers patrons ou protecteurs, et les autres clients. Les patrons étaient engagés par leur nom même à protéger en toute occasion leurs clients , comme un père soutient ses enfants; à les aider de leur conseil, de leur crédit, de leurs soins; à conduire et poursuivre leurs procès, s'ils en avaient; en un mot , à leur rendre toutes sortes de bons offices. Les clients, de leur côté, rendaient toute sorte d'honneurs à leurs patrons, les respectaient comme de seconds pères , contribuaient de leurs biens à marier leurs filles si elles étaient pauvres, à ra* dieter leurs enfants s'ils avaient été pris par l'ainemi , à les faire subsister eux-mêmes s'ils tombaient dans quelque disgrâce. On a déjà remarqué que dans les temps postérieurs ce n'était pas seulement des particuliers, mais des villes et des provinces entières , que Ton iMettait sous la protection des grands de Rome.
Cette union des citoyens, comme l'observe Denys d'Halicarnasse, formée ainsi dès le commencement, et cimentée avec soin par Romulus, s'affermit de telle sorte dans la suite, que pendant l'espace de plus de six cents ans , quoique la république fût continuellement agitée par les divisions intestines qui exercèrent si longtemps le peuple et le sénat , jamais on n'en vint jusqu'à prendre les armes et à répandre le sang ; mais les disputes, quelque échauffées et violentes qu'elles fussent, se pacifiaient toujours à l'amiable, sur les remontrances qui se faisaient de part et d'autre 3, chacun cédant mutuellement de son côté, et relâchant quelque chose de ses droits ou de ses prétentions.
• Plat, in Vita Nam». ^ Ueiôovreç xal ôiôàffxovTEç àXXiQ-
^ Dionys. HaUcarn. Ântiq. rom. lib. 2. Xouç, xaî xà (ièv eIxovXEC, xà 8è nop*
422 TUAITÉ DES ÉTUDES.
CINQUIÈME CABACTÈBE DES BOMAINS.
Amour de la simplicité, de la frugalité y de la pauvreté , du travail, de l'agriculture.
Un des premiers soins de Numa, quand on Teut choisi pour roi, fut d'inspirer à ses nouveaux sujets J'amour du travail , de la simplicité, de la frugalité , de la pauvreté , dont le goût et l'estime ont duré si longtemps parmi les Romains. La manière dont il était monté sur le trône lui donnait droit de recommander fortement toutes ces vertus à ses citoyens.
Numa' était né et faisait sa résidence ordinaire à Cures, principale ville des Sabins, d'où les Romains , unis avec cette nation , s'appelèrent Quirites. Porté naturellement à la vertu , il avait encore cultivé son esprit par l'étude de toutes les sciences dont son siècle était capable, et surtout de la philosophie. 11 en mit les règles en pratique dans toute sa conduite. La campagne et la solitude faisaient ses délices. Il s'y occupait à cultiver la terre, et à étudier dans les ouvrages de la nature les merveilles de la puissance divine.
11 jouissait d'un si doux repos, lorsque les ambassadeurs des Romains vinrent lui annoncer que les deux partis qui divisaient Rome s'étaient enfin réunis à le choisir pour leur roi. Cette nouvelle le troubla, mais ne le déconcerta pas. Il leur représenta combien il était dangereux , à un homme qui était heureux et content dans la vie qu'il menait, de passer brusquement à un genre de vie tout opposé. « J'ai été nourri et élevé, leur dit-il, « dans la discipline dure et austère des Sabins; et, hors le temps « que je donne à étudier et à connaître la Divinité, je ne « m'occupe qu'à cultiver la terre et à nourrir des troupeaux. Si « l'on croit voir en moi quelque chose d'estimable, ce sont a toutes qualités qui doivent m'éloigner du trône : l'amour du « repos, une vie retirée et appliquée à l'étude, une extrême « aversion de la guerre, et une grande passion pour la paix. « Me siérait-il bien , entrant dans une ville qui ne retentit que « du bruit des armes et qui ne respire que les combats , de
éxovTwv >aft6avovT£; , icoXiTixàç Xvffeiç. ( Oiowrs. Halic. Hb. 2. ) èlcotouvTO tàç Twv è^iù.TWMXtù'^ ôia- * Plut, iu Vita Humas.
« vouloir enseigner et inspirer le respect des dieux, Tamour a de la justice, la haine des violences et de la guerre, à un peuple <t qui semble désirer beaucoup plus un capitaine qu'un roi ? »
Le refus de Numa ne servit qu*à redoubler les instances des Romains. Us le prièrent et le conjurèrent de ne pas les rejeter dans une nouvelle sédition, qui aboutirait à une guerre civile , puisqd'il n'y avait que lui seul qui fût au gré des deux partis.
Quand ces ambassadeurs se furent retirés, son père et Martius son parent n'oublièrent rien pour le porter à accepter le sceptre. « Si vous n'êtes sensible, lui disaient-ils > ni au plaisir d'amasser « de grands biens parce que vous vous contentez de peu , ni à u Fambition de commander parce que vous jouissez d'une gloire « plus grande et plus réelle, qui est celle de la vertu, considérez « que bien régner c'est rendre à Dieu l'hommage et le culte qui lui « est le plus agréable. C'est Dieu qui vous appelle , ne voulant <i pas laisser inutile et oisifle grand fonds de justice qu'il a mis Cl en vous. Me vous dérobez donc point à la royauté, puisque « c'est à un homme sage le plus vaste champ du monde pour « faire de belles et de grandes actions. C'est là qu'on peut servir « magnifiquement les dieux, et adoucir insensiblement l'esprit des « hommes et les plier sous le joug de la religion , car les sujets « se conforment toujours aux mœurs de leurs princes. Les Ro- « mains ont aimé Tatius , quoiqu'il fût étranger ; et ils ont con- « sacré par des honneurs divins la mémoire de Romulus , qu'ils « adorent. Que sait-on si ce peuple victorieux n'est pas las de u guerres, et si, plein de triomphes et de dépouilles, il ne désire « pas un chef plein de douceur et de justice, qui le gouverne eo *i paix sous de bonnes lois et sous une bonne police ? Mais quand « il continuerait d'aimer la guerre avec la même fureur, ne vaut-il « pas mieux tourner ailleurs cette fougue en prenant en main « ses rênes , et unir par des nœuds d'amitié et de bienveillanoe <• votre patrie et toute la nation des Sabins avec une ville si » puissante et si florissante ? »
Numa ne put résister à de si fortes et de si sages remontrances , et il se mit en marche. Le sénat et le peuple, pressés d'un merveilleux désir de le voiriso^rtirent de Rome, et allèrent au-
424 TRAITÉ DCS ÉTUDES.
devant de lui. L'idée qu'ils avaient conçue depuis longtemps de 88 probité s'était i)eaucoup accrue par ce que les ambassadeurs leur avaient rapporté de sa modération * . lis comprenaient qu'il fallait qu'il y eût un grand fonds de sagesse dans un homme capable de refuser la royauté , ^t qui regardait avec indifférence et même avec mépris ce que le reste des hommes considère comme le comble de la grandeur et de la félicité fiumaine.
ISuma conserva sur le trône les vertus qu'il y avait portées. Autant que les bienséances de son rang le pouvaient permettre , il vécut avec la simplicité et la modestie qu'il avait choisies dès le temps de sa vie privée. On voit en lui un modèle parfait de la royauté. Il tempère la majesté du prince par la modération du philosophe, ou plutôt il la relève par un nouvel éclat , et la rend plus aimable et plus assurée. Content de s'attirer le respect par ses qualités vraiment royales , il bannit le vain appareil de sa grandeur, qui n'impose qu'aux sens , et doàt sa vertu n'avait pas besoin. Il est sans faste , sans luxe , sans gardes. Dès le premier jour de son règne il casse la cohorte queRomulus tenait toujours auprès de sa personne, en déclarant qu'il ne voulait ni se délier de ceux qui se Gaieut > à lui, ni commander à des hommes qui se déQeraient de lui.
11 partage entre les pauvres citoyens les terres conquises, aOn de les éloigner de l'injustice par les fruits légitimes de leur travail , et afin de les porter à l'amour de la paix par les soins de l'agriculture , qui en a besoin. Il arrête et il charme leur ardeur trop bouillante pour la guerre , par les douceurs d'une vie tranquille et utilement occupée. Pour les attacher à la culture des terres d'une manière plus intéressante et plus fixe , il les distribue par bourgades , leur donne des inspecteurs et des surveillants, visite souvent lui-même les travaux de la campagne, juge des maîtres par l'ouvrage, élève aux emplois ceux qu'il reeonnatt laborieux , appliqués, industrieux , réprimande les négligents et les paresseux. Et par ces différents moyens, soutenus de son exemple et appuyés par la persuasion, il met l'agriculture si fort en honneur, que , dans les siècles suivants , les généraux
» IMonys. Halicarn. lib. 2. ^ ouTe ^flcot^eueiv àTCioirovvTWV ^Çîou.
' Oûre Yàp &TCt(rre7v iciffievouoiv, ( Plot. )
TBÂITB DES ETUDES. 425
d'armées et les premiers magistrats, bien loin de regarder comme au-dessous d'eux les occupations rustiques, faisaient gloire < de cultiver leurs champs de ces mêmes mains victorieuses et triomphantes qui avaient dompté Tennemi ; et le peuple romain ne rougissait pas de donner le commandement de ses années et de confier le salut de TÉtat à ces illustres laboureurs qu'il allait prendre à la charrue, et leur faisait quitter le soin de leurs terres pour prendre celui de l'empire.
Scipion l'Africain s après avoir vaincu Annibal, bêchait luimême la terre, selon TusaTge des anciens, plantait et greffait ses arbres , et s'occupait des travaux rustiques. Personne n'ignore combien Caton l'ancien , surnommé le Censeur ^^ s'était appliqué à l'agriculture, dont il nous a même laissé des préceptes. Cicéron^, dans son beau plaidoyer pour Roscius d' Amène, entre dans une juste indignation contre l'accusateur de sa partie , qui , ayant dégénéré de Tancien goût, décriait le séjour de Roscius à la campagne, et voulait qu'on le prît comme une preuve de la haine de son père contre lui*, et qui, par le même principe, aurait dû regarder comme un homme dégradé et déshonoré un Attilius , que les députés du peuple romain trouvèrent dans son champ occupé actuellement à semer ses terres, a Nos « ancêtres , dit-il, pensaient bien autrement. £t c'est par une
* « Plaribns monnmentis scriptoram bas rusticis fessam : exercebat enim admoneor, apad antiqaot nostros fuisse opère se, terramqae (ut mosfait priscis) glorisp caram rusticationis : ex qua QaiU' ipse subigebat. » (Sbw. Ep. 86.) tiusCiacinaatBSjObsessi consniis et exer- ** n Mae tu, Eruci, accusator esses ricitas liberator , ab aratro vocatos ad die- diculas , si illis temporibas natus esses , taturam yenerit ; ac rarsus , fasctbos quant ab aratro arcessebantor qui coa* depositis , quos festinaotius Victor reddi» suies fièrent. Etenim qui praeesse agro derat quam sumpserat imperator , ad colendo flagitium putes , profecto illam eosdem juvencos et quatuor jogerum Attilium, qaem sua mana spargentera avitum hierediolum redierit. Itemque C. semen, qui missi eraut, convenerunt , Fabricius et Carias Dentatus , aller hominem turpissimam atqae inbonestis- Pyrrhofioibas Italiae polsOfdomitis alter simum judicares. Ât hercule majores Sabinis, accepta quae Tiritim divideban- nostri longe aliter et de illo et de ceeteris tar captivi agri septem jugera non minus talibus viris existimabant. Itaque ex miindustrie coluerit, quam fortiter armis nima tenuissimaqae republica maximam quaesierat. Et ne singulos intempestive et florentissimam nobis reliquerunt. Suos nunc- persequar , quam tôt alios romani enim agros studiose colebant, non aliegeneris intuear memorabiles daces hoc nos capide appetebant ; quibus rébus et semper duplici studio floruisse, vel de^ agris, et urbibas, et nationibas rempufeudcndi vel colendi patries qaeesitosque blicam , atque hoc imperium , et populi fines. » (CoLiiM. de Re rust. lib. 1.) romani nomen auxeront. m (Orai. pro S.
^ a In hoc angolo ille Carthaginis Rose. Amer, n. 50.) ^orror , Scipio , ablaebat cocriia iabori-
4"}^ TBATTÉ DES ÉTUDES.
« telle conduite que de faible et de médiocre qu'était notre ré- « publique ils l'ont rendue puissante et si florissante. Ils cul- « tivaient leurs propres terres avec soin, et ne désiraient point « celles d'autrui par le sentiment d'une basse et insatiable ava- « rice; et par là ils ont enrichi la république et grossi Tempire « romain de tant de terres, de villes et de nations. »
Mais cet amour du travail et de la vie champêtre n'a pas seulement contribué aux conquêtes et à l'agrandissement de l'empire romain ; il a servi aussi à y conserver pendant tant de siècles cette noblesse de sentiments, cette générosité, ce désintéressement, qui ont encore plus illustré le nom romain que toutes les plus fameuses victoires. Car, il faut l'avouer, cette vie innocente de la campagne > a une liaison bien étroite avec la sagesse , dont elle est comme la sœur; et l'on peut avec raison la regarder comme une excellente école de simplicité >, de frugalité , de justice, et de toutes les vertus morales.
Numa , élevé dans cette école , inspira le même goût et les mêmes sentiments , non-seulement à ses propres sujets , mais aux villes voisines , comme l'observe Plutarque dans la magnifique description qu'il nous a laissée de sou règne. Car le peuple romain n'était pas le seul qui fût adouci et calmé par la justice et Thumeur paclGque de ce bon roi, mais aussi les villes des environs, dans lesquelles, comme si un doux zéphyr eût soufflé du côté de Rome, on aperçut un admirable changement de mœurs, et l'on vit succéder à la fureur de la guerre un ardent désir de vivre en paix , de cultiver la terre , d'élever tranquillement ses enfants, et de servir les dieux en repos. Dans tout le pays ce n'étaient que fêtes, que jeux , sacrifices, festins , et réjouissances de gens qui se visitaient et qui allaient les uns chez les autres, sans aucune crainte , comme si la sagesse de Numa eût été une riche source d'où la vertu et la justice eussent coulé dans l'esprit de tous les peuples , et répandu dans leur cœur la même tranquillité qui régnait dans le sien.
En effet, pendant le règne de Numa on ne vit ni guerre ni esprit de révolte ; et l'ambition de régner ne porta personne à
* <c Res nistica, sine dabitatione, > « Vita rustica parcimoniae, diliproxima et quasi consanguinea sapieutiae gentin , jastitiae magistra est. m ( Orai. est. » (CoLUM. de Re Kust lib I.) ptv Rose. Amer. n. 75.)
conspirer contre lui. Mais , soit que le respect pour son émioente vertu, ou la crainte de la Divinité, qui le protégeait si visiblement , eût désarmé le crime ; soit que le ciel , par une faveur singulière, prît plaisir à préserver cet heureux règne de tout attentat qui pût en souiller la gloire ou en troubler la joie, il a servi de preuve et d'exemple à cette grande vérité que Platon osa prononcer I, longtemps depuis 9 lorsqu*en parlant du gouvernement il dit : Les villes et les hommes ne seront délivrés de leurs maux que lorsque, par une protection particulière des dieux ^ la souveraine puissance et la philosophie^ se trouvant réunies dans un même homme, rendront la vertu victorieuse du vice*. Car le sage D*est pas seulement heureux, mais il rend encore heureux tous ceux qui écoutent les paroles qui sortent de sa bouche. 11 n'a presque jamais besoin d'en venir à la force et aux menaces pour réduire ses sujets, qui, voyant éclater la vertu dans un modèle aussi illustre et aussi exposé aux yeux qu'est la vie de leur prince, se portent naturellement à Timiter, et à mener comme lui une vie irrépréhensible et heureuse ; ce qui est le fruit le plus doux d'un sage gouvernement, comme d'un autre côté la plus solide gloire d'un prince est de pouvoir inspirer à ses sujets une si noble inclination et de les conduire à une vie si parfaite, ce que personne n'a su si bien faire que ISuma.
J'ai cru devoir exposer avec quelque étendue les raisons de Numa pour refuser la couronne , les motifs qui le déterminèrent à l'accepter, les excellentes règles qu'il suivit dans son gouvernement, et la belle description que fait Plutarque des merveilleux effets que produisit son règne, fondé sur la justice et sur l'amour de la paix. Ce caractère est grand, et presque unique dans l'histoire; et il me semble que le devoir d*un maître est de bien faire sentir à ses disciples des endroits si pleins de beaux sentiments, et si propres à former en même temps et l'esprit et le cœur.
1 « Atqne ille qaidem princeps ingenii sent. Hanc conjanctionem videlicet po
et doctrinse. Plato , tum denique fore te^itatis et sapientiae salati censuit ciTÎta-
hcatas respablicas putavit , si aut docti tibus esse posse. u ( Cic. ad Quint, frat.
et sapientes homines eas regere ccepis- lib. I, Epist. I.) 6cnt ; aut , qui regerent , omne suum stu- ' Lib. 5 , de Rep. diuin in doctrina ac sapientia collocas-
438 TRATTB DES ÏÏTUDES.
SIXIÈME CABACTÈBE DES BOMAINS.
Sagesse des lois.
Numa comprit , dès le coinmeacement de son règne , que la justice , qui est la base des empires et de toute société, était encore plus nécessaire à un peuple élevé dans l'exercice des armes, accoutumé à subsister par la violence, et à vivre sans discipline et sans police. Pour adoucir la férocité de ces esprits , et pour réduire à Tuniformité tant de caractères différents, il établit des lois sages , et les rendit aimables par sa modération et sa douceur, par rexemple des plus grandes vertus, par un amour invariable pour réquité envers les étrangers aussi bien qu'à l'égard des citoyens. Par cette conduite , il inspira à ses sujets un si grand respect pour la justice , qu'il changea toute la face de la ville. Et le zèle pour observer des lois si utiles et si saintes , et pour en perpétuer Fesprit, fut si grand, que l'on vit toujours à Rome, jusque sous les derniers empereurs, une tradition suivie de jurisprudence, une espèce d'école de sages législateurs et de célèbres jurisconsultes , qui , formant leurs décisions sur les plus pures lumières de la raison et sur les plus sûres maximes de l'équilé naturelle, composèrent ce corps de droit et de jurisprudence qui est devenu l'admiration de tout l'univers, et que toutes les nations policées ont adopté^ ou du moins imité, en y puisant les lois les plus salutaires.
SEPTIÈME CABACTÈBE DES BOMAINS.
La religion.
Le septième caractère est un grand respect pour la religion, une exacte fidélité à tout commencer par elle et à y rapporter tout. Romulus avait déjà montré beaucoup d'attachement pour la religion, comme Plutarque l'observe ; mais Numa le porta beaucoup plus loin, et s'appliqua à lui donner plus de lustre et plus de majesté. Il en prescrivit les règles particulières; il en marqua en détail les exercices et les rites, et les accompagna de tout ce que les cérémonies pouvaient avoir de plus auguste et les fêtes de plus agréable et de plus attirant. Par ces spectacles nouveaux de religion , et par ce commerce fréquent avec les
TBAITÉ DES ÉTUDES. 429
clioses saintes , qui semblaient rendre la Divinité présente partout, il rendit les esprits plus dociles, plus traitables , plus humains , et tourna insensiblement le penchant qu^ils avaient à la violence et à la guerre vers Tamour de la justice et vers le désir de la paix, qui en est le fruit. Cette habitude de faire entrer la religion dans toutes les actions remplit le peuple d'une, vénération pour la Divinité si profonde et si durable, que dès lors , et dans tous les siècles suivants, on ne créait point de magistrats, on ne déclarait point la guerre, on ne donnait point de bataille, on n'entreprenait rien en public, et l'on ne faisait rien en particulier, ni mariage, ni funérailles, ni voyages, sans l'avoir consacré par la religion. Le soin qu'il eut de bâtir un temple à la Foi , et de la faire regarder comme la dépositaire sacrée des paroles données et des promesses , et comme la vengeresse in • exorable de leurs violements, rendit le peuple si fidèle à ses engagements , que jamais dans aucune nation la sainteté du serment ne fut plus inviolable.
Polybe et Tite-Live rendent sur cela un ^orieux témoignage aux Romains. Le premier > dit que quand ils avaient une fois prêté serment, ils gardaient inviolablement leur parole, sans qu'il fût besoin ni de cautions, ni de "témoins, ni de promesses par écrit; au lieu que toutes ces précautions étaient inutiles chez les Grecs. Le second ' remarque que « les diffé- « rents et continuels exercices de religion établis ^r Numa , « qui faisaient intervenir la Divinité à toutes les actions humai- « lies, avaient rempli d'une si grande, religion tous les esprits , « qu'une parole donnée et un serment n'avaient pas moins de tt poids et d'autorité à Rome que la crainte des lois et des. « châtiments. Et non -seulement les Romains prirent le carac- « tère et les mœurs pacifiques de Numa, se formant sur leur roi
« At' aÙT^ç T^ç xarà tôv 6pxov mînes ad regl», velat onici exemplî,
merrew; xripoOffi TÔ xaSTJxov. (PoLTB. more» formareat, tum fiuitimi etiam
lib. 6. ) popali , qai ante , castra , non urbem
à « Deorum awidua insidens cura , positam in medio , ad «oHidtandam om-
qinim intéresse rebu» humaais cœleste '»»a™ P«cem crcdiderant, in eam vcr«-
numen videretur, ea pietate omnium cundiam addacti sunt. «t civitatem to-
pectora irabuerat , ut fides ac juijuran- **"> >« en**"™ versam deorum violari du-
dam proxime legum ao pœnaram metnm ^^^ »««• » (»'»▼• !»»>••, «^^ 21.) civitatem regermt. Et qvum ipsi se ho*
« comme sur un modèle parfait, mais les nations voisines, qui K auparavant avaient regardé Rome moins comme une ville que « comme un camp destiné à troubler la paix de tous les peuples, « conçurent une si profonde vénération pour le prince et pour « ses sujets, qu'ils auraient cru que c'eût été commettre un • crime et une .espèce de sacrilège que d'attaquer une ville tout « occupée du culte et du service des dieux. »
£n commençant à parler de Fhistoire romaine , il m'a paru nécessaire de donner d'abord une idée de ce fameux peuple, dont les principaux caractères , qui l'ont rendu si célèbre et Tont si fort élevé au-dessus de tous les autres peuples , se trouvent heureusement réunis dans Ronnilus et Pïuma , ses deux fondateiirs. On voit par là de quelle conséquence sont, non-seulement pour les particuliers, mais même pour des nations entières, les premières impressions qu'on leur donne ; et il est visible que ce furent ces grandes et solides vertus , établies dans Rome dès sa naissance , et toujours cultivées de plus en plus et infiniment accrues dans la suite des siècles , qui la rendirent victorieuse et maîtresse de l'uni vers : car, selon la judicieuse remarque de Denys d'Halicamasse >, c'est une loi immuable et fondée dans )a nature même, qtib ceux qui sont supérieurs en mérite le deviennent aussi en pouvoir et en autorité , et que les peuples qui ont plus de vertu et de courage l'emportent tôt ou tard sur c^ux qui en ont moins.
SECOND MORCEAU DE l'HISTOIBE BOMAINE.
Fxpvlsion des rois et établissement de ta liberté.
L'époque de l'expulsion des rois et de l'établissement de la liberté à Rome est trop considérable pour ne s'y pas arrêter. Cet événement mémorable est la base de la plus fameuse république qui ait jamais été ; c'est la source de ses beaux jours, et de tout ce qu'on a admiré en elle de plus grand et de plus merveilleux. De là le peuple romain contracta encore deux caractères singuliers, l'un de haine irréconciliable contre la royauté et contre tout ce
' «t>û<Te(o; yàp 89] v6(jlo; (ÎTcafft xoi- j^eiv cusX tûv Tfjxxôvtov toù; xûêittovoç. vÔÇy ÛV OÙ^eiç àvocXuaei XP^^^^ > ^P' (Dioms. Ualic. Antiq. rom. lib. I.)
TBAITE DBS ETUDES. 431
qui en présentait la moindre apparence, Tautre d'un violent amour de sa liberté, dont ii fut jaloux dans tous les temps presque jusqu'à Texcès. La modération réciproque que le sénat et le peuple gardèrent dans leurs disputes fait encore un troisième caractère bien digne d'être remarqué.
PBEMIEH C4BAGTEBE.
Haine de la royauté.
Plusieurs circonstances et divers motifs concoururent à faire naître cette haine implacable de la royauté et à la fortîGer.
1" Le mécontentement et Taversion que le peuple romain couvait depuis longtemps contre les violences et le gouvernement tyrannique des Tarqtiins éclatèrent enfin à l'occasion de Toutrage fait à Lucrèce, et de la manière funeste dont elle punit sur elle-même le crime du pnuce, en se donnant la mort de sa propre main.
2** Ces dispositions augmentèrent infiniment par la fermeté inouïe avec laquelle le consul Brutus fit en sa présence trancher la tête à ses enfants , pour être entrés dans un complot qui tendait au rétablissement des rois. Le sang de deux fils répandu par un père, avec le saisissement et l'effroi de tous les assistants, fit sentir plus vivement quel étrange malheur c'était que le joug des Tarquins, puisqu'il en fallait acheter l'affranchissement à un si grand prix. Cette exécution sanglante, et la fin tragique de Lucrèce , qui faisaient également horreur à la nature, gravèrent si avant dans tous les esprits l'aversion de la royauté, que même dans les siècles suivants ils n'en purent souffrir jusqu'à l'ombre; et ils crurent, à l'exemple de leurs ancêtres, devoir sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher, et tenter ce qu'il y a de plus extrême pour écarter un mal qu'ils étaient accoutumés , dès la jeunesse , à regarder comme le plus grand et le plus insupportable de tous les maux.
Z° En livrant au pillage les biens du roi , en abattant son palais et sa maison de campagne, en consacrant au dieu Mars ses champs près de Rome afin d'en rendre la restitution impossible , en jetant dans le Tibre la moisson de ses terres , ils ache-
432 TBAITÉ DBS ÉTUDES.
Térent de rendre la rupture irréconciliable ; et tout le peuple , qui avait pris part à Tinsulte et au pillage, comprit qu'il ne pouvait trouver Timpunité que dans une résistance inflexible.
4** L'acharnement opiniâtre des Tarquins à fatiguer les Romains par une longue et rude guerre , et à soulever contre eux tous leurs voisins , les mit dans la nécessité de se défendre sans ménagement. Les attaques réitérées , les fréquentes batailles , la mort d'un de leurs consuls tué dans le combat avec les plus considérables des citoyens , entretinrent et échauffèrent leur animosité, et firent passer en habitnde la crainte et la haine de la royauté. On peut juger de l'horreur qu'ils en avaient conçue dès le commencement, par la réponse qu'ils firent aux ambassadeurs du roi Porsena , qui sollicitait fortement le rétablissement des Tarquins. Ils déclarèrent < qu'ils étaient disposés à ouvrir phitôt leurs portes aux ennemi^ qu'aux rois, et qu'ils aimeraient mieux perdre leur ville que leur liberté.
5° La loi qui donnait pouvoir de prévenir quiconque tent^erait de se rendre mattre de la république, et de le tuer avant qu'il fût juridiquement condamné, pourvu qu'après le meurtre on apportât des preuves de l'attentat, semblait armer indifféremment la main de tous les citoyens contre l'ennemi commun, établir tous les particuliers comme également dépositaires de la liberté publique , et les rendre responsables de sa conservation.
6*" La valeur héroïque d^Horatius Cociès , avec les récompenses et les honneurs extraordinaires qu^il reçut pour avoir arrêté seul sur le pont l'armée auxiliaire des Tarquins ; l'audace intrépide de Scévola , qui punit sa main pour avoir manqué son coup ; le courage de Glélie et de ses compagnes ; les triomphes décernés à Publicola et à iMarcus son frère à cause des victoires remportées sur les rois; l'éloge funèbre et les honneurs solennels rendus à Brutus comme père de la liberté, et ceux qu'on rendit ensuite à Publicola en reconnaissance de son amour constant pour la république : tous ces objets enflammèrent de plus en plus
X « Ita indaxÎMe in animam , bostibai bertati erit ia iUa itrbe fini* , idem arbi potiua quam regibns portas patefacere ; ait. » (Liv. lib. 2, n. 16.) eam esse voluntatem omniom , ut qui li-
le zèle pour la liberté et la haine de la tyrannie, et , en attirant Tadmiration de tous les esprits vers ces grands modèles , leur inspirèrent Un ardent désir de les imiter.
70 Le serment solennel que fit le peuple sur les autels, en son nom et au nom de toute la postérité , que jamais , sous quelque prétexte que ce pilt être , il ne souffrirait qu'on rétablît à Rome la royauté' , fut toujours dans la suite des siècles aussi présent à ce peuple que s'il eût tout récemment secoué le joug d'une servitude également dure et honteuse.
Cette aversion , cimentée par tant de sang et fortiûée par de si puissants motifs , a passé d'âge en âge non-seulement pendant que la république a subsisté, mais sous les empereurs mêmes, et n'a pu s'éteindre qu'avec l'empire. L'entreprise de Manlius », qui aspirait à la royauté , effaça le souvenir de toutes ses gran^ des actions, et le fit précipiter impitoyablement du haut de ce roc même qu'il avait sauvé d'entre les mains des ennemis. Rien ne hâta plus la mort de César que le soupçon qu'il avait donné qu'il pensait à se faire déclarer roi. Ses successeurs , outre la puissance tribunitienne , accumulèrent les titres de César, d' Auguste , de grand pontife , de proconsul , d'empereur, *de père de la patrie; mais ni leur ambition, ni la flatterie des peuples^ n'osa aller plus loin, ni trancher le mot. Et quoiqu'ils fussent , autant qu'aucun roi de la terre , en possession d'une puissance absolue ; quoique quelques-uns même, comme Caligula, Néron, Domitien , Commode , Caracalla , Héliogabale, poussassent l'abus de la souveraineté jusqu'à la plus cruelle tyrannie , aucun ne s'est hasardé à prendre le diadème , parce qu'il était regardé comme la marque d'un titre dont huit ou dix siècle^ n'avaient pu effacer ce qu'il avait d'odieux ; et , ce qui est étrange et parait presque incroyable, pendant que leur religion impie leur permettait de se donner pour des dieux , une politique plus réservée leur défendait de se donner pour des rois.
' n Omniam primum aTÎdam norae dejecerant : locnsqae idem ia ano ho-
libertatis populam , ne postmodam flecti mine et eximiae glorise monimentum et
precibas aut donis regiîs posset, jure- pœuae nltimae fait... Ut sciant homines
iurando adegit (Brutas) , neminem Roma» qnae et quanta décora fœda cnpiditas re*
passuros regnare. » (Id. ibid. n. I.) gni, non ingratasolam , sed invisa etiam
• M Damnatum tribuni de saxoTarpeio reddiderit. m (Id. lib. 6, n. 20.)
434 TBAITÉ DES ÉTUDES.
SECOND GA.KACTÈBE.
Amour excessif de la liberté, et application à en étendre les
droits.
On sait que le corps entier de la république romaine était composé de deux ordres , qui avaient chacun leurs magistrats particuliers aussi bien que leurs intérêts différents, et qui furent toujours opposés entre eux. L'un s'appelait le sénat , et il était comme le chef et le conseil de PÉtat ; l'autre était le simple peuple, nommé en X^Xinplebs ou plèbes, qui était distingué de la noblesse et des familles patriciennes. Ces deux ordres réunis ensemble formaient ce qu'on appelle proprement le peuple romain , populus romanus, dont les assemblées générales se tenaient ou par centuries , et étaient nommées centuriata comi' tia, et le sénat y était plus puissant; ou par tribus, tribulu comitia, et le peuple y dominait davantage.
Ce peuple, à qui les victoires fréquentes et les conquêtes sur ses voisins avaient déjà fort élevé le cœur, prit encore des sentiments plus hauts et conçut plus d'amour pour la liberté, par la part qu'on lui donna à l'autorité et aux affaires publiques , et par les complaisances que le sénat fut obligé d'avoir pour lui dans les premiers temps qui suivirent la révolution.
Rien ne fut plus capable de flatter ce peuple que la promptitude avec laquelle le consul Pnblieola fit raser dans une nuit sa maison, sur quelques murmures qu'on faisait contre sa situation élevée, et contre la grandeur de l'édifice, que l'on traitait de citadelle.
Le même Publicola , pour ôtér au gouvernement consulaire ce qu'il montrait de terrible , et pour le rendre plus populaire et plus doux , fit ôter dans la ville les haches des faisceaux qu'on portait devant les consuls ; et, en se présentant à l'assemblée du peuple, il fit baisser les faisceaux ', comme s'il les lui soumettait et lui faisait hommage de son autorité.
Il augmenta encore extrêmement le pouvoir du peuple et ses
I c( Gratam id raallitudini spectaculom coiualis majestatem yimque majorem fuit, summissasibi esse imperiiiosignia, esse, m (Lit. lib. 2, n. 7.) confessionemque factam populi quam
immuDités par la loi qui permettait d'appeler au peuple du jugement des consuls et du sénat ; par celle qui condamnait à mort ceux qui prendraient quelque charge sans la recevoir du peuple ; par la loi qui affranchissait des impôts les pauvres citoyens; par celle qui exemptait de punition corporelle ceux qui désobéiraient aux consuls , et qui réduisait toute la peine de leur désobéissance à une amende pécuniaire.
Il crut aussi, pour affermir davantage Tautorité du peuple, devoir se décharger de la garde et de la dispensation des deniers publics, et en interdire le maniement à ses proches et à ses amis. Il les mit donc en dépôt dans le temple de Saturne ; et , en permettant au peuple de choisir lui-même deux gardes du trésor, il lui donna beaucoup de part à l'administration des ûnances, qui sont la force d'un État, le nerf de la guerre, et la matière des récompenses.
Le peuple , ayant pris goût pour le gouvernement et pour l'autorité , fut toujours attentif dans la suite à porter plus loin les anciennes bornes ; et l'on ne pouvait le flatter plus agréablement qu'en lui donnant des ouvertures et des prétextes pour étendre ses prérogatives et ses droits.
La plus forte barrière qu'il opposa aux entreprises du sénat et des consuls, et le plus ferme appui de son crédit et de sa liberté, fut l'établissement des tribuns du peuple ', qui fut une des conditions de sa réunion avec le sénat, et de son retour dans la ville lors de sa retraite sur le mont Sacré. La personne de ses tribuns , qui étaient proprement les hommes du peuple , fut déclarée inviolable et sacrée. On en créa d'abord deux , et ils furent multipliés.dans la suite jusqu'au nombre de dix. L'entrée dans cette charge fut absolument interdite aux patriciens ; et , pour les mettre hors d'état d'influer par leur crédit dans l'élection des tribuns , il fut ordonné que tous les magistrats plébéiens seraient nommés dans les assemblées qui se faisaient par tribus % où les sénateurs avaient moins d'autorité. La violence et
' « Agi deinde de concordia eœptam , * c Volero', tribanas plebb, rogatio*
roncetsamqae iu conditiones. at plebi nem tulit ad populam , at plébeii ma>
«ai magistratus essent sacrosancti, qui- gUtrato* tribatis comitlis fièrent. Uaud
bas auxilii Latlo advertn* consoles esset, parra rea , sab titalo prima specie mi'
neve cui patmm capere eam magistra- nime atroci , ferebatar ; sed quas patrieiis
tum Uceret. » (Lit. Ub. 2, n. 23.) omnem potcstatem per dientiam saffk'a*
436 TfiAlTÉ DES ÉTUDES.
r injustice des décemvirs , qui fut Toccasion de la seconde retraite du peuple sur le mont Aventin, donna lieu aussi à fortifier de nouveau la puissance des tribuns. Il fut arrêté que les lois portées par le peuple dans les assemblées par tribus obligeraient le peuple romain entier, et par conséquent le sénat comme le reste, ce qui arma les tribuns d'une grande autorité ' : qu'on ne créerait aucune magistrature dont il ne fût permis d'appeler; et Fou donnait pouvoir à tout particulier de tuer impunément quiconque contreviendrait à cette ordonnance : que la personne des tribuns serait de nouveau déclarée plus que jamais sacrée et inviolable. Leur pouvoir en effet allait fort loin, et s'étendait jusque sur les consuls même, qu'ils prétendaient avoir droit de faire mettre en prison, comme ils le déclarèrent publiquement dans une occasion où le sénat eut recours à leur autorité pour réduire à leur devoir des consuls qui refusaient de lui obéir.
Après que le peuple eut ainsi affermi son autorité, il ne cessa de former de nouvelles entreprises que les tribuns , par complaisance ou par zèle , ne manquaient pas de seconder avec chaleur. Il n'y a point d'efforts qu'il ne fît ponr s'ouvrir le chemin à toutes les dignités , et surtout au consulat , qui était la première charge de l'État, dans laquelle résidait presque toute l'autorité publique , et qui était réservée aux seuls patriciens. Après de longues et de vives contestations , il y parvint enfin ; et une légère aventure en fit naître l'occasion. Qu'il me soit permis d'en insérer ici le récit, l'un des plus beaux et des plus naturels qui se trouvent dans Tite-Live.
Fabius Ambustus^ avait marié sa fille aînée à Serv. Sul-
gia creandl quos Tellent tribunes au- militom , domo sarores Fabias , quam in»
ferret. ■ (Lit. ibid. n. 26.) ter se , ut fit, sennonibas tempas tere»
' « Qua lege tribanitiis rogationibus rent , lictor SalpicH , quam is de foro se
telam acerrimum datum est. u (Id. lib. domum reciperet, forem, at mos est,
3, n. 55.) Tirga percateret. Quam ad id, moris
"^ a Pro coUegio pronunciant , placere ejas insaeta , expavisset minor Fabia , consoles seuatui dicto audientes esse : si riaui sorori fuit , miranti ignorare id soadversas conseosum amplissimi ordinis rorem. Cœternm , is risus stimulus parultra tendant , in vincula se duci eos jus- yia mobili rébus animo mnliebri sabdisnros. M (Id. lib. 4 , n. 26.) dit : £requentia quoque proseqnentinm
3 « M. Fabii Ambusti , potentis viri , rogantiumque numquid veUet , credo
filise dus nuptae, Strr. Sulpicio major, fortunatum matrimonium ei sororis vi-
minor C. Licinio Stoloni crat. . . Forte sum ; suique ipsam malo arbitrio , quo
ita incidit, ut in SerT. Sulpicii, tribuni a prozimis qnisqne minime antciri Tult,
THAITB DES ÉTUDES. 439
A ayez la figure d'homme aussi bien qu'eux. Y a-t-il donc rien « de plus outrageux et de plus infamant que de déclarer une par- « lie de la ville indigne de s'allier avec les patriciens , comme « étant souillée et impure? £t quant aux dignités, la républi- R que a-t-elle lieu d'être mécontente du service des plébéiens « dans toutes les charges qui leur ont été confiées ? Il ne leur ft reste donc plus que le consulat. C'est eu ce point désormais « qu'ils doivent faire consister leur salut et leur liberté , et ce a n'est que du jour qu'ils y seront parvenus qu'ils peuvent comptt ter être devenus libres, et avoir secoué le joug de la servitude a et de la tyrannie. »
Du côté du sénat il n*y avait pas quelquefois moins de violence et d'emportement. Tout ce qu'on accordait au peuple pour affermir sa liberté', ils croyaient que c'était autant de perdu pour eux : et * , quoiqu'ils reconnussent que leur jeunesse était souvent trop vive et trop échauffée , cependant , s'il fallait que de part ou d'autre on sortît des bornes, ils aimaient mieux voir l'audace poussée trop loin du côté de leurs partisans que de celui de leurs adversaires : tant, dit Tite-Live, il est difficile dans ces sortes de disputes , où l'on croit ne vouloir qu'établir une parfaite égalité entre les deux partis , de tenir la balance dans un équilibre si juste qu'elle ne penche ni de côté ni d'autre, chacun travaillant insensiblement à s'élever pour abaisser sou adversaire, et à se rendre formidable pour n'être point soimême en état de le craindre , comme s'il n'y avait point de milieu entre faire et souffrir l'injure.
Cependant , il faut l'avouer à la gloire du peuple romain, cette disposition prochaine, ce semble, à en venir aux dernières extrémités et à éclater par de sanglantes séditions ^ , qui est la
* « Qaidqaid libertati plebis cavere» doi altro se efficiant : et injariam a notur, id patres decedere sais opibas cre* bis repulsam, tanquam aut facere aat dehant. m (Liv. lib. 3, n. 65.) pati necesse sit , injungimas aliis. » (Id.
* « Seniores patrom , ut nimia fesoces lib. 3 , n. 65.)
suos credere juvenes esse , ita malle , si ^ n ^ternaa esse opes romanas, nisi
niodus excedeodas esset , sais qoam ad- inter semetipsos seditionibos saeriant. Id
versariis saperesse animos. Adeo mo- unam Teneaam , eam labem civitatlbiu
deratio tiiendae libertatis , dam aequari opulentis repertam , at magna imperia
velle simalando ita se qaisque extoUit , mortalia essent. Dia snstentatum id mat
ut d eprimat aliam , in difllcili est ; ea- lam partim patrum consiliis , partim pa^
vendoque ne metuant liomines, metaen- tientia plebis. >• (Id. lib. 2 , n 4i.)
A40 . TBAITB DES ETUDES.
source et la cause ordinaire de la ruine des grands empires , fut longtemps arrêtée et comme suspendue, partie par la sagesse des sénateurs, partie par la patience du peuple ; et pendant plus de six cents ans, comme on l'a déjà remarqué, jamiiis ces disputes domestiques ne dégénérèrent en guerres civiles.
Il se trouvait toujours dans le sénat de ces hommes graves et sages, amateurs zélés du bien public, qui, évitant également les deux excès contraires ', ou de trahir les intérêts du sénat pour se rendre agréables au peuple , ou d*aigrir et d'irriter le peuple en se déclarant trop vivement pour le sénat, savaient ramener doucement les esprits à la paix et à Tunion, et, par de prudentes condescendances, prévenir les suites funestes qu'une résistance trop ferme aurait infailliblement attirées. Ils représentaient à leurs consuls trop échauffés et trop violents , tel qu'était un Appius *, qu'ils ne devaient pas prétendre porter la majesté consulaire au delà des justes bornes que demandait le bien commun de la paix et de la concorde ; que, pendant que les tribuns et les consuls tiraient tout chacun de leur côté, la république ainsi divisée et déchirée demeurait sans force, les deux partis songeant moins à la conserver qu'à s'en rendre maîtres. Us représentaient aussi aux tribuns ^ qu'il ne serait ni glorieux ni utile pour eux de vouloir établir et accroître leur autorité sur la ruine de celle du sénat, qui était le conseil public; et que Tunique moyen d'affermir la liberté dans Rome, et de maintenir l'égalité entre les citoyens, était de conserver à chaque corps et à chaque ordre ses droits , ses privilèges et sa majesté.
Le peuple , de son côté, montrait quelquefois une modération étonnante , et se piquait d'une générosité dont on aurait de la peine à croire qu'une multitude fût susceptible : témoin ce qui
' V Alios consoles , aat per proditio- trahant , nihil relictam esse Tiriam in
nem dignitatis patram plebi adulatos , medio : distractam laceratamqae rem-
aut acerbe tuendu jara ordinis , aspe* pablicam magis quorum in manu ait ,
riorem domando multitadinem fecisse. qaam ut incolumis sit , qaœri. n (Id. lib.
T. Quintinm oratîonem memorem ma* 'i , n. 57.)
jestatis patrom concordiaeque ordinum ^ „ jf^ \^ omnia triboni potestatit
habuisse. » (Liv. lib. ',\ , n. G9,) suae implerent, ut nullum publicnra con-
* « Ab Appio petitnr ut tantam con* silinm sinerent esse. Ita demnm liberam
sularem majestatem esse Tellet , quanta civitatem fore > ita œquatas Icges , si sua
in eoncordi civitate esse posset. Dum quisque jura ordo , suam majestatem ic-
tfibnni consulesque ad se quisque omnia ne: t. » fil. lib. 3 . n. 03).
picius, de race patricienne, et la cadette à un jeune homme plébéien , nommé Licinius Stolo. Un jour que celle-ci était allée rendre visite à sa sœur, pendant qu'elles s'entretenaient ensemble, Sul picius , alors tribun des soldats avec la puissance consulaire, revenant chez lui, le premier des licteurs frappa à la porte avec la verge qu'il portait à la main, comme c'était l'ordinaire , et fit grand bruit. La jeune Fabia , pour qui cette coutume était nouvelle, ayant fait paraître quelque frayeur, sa sœur se mit à rire d'une telle simplicité , s'étonnant que cet usage lui fût inconnu. Comme souvent les moindres choses font impression sur les personnes du sexe^ cette innocente plaisanterie piqua jusqu'au vif la cadette. La foule des personnes qui accompagnaient le tribun militaire par honneur, et qui lui demandaient ses ordres, lui fit sans doute regarder le sort de son aînée comme beaucoup plus heureux que le sien ; et une secrète jalousie, qui fait qu'on ne peut voir sans peine ses proches audessus de soi , lui fit regretter d'être alliée comme elle Tétait. Dans le trouble que cette plaie de son cœur encore toute récente lui causait , son père , l'ayant trouvée plus triste qu'à l'ordinaire , lui en demanda la cause. Mais , comme elle ne pouvait Ta vouer sans paraître manquer d'amitié pour sa sœur et de respect pour son mari, elle dissimula quelque temps. Enfin Fabius , par sa douceur et ses caresses , tira d'elle le sujet de son chagrin, et l'obligea à lui avouer qu'elle avait de la peine de se voir engagée par une alliance inégale dans une maison où jamais ne pouvait entrer ni charge ni crédit. Son père la consola , et lui dit de prendre courage , l'assurant que bientôt elle verrait dans sa maison ces mêmes dignités qui lui faisaient trouver sa sœur si heureuse. C'est à quoi , depuis ce moment , il travailla de toutes ses forces avec son gendre Licinius. Ayant associé à leur dessein L. Sextius, jeune homme entreprenant, à qui il ne manquait, pour mériter les plus hautes dignités , que
pornituisse. CoDfusam eam ex recenti doloris , qaod jancta impari esset , napta
raorsu animi quum pater forte Tidisset, in domo quam nec honos nec gratia ia-
percauctatus satin salva , avertentem trare posset. Consolans inde filiam Am>
causam doloris (quippe nec satis piam bastos , bonom animum babere jussit ,
adversus sororem , nec admndam in vi- eosUem propediem domi yisnram bnno*
rtim bonoriflcam ) elicuit, comiter scis- res , qoos apad sororem viderat. » (Lir.
citaiido , ut fateretar eam esse caosam lib. 6,n. 34.)
438 T&iklTE DES ETUDES.
le rang de patricien , ils saisirent Toccasion favorable que la conjoncture du temps leur présentait ; et , après avoir livré aux patriciens bien des attaques , ils les forcèrent enfin d'admettre les plébéiens au consulat. L. Sextius fut le premier à qui cet honneur fut accordé.
Depuis cette victoire, rien ne demeura inaccessible au peuple : préture, censure, dictature même et sacerdoce , tout lui fut ouvert , tout lui fut accordé , le sénat jugeant bien qu'après s'être vu forcé de céder pour le consulat " , il ferait d'inutiles efforts pour conserver le reste. C'est ainsi qu'un peuple presque esclave sous les rois, et faible client sous les patriciens, devint par degrés ^al à ses patrons , et leur associé dans toutes les dignités de la république.
TROISIÈME CÀBÀGTEBB.
Modération réciproque du sénat et du peuple dans
leurs disputes.
Les disputes 'entre le peuple et le sénat au sujet des charges publiques durèrent fort longtemps, et furent poussées avec une force et une vivacité qui semblaient ne pouvoir se terminer que par la ruine de l'un des deux partis. Les tribuns du peuple, fort violents pour l'ordisaire et fort emportés , rie cessaient d'animer la multitude par des discours pleins de fiel et d'amertume contre les consuls et le sénat. Au sujet des mariages avec les patriciens, qu'on avait interdits à ceux du'peuple, « Sentez- vous » , « leur disaient-ils, dans quel mépris vous vivez? Ils vous ôte- « raient, s'ils le pouvaient, une partie de cette lumière qui vous « éclaire. Ils souffrent avec peine que vous respiriez avec eux un « même air, que vous parliez un même langage, et que vous
' « Senatu » qaum in summis imperiis taminatam, iodignam connabio haberi ? »
id non ubtinuisset , minus in praetura ten- (Ed., lib. 4 , n. 3 et 4 . )
dente. » (Liv. lib. 8, n. 15) « Nuilius eomm (qui ex plèbe creati
'^ « Ecquid sentiti» in qaanto con» «int tribuni militum ) populum romanam
tempta vivatis? Lncis vobis huju» par- pœnituisse. Consola tum snperesse^ pie-
tem , si liceat , adimant. Quod spiratis , beiis. Kam esse arcem lîbertatis , id co«
quod vocem ipittitis , quod formas ho- lumen. Si eo perventum sit, tum popu-
minum babetis, indignantur... An esse lum romannm vere exactos ex orbe re-
ulla major aut insignior contumelia po- ge«, et «tabilem libertatem suam exiati-
test , quam partem civitalis, velut con- maturum. »> (^Id-lib, 6 , n. 37.)
TBAITÉ D£$ ÉTUDEÇ. 4-11
arriva dans une assemblée où les esprits avaient paru plus échauffés que jamais. Le peuple paraissait déterminé à ne point prendre les armes pour repousser les ennemis qui étaient en cam-r pagne , si Ton refusait de l'admettre dans les charges publiques. Le sénat, voyant qu'il fallait céder ou au peuple ou aux ennemis, après s'être inutilement relâché sur ce qui regardait les mariages , crut le devoir faire aussi sur les honneurs ; et , , ayant proposé de nommer des tribuns militaires au lieu de consuls > il consentit que les plébéiens fussent admis à cette charge. L'événement montra' qu'après la chaleur et le feu des disputes, lorsque les esprits , tranquilles et rassis , sont en état de j uger sainement des choses , le peuple ^tait tout autre que dans les disputes mêmes. Content de la condescendance qu'avait eue pour lui le sénat , il ne nomma pour tribuns militaires que des patriciens , par une modération , dit Tite-Live , une équité et une grandeur d'âme qui se trouvent rarement^ même dans des particuliers. Hanc modestiam , ^quitatemqiw , et altitudinem an'mii, uhi nunc in uno inveneris, quas tune populi universi fuit?