Délicatesse dans le choix des causes
Dès qu'on suppose Torateur homme de bien ', il est clair qu*il ne peut jamais se charger d'une cause qu'il saura être injuste. Il ne doit le secours de sa voix qu'à la justice et à la vérité. Le crime, de quelque éclat et de quelque crédit qu'il soit revêtu, n'y a aucun droit. Son éloquence est un asile , mais pour la vertu. C'est un port salutaire ouvert à tous, mais non aux pirates.
Il faut donc , avant que de faire la fonction d'avocat , qu'il fasse celle déjuge ^ : qu'il s'érige dans son cabinet comme un tribunal domestique, où il pèse et examine, avec soin et sans prévention , les raisons de ses parties , et où il prononce sévèrement contre elles s'il est besoin.
Si même ^ , dans le cours de l'affaire, il vient à découvrir, par une discussion plus exacte des pièces , que la cause dont il s'était chargé , la croyant bonne , est injuste , il doit en avertir sa partie , ne la pas abuser plus longtemps par de vaines espérances, et lui conseiller de ne pas poursuivre davantage un procès dont le gain même lui deviendrait très-funeste. Si elle se rend à ses avis, il lui aura rendu un grand service. Si elle les méprise, dès là elle est indigne que l'avocat emploie pour elle son ministère.
A, Sagesse et modération en plaidant.
C'est surtout dans ce qui regarde la raillerie que cette vertu est nécessaire. Il y a , sur cette matière , des règles d'honnêteté et de bienséance que tout orateur, et même tout honnête homme, doit garder inviolablement. Il n'est pas nécessaire d'avertir qu'il y aurait de l'inhumanité d'insulter 4 à des personnes tombées
1 u Non convenit ei quem oratorem 3 «. j^eqae vero pudor obstet qaomi-
esse volamos , iojasta taeri scientem... nus sasceptam , quam melior yideretar,
Keque defiendet omnes orator : idemqae litem , cognita iuter disceptandnm ini-
purtum illum eloquentiœ suse salutarem , quitate , dimittat , qaum prius litigatoii
non etiam piratis patefaciet , duceturque dixerit Teram. Nam et in hoc maxi-
in advocationem maxime causa. » - mum, si œqui judicrs samus, benefi-
(QomTii.. lib. 12, cap. 7. ) ciam est, atnou fallamas vana spe liU-
3 R Sic cansam p'erscrutatas , propo- gantem. Neque est dignus opcra pa*
sitls ante oculos omnibus quae prosint troni, qui non utitar consilio. w ( Ibid.
noceantre, personam deinde indoat jo- cap. 7. )
dicis , flngatque apud se agi causam. m ^ « Adversus miseros inhumanus est
( Ibid. cap. 8. ) jocaa. m ( Ibid. )
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dans la di^râoe, que leur état même rend dignes de compassion , et qui d'ailleurs peuvent être malheureuses sans être criminelles. 11 faut en général avoir soin que nos jeux soient innocents et ne blessent personne S et se bien garder de cette manie d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot.
II n'y a que la sobriété avec laquelle on use des bons mots ' , et la sagesse des ménagements qu'on y garde , qui distinguent en ce point l'orateur du bouffon. Celui-ci les emploie en tout temps et sans sujet: au lieu que l'orateur ne le fait que rarement, toujours pour quelque raison essentielle à sa cause , et jamais simplement pour faire rire ^ ; satisfaction bien frivole , et fruit de l'esprit bien peu estimable.
Les répliques donnent quelquefois lieu à une raillerie fine et délicate 4 , d'autant plus vive qu'elle est plus courte , et qu'elle est comme un trait qui part sur-le-cbamp , et qui perce avant presque qu'on ait pu l'apercevoir. Ces plaisanteries , qui ne sont point étudiées ni préparées , ont bien plus de grâce que celles qu'on apporte du cabinet, et qui souvent par cette raison paraissent froides et puériles. D'ailleurs l'adversaire n'a pas droit de s'en plaindre , puisque c'est lui-même qui se les est attirées , et qu'il ne peut les imputer qu'à son imprudence. Pourquoi aboyezvous^? dit un jour Philippe à Catulus, en faisant allusion à son nom et au grand bruit qu'il faisait en plaidant. C'est que je vois un voleur, répondit Catulus.
' « Laedere * nanqaam yelimus , Ion- jaculatione vcrborum, et inclasa bre-
geqae absit propositom illad, potias YÏter urbanitate. > ( Qoibt. lib. 6,
amicam qaam dictam perdere. » (Quih* cap. 4. ) TiL. lib. 6 , cap. 4, ) « Antc illad foeete dlctum hœrere de-
* Je crois qu'U fiât tire ainsi, an bet,qaani cogitariposseyideatnr. u (Cic. lien de ludere, qoi e«t dans toutes les de Orat. lib. 2, n. 219. )
éditions. « Omnia probabiliora sont , quae Ia«
2 a Temporis ratio ; et ipsius dica- cessiti dicimos , quam qnœ priores. Nam citatis moderatio , et temperantia , et et ingenii celeritas major est quae apraritas dictornm , distingnet oratorem a paret in respondende , et hamanitatis scorra : et qaod nos cum cansa did- est responsio. Videremar enim qaieturi mas, non nt ridicali Tideamar, sed ut fuisse, nisi essemus lacessiti. » ( Ibid. proficiamos allquid ; illi totum diem , et n. 230. )
sine causa. » (Cic. de Orat. lib. 2, « Qaaïsita , nec ex tempore ficta , sed B. 247. ) domo allata , plerumque sunt frigida. »
3 c Risnm quaesivit : qui est, mea (Idem, Orat. n. 89. )
sententia , rel tenuissimus ingenii fruc- * « Catulus , disceuti Philippo , Quid tus. » ( Ibid. ) latras ? Furem , inquit , video, • ( Id.
* « Dicacitas posita est in bac veluli de Orat. lib. 2, n. 220. )
Ces sortes de répliques demandent beaucoup de présence et de célérité d*esprit ■ , s'il est permis de s'exprimer ainsi ; car elles ne laissent point de lieu à la réflexion , et il faut que le coup soit porté dans l'instant même qu'on nous attaque. Mais elles demandent encore plus de sagesse et de modération ; car à quel point faut-il être maître de soi > pour supprimer, dans le feu même de l'action et de la dispute, un bon mot qui se présente sur-le-champ, qui pourrait nous faire honneur, mais qui blesserait des personnes qu'on doit ménager ! Le moyen d'y réussir est de ne pas faire grand cas , ni trop se piquer d'un talent si dangereux , et de s'accoutumer , dans l'usage ordinaire de la vie, et dans les conversations , à retenir et modérer sa langue.
S'il n'est pas permis à un avocat d'user de railleries dures et offensantes , à combien plus forte raison les injures grossières doivent-elles lui être interdites! C'est un plaisir inhumain ^ , indigne d'un honnête homme^ et qui ne peut que révolter un sage auditeur. Souvent néanmoins des plaideurs qui cherchent à se venger, bien plus qu'à se défendre, exigent de l'orateur cette sorte d'éloquence , et ne sont point contents de lui s'il ne trempe sa plume dans le fiel le plus amer. Mais quel est l'avocat, s'il conserve encore quelque sentiment d'honneur et de probité, qui voulût servir ainsi aveuglément la colère et le ressentiment de sa partie , devenir à son gré violent et emporté, et par un vil esprit d'intérêt , ou par un désir malentendu de fausse gloire , se rendre l'indigne ministre de la passion d'autrui?